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Quittoking : quand démissionner sur TikTok devient un signal d’alarme pour les entreprises

Filmer sa démission et la diffuser sur TikTok. Ce phénomène viral, prisé par la génération Z, accumule des millions de vues et force les entreprises belges et européennes à repenser leur culture managériale. Entre dénonciation publique et risque réputationnel, le quittoking révèle une transformation profonde du rapport au travail.

Le quittoking désigne la pratique où des salariés filment et partagent sur TikTok l’annonce de leur démission (retrouvez ici l’étude complète que LiveCareer a consacré à ce sujet). Contrairement à une simple démission traditionnelle, cette approche transforme le départ professionnel en spectacle public. Les utilisateurs se filment lorsqu’ils annoncent vouloir renoncer à leur emploi à leur supérieur hiérarchique ou racontent ensuite en détail la manière dont l’événement s’est déroulé. Cette pratique a créé une communauté « quittok » qui comptabilise plusieurs millions de vues sur l’application chinoise.

Le phénomène est devenu populaire dès 2021, lorsque des employés d’un restaurant McDonald’s au Royaume-Uni ont décidé de démissionner en masse. L’un d’entre eux a filmé et publié ce départ collectif dans une vidéo sur TikTok. Sa vidéo a rapidement fait le tour du monde et cumulé plus de 16 millions de vues. Ce moment symbolique a démontré le pouvoir des réseaux sociaux pour partager des actes de résistance au travail et a inspiré de nombreux employés à rendre publics leurs propres départs.

© DR/Shutterstock.com

Le quittoking s’inscrit dans la continuité d’autres phénomènes apparus depuis les années 2020, notamment le quiet quitting et le loud quitting, à chaque fois des formes de protestation face à des conditions de travail jugées insatisfaisantes. Le quiet quitting désigne une attitude de désengagement au travail, où l’employé n’accomplit que le strict minimum requis, sans s’investir davantage. À l’inverse, le loud quitting est une forme de démission très visible, où l’employé exprime publiquement et avec force son mécontentement avant de quitter son poste avec fracas.

Une génération qui désacralise le travail

Le phénomène touche principalement la génération Z, née après 1997, qui représentera près de 27% des postes en 2025. Cette génération, ayant grandi avec l’essor d’internet, ne se reconnaît pas dans les modèles d’entreprise traditionnels. Pour les générations précédentes, la carrière représentait un chemin vers la réussite et l’intégration sociale. Ce n’est plus le cas pour les jeunes d’aujourd’hui, qui cherchent surtout à se réaliser en dehors du cadre professionnel. Le travail passe alors au second plan lorsqu’il s’agit de développement personnel.

Les motivations derrière le quittoking sont diverses et révélatrices des attentes actuelles. Nombreux sont ceux qui utilisent ces vidéos pour exposer publiquement des environnements de travail difficiles, des cultures d’entreprise toxiques ou des situations de burn-out. Parmi les vidéos les plus populaires, les utilisateurs ne se contentent pas seulement d’annoncer leur démission, mais ils dénoncent en direct le mauvais traitement subi par leurs collègues ou par les clients. Cette exposition devient un moyen de protestation sociale contre des conditions jugées inacceptables.

@msantiwork Quit My Lazy Girl Job with Me! It’s been a year since I have quit my corporate career and I never posted this meeting so I thought I would now to celebrate! I just wrote a memoir on my upbringing and what created all of the anti work philosophy I have. #corporate #lazygirljob #careeradvice #quittok ♬ original sound – Anti Work Girlboss – msantiwork

Cela ne signifie pas pour autant que les jeunes ne veulent pas travailler : leurs priorités sont simplement différentes. La rémunération reste l’un des principaux critères de satisfaction, mais plus de la moitié de la génération Z active, soit 52%, est prête à accepter un emploi plaisant, même moins bien payé. L’accent est mis sur l’autonomie, avec plus d’un jeune sur deux qui souhaite travailler selon ses propres méthodes. La flexibilité est également importante, avec une préférence pour des horaires souples et le télétravail.

Pour la génération Z, un environnement de travail sain et inclusif est indispensable. Ces jeunes apprécient moins les hiérarchies trop rigides et privilégient des structures horizontales, où chacun est traité sur un pied d’égalité. Ils attendent également un vrai respect de l’équilibre entre vie personnelle et professionnelle et sont moins disposés à accepter une culture d’entreprise trop exigeante ou toxique.

Des conséquences majeures pour les organisations

Le quittoking représente une menace sérieuse pour les organisations. Chaque vidéo peut accumuler des dizaines de milliers de vues en quelques heures, voire plusieurs milliers de vues selon les cas, exposant publiquement les dysfonctionnements internes. Une telle exposition sur TikTok constitue un vrai risque pour la réputation des entreprises ainsi que pour la sécurité de leurs données sensibles.

