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SAP va racheter TechWolf, la pépite gantoise du 30 Under 30 de Forbes

En 2023, Forbes réunissait Andreas De Neve, Jeroen Van Hautte et Mikaël Wornoo dans son classement 30 Under 30 Europe. Trois ans plus tard, le groupe allemand SAP a signé un accord définitif pour racheter TechWolf, la société gantoise d’intelligence des compétences qu’ils ont lancée pendant leurs études. Le prix reste confidentiel, mais L’Echo et De Tijd évoquent environ 500 millions d’euros.

L’annonce est tombée le 6 octobre 2026. SAP et TechWolf ont conclu un accord définitif dont la clôture est attendue au quatrième trimestre, sous réserve des conditions habituelles, parmi lesquelles les autorisations réglementaires. La transaction n’est donc pas encore juridiquement finalisée. Aucune des deux parties n’a dévoilé le montant. Les quotidiens économiques L’Echo et De Tijd situent l’opération autour de 500 millions d’euros, tandis que d’autres titres s’en tiennent à « plusieurs centaines de millions ». TechWolf, conseillée en exclusivité par J.P. Morgan, présente la vente comme la plus importante acquisition d’un éditeur belge de logiciels financé par le capital-risque et comme le plus grand événement de liquidité jamais réalisé au profit de salariés en Belgique. Faute de prix public et de données détaillées sur l’actionnariat, ces deux records restent, à ce stade, des affirmations de l’entreprise.

Trois lauréats de 26 ans

En mars 2023, les trois cofondateurs figuraient ensemble dans la catégorie Technology du Forbes 30 Under 30 Europe. Ils avaient alors tous 26 ans. Le jury de cette catégorie comptait notamment Ismail Ahmed, cofondateur de WorldRemit, Linnéa Kornehed Falck, cofondatrice d’Einride, Oliver Lewis, cofondateur de Rebellion Defence, et l’investisseuse Jessica Schultz.

La fiche publiée par Forbes décrivait une plateforme d’intelligence artificielle consacrée à la planification des effectifs, qui associait les personnes aux fonctions selon leurs compétences et leur formation, avec un modèle SaaS facturé par salarié. L’entreprise avait levé 12 millions de dollars au total, revendiquait deux millions de salariés dont les compétences avaient été cartographiées et citait HSBC, Booking.com et Allianz parmi ses clients. Stride VC figurait à son capital, et le World Economic Forum l’avait auparavant distinguée comme « Technology Pioneer ».

Lors de l’annonce du classement, Jeroen Van Hautte rappelait que le trio avait lancé TechWolf pendant ses études d’informatique, quatre ans plus tôt, avec l’ambition de concilier réussite économique et utilité sociale. Le lien avec Forbes tient à cette reconnaissance éditoriale : aucune source publique ne fait état d’un investissement de Forbes dans la société ni d’un rôle quelconque dans la transaction.

Du hackathon à la série B

L’histoire commence en 2017, lorsque les trois étudiants en ingénierie informatique de l’UGent remportent un hackathon. Leur premier outil devait relier des étudiants à des emplois en fonction de leurs compétences. La société est officiellement fondée en 2018, puis se réoriente vers l’intelligence des compétences pour les grandes organisations.

Le parcours financier suit une progression rapide. Une première levée d’environ 1 million d’euros intervient en 2020, avec notamment PMV. La série A de 10 millions d’euros suit en 2022, à une époque où TechWolf cite KBC, Engie, Cegeka, bp et GE Healthcare parmi ses clients. En juin 2024, la série B atteint 42,75 millions de dollars. Menée par Felix Capital, elle réunit aussi 20VC, Acadian Ventures, Fortino Capital, Notion Capital, PMV, SemperVirens et Stride, ainsi que trois grands éditeurs de logiciels d’entreprise entrés simultanément au capital : SAP, ServiceNow Ventures et Workday Ventures. TechCrunch situait alors la valorisation autour de 150 millions de dollars. Au total, TechWolf a levé au moins 53 millions de dollars lors de ses séries A et B, avec également des business angels issus de DeepMind et de Meta. La même année, l’entreprise ouvre un bureau à New York.

Un acheteur déjà actionnaire

SAP n’arrive donc pas en inconnu. Après son entrée au capital en 2024, le groupe a référencé TechWolf sur le SAP Store en janvier 2025. En août 2026, la scale-up a obtenu la désignation SAP Spotlight+ ainsi que des certifications permettant à ses données de compétences d’alimenter six modules de SAP SuccessFactors, dont Talent Intelligence Hub, Recruiting et Learning. Le rachat vient conclure une intégration engagée depuis deux ans.

