Un collectionneur livre ses sentiments sur la première œuvre qu’il a achetée. C’est au tour de Bruno van Lierde dont la collection est née sous les auspices du très minimal Daniel Buren de présenter sa toute première acquisition.
Parée d’une peau ardoise, la maison est une mine de lumières, ponctuée dès le sas d’entrée par un bloc de couleurs, papier mâché et polystyrène de Franz West.
Bruno van Lierde, né à Bruxelles, entame sa carrière à Paris : « conseil d’entreprises, d’organisations, de gouvernements pour le Boston Consulting Group (ou BCG), en 1993, j’ouvre le bureau de Bruxelles ». Il a présidé les expositions au Palais des Beaux-Arts, cofondé le Wiels, et pilote Horizon 50-200, qui restructure le plateau du Cinquantenaire pour les 50 ans de la Belgique fédérale et les 200 ans du royaume.
« Je me méfie du plaisant, j’exerce mon œil hors des lieux reconnus, loin de ce qui s’offre facilement »
Paris. Années 1980. Les galeristes Michel Durand-Dessert, Yvon Lambert, les critiques ou curateurs Alain-Julien Laferrière, Ghislain Mollet-Viéville l’initient à l’art conceptuel, au groupe BMPT (les Français Buren et Parmentier, les Suisses Mosset et Toroni). « Buren et d’autres proclamaient : ‘L’art est illusion, l’art est distraction, l’art est faux.’ La peinture commence avec BMPT. Ma première œuvre est l’une de ses toiles GZ2 (1972), étoffe rouge et blanc achetée au Marché St-Pierre, à Montmartre, peinte de deux bandes blanches aux extrémités. » Autre facette du conceptuel, la mesure du temps. « Après Buren, j’achète le peintre franco-polonais Roman Opałka, artiste abondamment collectionné par exemple par François Pinault, qui capte le passage du temps aux confins du visible. Avec Opałka 1965 – 1 à l’infini détail 4162230 – 4185293, il part du chiffre 1. À la fin de sa vie, il peint presque blanc sur blanc. » Ce fut ensuite un Date Painting du Japonais newyorkais On Kawara, qui trace la date du jour à la japonaise, à plat, à main levée et « ne garde l’œuvre que s’il l’achève avant minuit ». Dans le bureau dépouillé, la seule multitude est celle des livres, alignés dans la bibliothèque conçue par Martin Szekely (auteur de mobiliers pour le Louvre et François Pinault).
Extension du domaine de l’art
« Collectionneurs et mentors forment des généalogies. Herman Daled, mon modèle, partageait avec les jeunes Dirk Snauwaert, curateur au Palais des Beaux-Arts, les galeristes Jan Mot et Marie-Puck Broodthaers, fille de Marcel et Maria, un questionnement sur la double dimension de l’œuvre : plaisir rétinien et réflexion humaine. Au mot collectionneur, Herman Daled préférait “collecteur”, au gré de ce que les anglo-saxons nomment du beau mot de serendipity, l’heureux hasard. » Le Français Robert Filliou, lié au groupe Fluxus, disait : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » : « Je me méfie du plaisant, j’exerce mon œil hors des lieux reconnus, loin de ce qui s’offre facilement ».
Dès les années 1990, il y a eu extension du domaine de l’art. Plusieurs pièces en attestent : les céramistes japonais Shiro Tsujimura, Ogawa Machiko, Kazunori Hamana, ou la boîte en albâtre et cylindre translucide de Raku Kichizaemon, 6e génération de céramistes et sculpteurs. « À Tokyo, j’ai prêté une œuvre de Kenjiro Okazaki, peintre, sculpteur, poète, critique entré dans des galeries occidentales de renom. J’ai vu au musée Mori une exposition sur le gaming et l’IA, technique et œuvre d’art, mais je reste proche du geste et des matières organiques . » Une sculpture en fil de laiton de l’architecte indien Bijoy Jain, Illumination study III, exposée à la Fondation Cartier en 2024, « objet de méditation » ou l’Africaine octogénaire Camara qui cuit ses céramiques dans un très vieux four de son village, s’inscrivent dans cette veine, comme Dhan Vô, fils de boat people qui fuirent le Vietnam communiste pour le Danemark : « Sa Statue de la liberté fabriquée, ironie suprême, en Chine, est disséminée dans le monde en 250 pièces. J’en ai prêté une au musée des Beaux-Arts d’Anvers ».
