L’égalité est un choix politique et on aime fantasmer sur l’idée qu’on part tous du même point. Mais qu’en est-il réellement? Quel rôle joue le capital éducatif, affectif et culturel dans la trajectoire sociale des individus ?
En Belgique, les 20 % les plus riches concentrent plus de 60 % du patrimoine net (BNB, 2024). Un enfant d’ouvrier sur deux restera ouvrier (ULiège 2023), qu’il le souhaite ou non, nonobstant la valeur de ce métier. Selon l’OCDE, il faudra quatre à cinq générations pour qu’une famille partie du bas atteigne le revenu médian, le fameux « sticky floor » (OCDE, 2022). La proportion de ménages héritiers augmente, tandis que la mobilité sociale stagne (Piketty, 2020). La tentation est grande d’y voir une causalité directe.
Mais réduire la question à la seule transmission financière serait oublier la part invisible de l’ascenseur social : le réseau de la mère, la confiance d’un père, les codes sociaux appris à table, les bonnes écoles, les livres lus à la maison. Ce qui compte le plus, ce n’est pas tant de recevoir un chèque que de recevoir un cadre : une éducation qui ouvre les possibles, un réseau qui vous prend au sérieux, un sentiment de légitimité. Une étude de la Fondation Roi Baudouin (2022) montre que le soutien parental, la valorisation des études ou la maîtrise du français pèsent autant que les revenus dans les parcours éducatifs à Bruxelles.
Thomas Piketty souligne que sur le long terme, les patrimoines croissent plus vite que les revenus du travail, accentuant les écarts, mais le mécanisme varie selon les types de capital, les cycles économiques et les choix fiscaux. L’héritage facilite la vie, mais ne détermine pas à lui seul le parcours d’un enfant.
À Bruxelles, il faut aujourd’hui 14 années de salaire net pour acheter un logement moyen — contre 9 il y a vingt ans (CBRE, 2024). Plus de la moitié des jeunes propriétaires belges (53 %) y parviennent grâce à un apport familial, qu’il s’agisse d’un don (37 %) ou d’un prêt parental (16 %) (Immotheker Finotheker, 2021). Moins de garanties pour entreprendre, moins de capital à transmettre, plus de dépendance à la famille : les effets domino sont clairs.
Réparer l’ascenseur social suppose d’investir dans les bons leviers : éducation de qualité dès le plus jeune âge, formation continue pour adultes peu qualifiés, politiques de logement réduisant la dépendance à l’apport familial, et soutien à la prise de risque pour démocratiser l’entrepreneuriat. Les pays où la mobilité sociale reste élevée, comme le Danemark ou le Canada, partagent un point commun : ils investissent massivement dans ces infrastructures (OCDE, 2022). On ne laisse pas la chance au hasard de la naissance.
« La question n’est pas de savoir si l’héritage est juste ou non »
Aujourd’hui, 21,8 % des résultats scolaires des élèves belges s’expliquent par leur statut socio-économique (OCDE, 2022) ; le chômage des jeunes à Bruxelles atteint 31 % (Statbel, 2024) ; et seulement 8 % des adultes peu qualifiés suivent une formation continue chaque année (Eurostat, 2023).
Le vrai capital finalement, c’est l’accès aux possibles.
