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Denis Mukwege : « La Belgique doit pousser le Congo à assainir son armée sur le plan des droits humains »

Invité dans le cadre du séminaire « Femmes, Paix et Sécurité » organisé sous l’égide de la présidence belge du Conseil de l’UE le 21 mars à Tournai, le gynécologue congolais Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix, a plaidé pour une coopération militaire belgo-congolaise « sous conditions » et pour l’établissement d’un tribunal international afin de juger les responsables des viols de masse orchestrés à la faveur d’une guerre économique qui ravage le pays depuis plus de vingt ans. 

La démarche est assurée, le sourire généreux, le ton est calme et le verbe précis. Lorsque l’on croise le Dr Denis Mukwege, c’est à peine si l’on est en mesure de réaliser que ce médecin connu du monde entier pour être « l’homme qui répare les femmes » a réchappé à six tentatives d’assassinat et soigné, avec ses équipes, près de 80 000 survivantes de violences sexuelles dans son hôpital de Panzi, créé en 1999 à Bukavu, dans la province du Sud-Kivu en République démocratique du Congo (RDC). 

Ces violences sexuelles, subies majoritairement par les femmes et les enfants en temps de guerre, furent au centre de cette journée consacrée plus généralement à l’intégration et la contribution des populations féminines dans les processus de paix et de sécurité à long terme. 

Motivation stratégique

En présence de la Reine Mathilde et de la ministre belge de la Défense Ludivine Dedonder, l’exposé du Dr Mukwege revient en préambule sur le cadre juridique international qui identifie le viol en temps de guerre comme un « acte constitutif du crime de génocide ». A travers un récit glaçant – qui fait écho à des événements plus récents documentés en Ukraine ou en Israël lors de l’attaque du 7 octobre – la motivation stratégique de l’usage de ce type de viol est incontestable du point de vue scientifique. 

Au Congo, détenteur du plus grand gisement de cobalt au monde (utilisé notamment dans la transition énergétique, les smartphones et l’industrie aérospatiale), le viol de masse fait partie intégrante de la lutte pour le contrôle des ressources minières. Ses caractéristiques sont méthodiques (les viols collectifs en public visent à détruire le tissu social et déplacer les populations), et systématiques (indifférence par rapport à l’âge ou même le sexe de la victime). 

“Un chaos voulu et délibéré”

« Notre plus grand problème est l’impunité », confie Denis Mukwege dans un long entretien accordé à Forbes en amont du séminaire. « Sur le plan médical, nous savons prendre en charge les victimes. Sur le plan psychologique, nous faisons en sorte de les réinsérer dans la communauté. Mais sur le plan de la justice, c’est l’Etat qui doit assurer que les bourreaux puissent répondre de leurs actes devant les juridictions compétentes. Or le pouvoir congolais refuse de traduire en justice les responsables. »

Citant le Rapport Mapping des Nations Unies qui décrit, en plus de 500 pages, la gravité des crimes et des violations du droit international commis entre mars 1993 et juin 2003 en RDC, le médecin s’interroge aussi sur le rôle ambigu de la communauté internationale.

« Les criminels sont connus, les victimes réclament justice et il existe des mécanismes de justice internationale qui ont déjà fait leurs preuves ailleurs et qui pourraient être utilisés en RDC. On documente les crimes de guerre et de l’humanité mais dix ans plus tard, il n’y a même pas un début de discussion sur la constitution d’un tribunal international. C’est donc un chaos voulu et délibéré. » 

Présente sur le territoire congolais depuis plus de vingt ans, la mission de protection des Nations Unies a déjà amorcé le retrait de ses troupes. Un désengagement d’une « incohérence totale », selon le médecin.

« Les conditions préalables au départ des casques bleus était claires : l’instauration d’un système de protection civile efficace, un système judiciaire fonctionnel et une réforme de l’appareil de sécurité. Pendant vingt ans, les forces des Nations Unies n’ont pas été en mesure de stabiliser le pays. Est-ce que leur retrait va créer ce que ni l’ONU ni les autorités congolaises n’ont pas su construire en deux décennies ? La réponse est non. »

Le refus du fatalisme

Cette faille du système légal et judiciaire congolais, Denis Mukwege a voulu s’y attaquer de front en présentant sa candidature à l’élection présidentielle fin de l’année dernière. « Tous les signes d’un simulacre d’élection étaient là. Les gens votaient chez eux à la maison, des paquets de bulletins et les urnes à la maison, dans leur bureau ou leur salon, je n’appelle pas ça une élection », explique le médecin qui n’a récolté que 0,22% des suffrages. 