Dans certaines vidéos, même si elles montrent uniquement l’employé en train d’annoncer sa démission, ce dernier partage parfois des informations sensibles de l’entreprise, comme les politiques internes ou des détails sur des projets confidentiels. Les dégâts réputationnels peuvent avoir des conséquences durables sur l’image employeur, compliquant l’attraction de nouveaux talents dans un marché concurrentiel.

@heyfreelancegirl Sorry but this ends today. I quit #corporate #worklife #freelancer #contra #peoplebehavingbadly ♬ Eldest Daughter – Taylor Swift

Même d’un point de vue interne, de tels comportements contre-productifs peuvent nuire à la performance de l’entreprise. Dans les situations de quiet quitting, un employé qui se limite au strict minimum risque de perturber la collaboration avec ses collègues. De plus, ces situations se terminent souvent par un départ immédiat et imprévu, laissant l’entreprise avec un poste vacant pendant plusieurs mois. La viralité des contenus TikTok amplifie ce phénomène, transformant chaque départ médiatisé en signal négatif pour les candidats potentiels.

Les conséquences économiques du désengagement au travail, dont le quittoking n’est qu’une manifestation visible, sont considérables. Selon les documents, le désengagement coûte 8,8 milliards de dollars annuellement en productivité perdue, soit 9% du PIB mondial. En France, chaque salarié désengagé coûte 14 310 euros par an à l’entreprise. À l’échelle européenne, près de 60% des employés sont considérés comme des quiet quitters, effectuant uniquement le minimum requis.

Repenser les pratiques managériales

Le quittoking s’inscrit dans une transformation plus large des relations professionnelles. En Belgique, 67% des entreprises considèrent la démission silencieuse comme une priorité stratégique pour les ressources humaines en 2024. Ce phénomène révèle un basculement majeur dans les attentes professionnelles, où les jeunes générations privilégient le bien-être personnel sur l’engagement traditionnel.

Pour éviter de tels scénarios, les entreprises doivent assurer une communication efficace afin de traiter toute plainte rapidement. Il est essentiel d’agir avant que l’insatisfaction d’un employé ne monte au point d’être exprimée publiquement sur les réseaux sociaux. L’importance du dialogue ouvert ne peut être sous-estimée. Les entreprises doivent prêter une oreille attentive aux salariés qui expriment des difficultés. Ignorer les signaux de désengagement revient à laisser se dégrader l’engagement et l’attractivité de l’entreprise.
Face à cette réalité, les entreprises doivent repenser leurs approches managériales. Les organisations doivent développer une culture de la reconnaissance et proposer plus d’autonomie aux salariés. Une action managériale simple mais efficace consiste à dire merci quand un salarié a fourni un effort. La gestion de l’offboarding devient également cruciale. Les entreprises doivent accorder autant d’attention à la manière dont elles accompagnent les départs qu’à leurs processus de recrutement, pour éviter que les démissions deviennent des spectacles viraux.

Les organisations performantes doivent s’adapter aux attentes de la génération Z : horaires flexibles, télétravail, autonomie et sens au travail. Ces éléments ne sont plus des avantages mais des composantes essentielles du package de base attendu par les jeunes professionnels. Si elles ne s’adaptent pas à ces nouvelles attentes, elles risquent non seulement de perdre des talents, mais pourraient aussi voir leur réputation fragilisée sur des plateformes largement accessibles comme TikTok.

Le quittoking n’est pas simplement une mode passagère ou une quête de popularité sur les réseaux sociaux. Il cristallise un malaise organisationnel profond que les collaborateurs n’acceptent plus de vivre en silence. Cette tendance révèle la désacralisation du travail par une génération qui refuse les codes traditionnels et utilise les outils numériques pour exprimer ses revendications. Pour les entreprises, ce phénomène constitue un signal d’alarme majeur, mettant en évidence la nécessité d’une transformation authentique des cultures organisationnelles, centrée sur le bien-être des employés et l’adaptation aux nouvelles attentes générationnelles.

Martin Boonen
Martin Boonen
Martin Boonen est journaliste diplômé de l'Institut de Journalisme de Bruxelles (2012). Il collaboré avec de nombreuses rédactions à différent niveau de responsabilité : journaliste, chef de rubrique, secrétaire de rédaction et rédacteur en chef, tant sur le web que pour la presse imprimée. Spécialisé dans les startups et l'entrepreneuriat à impact, il est devenu en 2025 rédacteur en chef du site web de Forbes Belgique. Il est affilié à l'Organisation Mondiale de la Presse Périodique depuis 2011.

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