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De Molenbeek au BEL20 : comment Hassan Al Hilou a convaincu les géants du privé d’investir dans les quartiers

À 26 ans, Hassan Al Hilou a déjà vécu mille vies. Celui qui fut propulsé sous les projecteurs à 15 ans comme prodige de la tech dirige aujourd’hui Capital, une structure hybride assez unique en son genre. Son pari ? Réconcilier les jeunes des quartiers populaires avec le monde de l’entreprise, en refusant l’argent public pour miser exclusivement sur le secteur privé. Rencontre.

Si la Belgique n’a pas de pétrole, elle a Hassan Al Hilou. Et pour ce Bruxellois né aux Pays-Bas et d’origine irakienne, le véritable « or noir » du pays, c’est sa jeunesse. « On n’a pas de minéraux ici. Notre seule ressource, c’est l’humain ». Pourtant, les chiffres sont sans appel : à Bruxelles, le taux de chômage des jeunes frôle les 30%, et un jeune sur dix ne suit ni emploi, ni études, ni formation.

C’est pour combler cette fracture béante entre une jeunesse « survivor » et un monde économique en pénurie de talents que Hassan Al Hilou a lancé Capital en 2020. Plus qu’une association, c’est une startup sociale installée sur 2 500 mètres carrés en plein cœur de Bruxelles (Métro Yser), gérée avec une efficacité qui ferait pâlir bien des CEO.

Un « One-Stop-Shop »

L’idée de Capital naît d’un constat d’échec durant la pandémie. « On a plus de 900 organisations qui travaillent sur la jeunesse à Bruxelles, explique Hassan. Mais les jeunes me disent qu’ils n’en connaissent aucune. Il y a une grande fragmentation entre ce qui existe et le vrai besoin ».

Là où le secteur associatif traditionnel fonctionne souvent en silos, Hassan Al Hilou applique une logique de plateforme. Il imagine Capital comme un « One-Stop-Shop », ou pour reprendre sa formule, « le Ikea du développement jeunesse ». Le principe est simple : un lieu unique, ouvert 7 jours sur 7 de 10h à 20h, où un jeune peut tout trouver. « Tu veux travailler sur ton permis, lancer un business, étudier pour l’université ou trouver un emploi ? Tout est possible ».

Pour structurer cette offre, Hassan s’inspire des géants de la tech chinoise. « En Chine, tu ne peux pas bouger sans WeChat, c’est un écosystème total. Je me suis dit : pourquoi on n’a pas un WeChat physique ici ? ». Résultat : une efficacité opérationnelle hors norme. Avec seulement sept employés à temps plein, Capital accueille et accompagne plus de 15 000 jeunes par an.

Hassan Al Hilou
Capital ouvre aussi ses locaux pour étudier pendant le blocus. ©Elke Pannier

S’affranchir du politique pour garantir l’impact

C’est ici que l’approche de Hassan Al Hilou tranche radicalement avec le modèle social européen classique. Capital est financé à près de 95% par le secteur privé. Un choix idéologique et pragmatique assumé. « On ne croit pas vraiment dans l’argent public », assène-t-il sans détours. « Le gouvernement n’achète pas de vrai impact. Ils te donnent un subside fixe, mais tu dois faire ce que le ministre veut ». Hassan préfère parler ROI et KPI avec ce qu’il appelle ses « amis d’impact ».

Et la liste de ses partenaires ressemble au BEL20 : Sofina, Colruyt, Johnson & Johnson, Euroclear, ou encore la SNCB. Ce que ces multinationales viennent chercher chez Capital, ce n’est pas (seulement) une bonne conscience RSE, mais une réponse à un risque systémique. « Il n’y a personne qui veut avoir son quartier général ici à Bruxelles et réaliser tous les jours qu’il y a des images négatives sur ces jeunes ».

En signant ce que Hassan nomme des « Social Contracts », ces entreprises s’engagent à investir dans le vivier local. Une nécessité économique selon le fondateur : « Si tu arrêtes d’investir dans la diversité qui augmente année après année, toi, comme entreprise, tu as moins de talents année après année ».

Gamifier la recherche d’emploi

Loin de l’image poussiéreuse de la maison de quartier, Capital se positionne comme un laboratoire d’innovation. Hassan a identifié un problème majeur : « 70% des jeunes Bruxellois en dernière année de secondaire ne connaissent pas plus de trois secteurs d’activité ».

La réponse ? JobX, une exposition permanente unique en Europe utilisant la réalité virtuelle et les hologrammes pour présenter plus de 100 métiers. À cela s’ajoute Capital Connect, une application qui matche les profils des jeunes avec des opportunités concrètes (jobs, formations), générant 12 000 inscriptions en seulement six mois.

Un CEO de 26 ans face au défi de sa génération

L’histoire de Capital est indissociable de celle de son fondateur. À 15 ans, Hassan Al Hilou lançait déjà une entreprise utilisant l’IA pour combattre les fake news. Aujourd’hui, il utilise cette crédibilité pour parler d’égal à égal avec les capitaines d’industrie, tout en restant connecté au terrain de Molenbeek où il a grandi.

Son analyse du marché du travail est lucide, voire critique. Il pointe du doigt la « fiscalité de l’emploi » qui pousse les entreprises vers la précarisation. « Pourquoi moi, comme entreprise logistique, je vais recruter un jeune du quartier en temps plein ? Je prends un risque, je paie beaucoup. C’est plus intéressant de gérer ça par des intérims et du flexi ». Son combat est donc double : préparer les jeunes à devenir des talents incontournables, et convaincre les entreprises de « redesigner le système » pour miser sur le long terme.

Hassan Al Hilou
©D.R.

Ambition 0% de chômage

Quand on lui demande où il emmènerait un investisseur étranger pour sentir l’énergie de la ville, Hassan répond sans hésiter : « Chez Capital ». Pour lui, son bâtiment est le « 150ème quartier de Bruxelles », un lieu neutre où se croisent PDG et jeunes décrocheurs.

Son objectif pour 2026 et au-delà ? Que chaque jeune bruxellois entre 16 et 25 ans passe au moins une fois par Capital, avec un but ultime qui semble utopique pour tous sauf pour lui : réduire le taux de chômage des jeunes bruxellois à 0%. « Je n’ai que 26 ans, donc je suis très optimiste », conclut-il dans un sourire. Au vu de son parcours, on serait tenté de le croire.

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