Dans un atelier délabré, un duo de Bruxellois fabrique des savons de manière artisanale à l’aide de machines qui ne datent pas d’hier. Pourtant, le chiffre d’affaires de l’entreprise augmente de près de 20% par an. L’attrait du pur savoir-faire artisanal s’avère irrésistible tant pour les marques de luxe que pour les adeptes du développement durable.
Contre toute attente, l’entreprise artisanale Savonneries Bruxelloises, qui fêtera son centenaire en 2026, doit l’essentiel de sa croissance à un produit innovant : les shampoings solides. Leur production double chaque année et représente désormais un quart du chiffre d’affaires. Cette expansion rapide s’accompagne d’investissements importants afin de pouvoir atteindre des objectifs ambitieux.

Sur commande
Entre-temps, l’entreprise dispose également de son propre point de vente dans la galerie Saint-Hubert. Ce qui avait commencé comme une boutique éphémère s’est mué en espace permanent. Grâce à cette boutique et à leur propre shop en ligne, les Savonneries peaufinent leur notoriété.
« 95 % de notre chiffre d’affaires provient de commandes pour d’autres entreprises »
Cependant, les Savonneries Bruxelloises fabriquent principalement du savon sur commande, et ce dès le départ. Maxime de Villenfagne, directeur général : « 95 % de notre chiffre d’affaires provient de commandes pour d’autres entreprises du monde entier, souvent des marques de luxe telles que des parfumeurs qui proposent également des savons. Ils nous en confient la production. »
L’entreprise figure parmi les fournisseurs officiels de la Cour de Belgique et compte également le château de Versailles parmi ses clients. Elle vient d’y livrer une première commande comprenant trois parfums différents. L’atelier a été préféré à ses homologues français plus importants en raison de la qualité supérieure de ses produits. On y fabrique également du savon au miel, du savon au lait de brebis ou d’ânesse, et depuis peu, du savon au paprika et au safran. En résumé, l’atelier est spécialisé dans la fabrication de petites séries de savons de très haute qualité.
Lorsqu’on le visite, on remarque à quel point le travail manuel joue encore un rôle prépondérant. « Il s’agit toujours d’un processus artisanal, mais nos employés bénéficient d’une aide mécanique, par exemple sous forme de mélangeurs et de presses », explique Maxime de Villenfagne.
Le shampooing n’est pas du savon
Les shampooings solides sont une nouveauté récente dans la gamme. Il y a quelques années, de jeunes start-ups ont mis en avant le caractère durable de ce produit et sont venues frapper à la porte des Savonneries Bruxelloises pour en assurer la production. « La composition n’a rien à voir avec celle du savon. La production elle-même est également légèrement différente, mais elle s’effectue sur les installations existantes. »
De plus, l’application diffère également : les cheveux n’ont pas le même pH que la peau. Il a fallu un certain temps pour trouver la formule idéale. « Entre-temps, le consommateur a totalement adopté le produit. Nous le constatons à l’augmentation des commandes et à l’élargissement de la gamme avec des applications spécifiques pour le visage, le corps, la zone intime, etc. », détaille Maxime de Villenfagne.
La forte augmentation des commandes dans ce segment oblige les Savonneries Bruxelloises à investir pour pouvoir gérer l’afflux de nouveaux clients. « Jusqu’à récemment, nous avions plus qu’assez de commandes pour utiliser pleinement notre capacité. Nous pouvions choisir les clients avec lesquels nous voulions travailler. Mais aujourd’hui, pour continuer à honorer nos commandes, il nous faut grandir. Nous avons acheté un bâtiment adjacent que nous allons rénover. Il y a peu, nous avons également fait l’acquisition de machines supplémentaires – d’occasion – afin de pouvoir travailler avec quatre lignes de production complètes », rapporte Maxime de Villenfagne.

Reprise
Avec son associé Maxime Pecsteen, il a racheté l’entreprise en 2019. Cette reprise s’inscrivait dans le sillage d’une dynastie d’entrepreneurs familiaux qui ont toujours mis l’accent sur la qualité. « Nous avons acheté un fleuron, mais nous avions pour ambition de poursuivre sa croissance. C’est désormais chose faite. Le chiffre d’affaires a doublé depuis le rachat. Les effectifs sont passés de 7 à 20 collaborateurs », se félicite Maxime de Villenfagne.
Au début, les choses ne s’annonçaient pas forcément bien. La reprise a eu lieu quelques mois avant le confinement lié au coronavirus. Les magasins ont fermé et de nombreux clients ont annulé leurs commandes. Heureusement, le vent a rapidement tourné.
« Ces machines anciennes coûtent nettement moins que les nouveaux appareils automatisés dotés de nombreux composants électroniques »
Au cours de cette première période, les deux Maxime ont également pris contact avec des collègues afin d’échanger idées et expériences. « Ces discussions nous ont permis de constater que notre atelier était très performant malgré son équipement ancien. Notre productivité était souvent supérieure de 10 % à celle de nos collègues, et ce à un coût moindre. Ce constat a renforcé notre volonté de conserver nos anciennes installations en centre-ville. Chemin faisant, nous avons acheté des presses, des mélangeurs et des broyeurs d’occasion. Ces machines anciennes coûtent nettement moins que les nouveaux appareils automatisés dotés de nombreux composants électroniques. De plus, notre artisan peut les entretenir et les réparer lui-même. Ce coût d’investissement réduit nous aide à rester compétitifs par rapport à la concurrence. »
Durabilité
La réutilisation d’anciens appareils de production s’inscrit également dans la démarche de durabilité défendue par les Savonneries. Produit honnête s’il en est, le savon est fabriqué à base d’huile végétale, et l’atelier choisit toujours les meilleurs ingrédients naturels, tout en évitant les additifs nocifs. À titre d’exemple, les Bruxellois n’utilisent ni sulfates ni perturbateurs endocriniens. Dans le même temps, les goûts des consommateurs évoluent. Un savon dans une boîte en carton ou un emballage en papier constitue désormais une alternative durable aux gels liquides contenus dans des flacons en plastique.
Les jeunes entrepreneurs sont eux-mêmes convaincus de l’importance de la durabilité. Savonneries Bruxelloises dispose de son propre système de collecte des eaux de pluie, de nombreux panneaux solaires, d’un système de récupération complète de tous les déchets de production, etc. Presque tous les matériaux d’emballage sont en carton. Et l’entreprise est actuellement en train de tester un emballage en mycélium, un produit dérivé des champignons.
L’aspect social est également crucial : les employés vivent tous à proximité de l’atelier, dans le quartier populaire de Laeken. La diversité n’est pas un vain mot au sein du personnel. Récemment, un migrant sans papiers, une réfugiée ukrainienne et un ancien détenu ont trouvé un nouvel emploi chez Savonneries Bruxelloises. L’atelier travaille également en étroite collaboration avec un atelier protégé et une école professionnelle locale qui offrent une chance aux habitants du quartier.
Les Savonneries Bruxelloises ne souffrent-elles pas d’une certaine désaffection de l’opinion publique en matière de durabilité et d’économie verte ? « Nous ne le constatons que dans le domaine de la certification des produits biologiques. »
Jusqu’à récemment, l’entreprise disposait de deux certificats répondant à ces normes, mais les clients ne veulent plus payer de supplément pour ces formalités administratives. Il leur suffit souvent que l’étiquette mentionne que le savon artisanal est composé à plus de 95 % d’ingrédients naturels.
Cette combinaison de tradition, durabilité et artisanat correspond parfaitement aux attentes du consommateur moderne. Les Savonneries Bruxelloises sont bel et bien prêtes à affronter les cent prochaines années.