La plateforme de TechWolf se connecte aux systèmes RH et aux outils où le travail s’effectue réellement, comme Jira, Salesforce ou ServiceNow. Elle en déduit les tâches accomplies, les compétences mobilisées et les besoins émergents, sans dépendre uniquement de questionnaires ou de profils déclaratifs. Son actif central est un « context graph for work », qui relie le travail détaillé jusqu’au niveau des tâches, les compétences disponibles et les signaux du marché de l’emploi. Parmi les clients cités officiellement figurent HSBC, Atlas Copco, GSK, Ericsson, AMD, MetLife, PayPal et Booking.com.

Selon Reuters, SAP acquiert une vision des tâches et des compétences que son logiciel RH ne possédait pas suffisamment. Le groupe veut placer le graphe de TechWolf au cœur de SAP SuccessFactors. Manoj Swaminathan, responsable de SAP Autonomous Suite, met aussi en avant un intérêt technique : le graphe doit donner un meilleur contexte aux requêtes des agents d’IA, réduire leur consommation de tokens et abaisser le coût de déploiement des agents RH de Joule. L’opération prolonge une série d’acquisitions dans les ressources humaines, après WalkMe en 2024 pour 1,4 milliard de dollars et SmartRecruiters en 2025 pour 878 millions de dollars.

Une valorisation qui parie sur la croissance

Les comptes non consolidés de la société belge, clôturés au 31 janvier 2026 et déposés à la Banque nationale, affichent 8,68 millions d’euros de chiffre d’affaires pour une perte nette de 9,77 millions. Les fonds propres s’élèvent à 18,3 millions et la trésorerie à 3,66 millions, pour un effectif moyen de 64,9 équivalents temps plein. Le chiffre d’affaires statutaire est passé de 3,79 millions d’euros sur l’exercice clos en janvier 2024 à 6,25 millions un an plus tard, soit une hausse de 129 % en deux ans.

Dans sa lettre annonçant l’accord, Andreas De Neve avance un autre indicateur : le revenu annuel récurrent réalisé aux États-Unis serait passé de 1 à 15 millions de dollars en dix-huit mois. Ce chiffre ne se compare pas directement aux comptes de l’entité belge, en raison des différences de périmètre et de méthode comptable. Sur la base des 500 millions d’euros avancés par la presse, la transaction représenterait environ 57,6 fois le chiffre d’affaires statutaire 2026. Un tel multiple indique que SAP paierait avant tout la technologie, l’équipe de recherche et la croissance attendue. Par rapport aux 150 millions de dollars évoqués lors de la série B, la revalorisation serait spectaculaire, même si la comparaison reste approximative faute de prix officiel.

Gand, la marque et les salariés

Selon les plans annoncés, et sous réserve de la clôture et des consultations requises, Andreas De Neve conservera la direction de TechWolf, qui restera une entité distincte avec son siège à Gand et sa marque. L’entreprise est présente à Londres et à New York et prévoit d’ouvrir un bureau à San Francisco. SAP compte aussi maintenir la plateforme accessible aux clients qui n’utilisent pas ses logiciels. L’engagement pèse lourd : en janvier 2025, Workday, concurrent direct de SAP, avait annoncé déployer la technologie de TechWolf auprès de plus de 20 400 salariés et l’avait nommée Innovation Partner. Reste à savoir si Workday, ServiceNow et d’autres partenaires accepteront de confier leurs données de compétences à une société détenue par SAP.

Le trio de 2023 ne poursuivra pas l’aventure au complet. Mikaël Wornoo quitte TechWolf, sans que la lettre officielle en précise le motif. Côté salariés, l’entreprise avait porté son pool d’options à 15 % en 2024 et affirme que tous ses collaborateurs sont intéressés au capital. Les médias flamands évoquent environ 150 bénéficiaires d’options, un chiffre supérieur à l’effectif moyen déclaré en Belgique, ce qui peut s’expliquer par la croissance récente et les bureaux étrangers. Les fondateurs, l’équipe et les investisseurs se sont en outre engagés à verser 3 % de la valeur en actions de la vente à une nouvelle TechWolf Foundation. Sur une base hypothétique de 500 millions d’euros, cela représenterait environ 15 millions, mais ni le prix ni la base de calcul n’ont été confirmés. La répartition des gains entre fondateurs, salariés et fonds demeure, elle aussi, inconnue.

Martin Boonen
Martin Boonen
Martin Boonen est journaliste diplômé de l'Institut de Journalisme de Bruxelles (2012). Il collaboré avec de nombreuses rédactions à différent niveau de responsabilité : journaliste, chef de rubrique, secrétaire de rédaction et rédacteur en chef, tant sur le web que pour la presse imprimée. Spécialisé dans les startups et l'entrepreneuriat à impact, il est devenu en 2025 rédacteur en chef du site web de Forbes Belgique. Il est affilié à l'Organisation Mondiale de la Presse Périodique depuis 2011.

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