Pourquoi s’être lancé en connaissance d’échec ? « J’avais le choix de me dire que c’était perdu d’avance et je me mettais alors dans une situation de fatalisme et d’inaction, ce que j’ai refusé. J’ai surtout voulu apporter un autre type de débat car aucun candidat ne parlait de paix. J’étais le seul à proposer un plan de paix et même si je suis convaincu qu’il existe des solutions, avec le concours notamment de la diaspora congolaise, il est évident que beaucoup de gens à l’intérieur et l’extérieur du pays n’ont aucun intérêt à ce que cette guerre prenne fin. » 

Quelles leçons tirer de cette expérience ? « J’ai été déçu par deux choses. D’abord l’empressement de la communauté internationale de reconnaître ces élections alors que les preuves de fraude ont été établies. Ensuite, la population qui est en générale très traumatisée par les différents événements et qui se trouve dans un état de défaitisme qui ne lui permet pas de réagir pour réclamer ses droits et faire une révolution démocratique. » 

A l’heure où les incursions des milices soutenues par le Rwanda s’intensifient dans les zones stratégiques de l’est du Congo, l’Union européenne concluait, le 19 février dernier, un partenariat avec Kigali visant notamment les processus d’extraction et d’exploitation des ressources minières du pays. 

« Vous ne pouvez pas reconnaître l’agression du Congo par le Rwanda et en même temps signer des accords qui donnent au Rwanda les moyens de poursuivre sa politique d’invasion», poursuit Denis Mukwege. « On sanctionne la Russie pour ce qu’elle fait en Ukraine et on gratifie Kigali alors qu’il fait la même chose au Congo. Ce double standard discrédite le droit international et détruit le système de sécurité collective qui nous protège tous depuis la fin de la seconde guerre mondiale.» 

La Belgique ne s’impose pas

Côté belge, la coopération militaire avec la RDC a repris depuis deux ans et la formation des forces armées congolaises pose notamment la question de l’assainissement mental et psychologique des effectifs locaux. « Le soutien militaire de la Belgique ne peut pas se faire sans conditions, si l’objectif est d’aboutir à des résultats », soutient le médecin. 

« La Belgique doit pousser le gouvernement congolais à former des hommes qui sont mentalement sains. Si l’on forme des hommes et des enfants qui ont été conditionnés à faire usage du viol comme une arme – dont le coût est d’ailleurs moindre qu’une arme classique – il faut se rendre à l’évidence que ce sont des personnes qui sont détruites psychologiquement. La condition à la formation des militaires congolais serait de tenir compte de leur passé. »

Au ministère belge de la Défense, la question est sensible pour ne pas dire taboue. Si Ludivine Dedonder reconnaît qu’une coopération militaire ne peut se faire sans sécurité ni rétablissement « des institutions démocratiques de base », la Belgique « ne s’impose pas » et fournit les besoins en fonction de ce qui est « formulé à la demande des autorités locales ».

En aparté avec la ministre belge de la Défense

En charge de l’organisation de ce séminaire, Ludivine Dedonder s’est dit « blessée » par l’exposé du Dr Mukwege.  « Entendre ces témoignages par quelqu’un de directement concerné est absolument abominable. En tant que responsable politique, nous devons accompagner ces femmes aussi au-delà de leur reconstruction physique. Après avoir vécu le pire en public, devant leurs enfants, elles parviennent à se reconstruire et participer à un processus qui puisse amener à la démocratie. C’est ce que j’admire le plus.» 

Première femme en Belgique à avoir pris la direction d’un département d’Etat aussi stratégique (et masculin) que celui de la Défense, la ministre se dit aussi « différente du modèle de ministre auquel on peut s’attendre », disant les choses comme elle les pense, « que ça ne plaise ou pas ». « J’ai toujours été amenée à me battre, que ce soit à travers mon parcours politique ou avant, mais c’est le cas de façon générale pour toutes les femmes. On vous reproche toute une série de choses qui n’ont rien à voir avec vos compétences, comme votre look, votre franc-parler. Malgré vos résultats, on peut encore estimer que vous n’êtes pas à votre place et quand vous faites parfois mieux que certains, on tente de vous casser autrement. » 

Se décrivant comme « terriblement perfectionniste et têtue », la ministre dit avancer « pour le bien de l’organisation », se battant pour les dossiers « avec force », « appuyant deux fois sur le clou » si nécessaire, et sans se laisser impressionner « par quelques machos ». « Quand on n’accepte pas certains comportements, on ne se fait pas que des amis. Pour certains, quand on ne courbe pas l’échine, on est insultée. C’est ce que j’ai encore pu subir dernièrement avec le député (Denis) Ducarme qui, depuis trois ans, ne fait qu’avoir ces comportements condescendants et paternalistes à répétition, sans s’intéresser à mes réponses sur le fond des dossiers. » 

Caroline Azad
Caroline Azad
Politologue de formation, journaliste par vocation, comprendre le monde et raconter mes semblables est une véritable passion que j’exerce depuis plus d’une décennie. En parallèle d’un doctorat consacré à la résistance des footballeuses en Iran, j’ai notamment travaille pour plusieurs médias francophones belges.

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