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Kevin de Patoul (Keyrock), première licorne crypto belge : « Tous les actifs vont être digitaux »

À 1,1 milliard de dollars de valorisation, Keyrock est devenue fin mars la huitième licorne belge et la première dans l’univers de la crypto-finance. Cofondée à Bruxelles en 2017 par Kevin de Patoul, Juan David Mendieta et Jeremy De Groodt, la société s’est imposée comme un teneur de marché de premier plan sur les actifs numériques. Soutenue dans son dernier tour de table par la banque britannique Standard Chartered et Ripple, elle ambitionne désormais de devenir l’une des principales institutions financières mondiales sur les actifs digitaux. Son cofondateur et CEO Kevin de Patoul revient pour Forbes Belgium sur la trajectoire, la vision et les convictions qui ont mené Keyrock à ce statut.

Née de la conviction qu’à terme tous les actifs digitaux seront numériques, Keyrock a choisi en 2017 de bâtir, depuis Bruxelles, l’infrastructure de liquidité d’un marché alors balbutiant. Huit ans plus tard, la scale-up bruxelloise est devenue l’un des acteurs majeurs du market making sur les actifs numériques, présente dans 37 pays et fournissant la liquidité à plus de 2 000 marchés numériques dans le monde. Son périmètre s’est progressivement élargi du market making au trading OTC, des produits dérivés à l’asset management, en parallèle d’une stratégie réglementaire offensive (enregistrements PSAN en France, FCA au Royaume-Uni, TVTG au Liechtenstein, certification SOC 2 Type II par Deloitte). Elle vient d’officialiser une levée de fonds de série C menée par la banque britannique Standard Chartered, avec la participation de Ripple, qui la valorise à 1,1 milliard de dollars et la hisse au rang de licorne belge, première belge à atteindre ce seuil dans le secteur des cryptos.

À sa tête, Kevin de Patoul. Diplômé en business engineering, passé par le cabinet Roland Berger avant de quitter la sécurité du conseil pour fonder Keyrock avec Juan David Mendieta (Chief Strategy Officer) et Jeremy De Groodt (CTO), il en incarne la vision stratégique. Son discours, où la conviction n’exclut jamais le doute, voit dans la digitalisation de la finance non pas un effet de mode spéculatif, mais la réécriture progressive de l’infrastructure financière mondiale.

Cet entretien intervient au moment où le secteur bascule, sous l’effet conjugué des ETF Bitcoin, du déploiement de MiCA en Europe et de l’engagement croissant des grandes institutions financières traditionnelles, dans une nouvelle phase d’institutionnalisation. Il offre l’occasion de saisir la thèse Keyrock, ses leviers de croissance, et la lecture qu’un entrepreneur belge fait de la transformation des marchés financiers.

Les fondateurs de Keyrock : Juan David Mendieta, Jeremy De Groodt et Kevin de Patoul © Keyrock

Forbes Belgium – Comment présentez-vous Keyrock ?
Kevin de Patoul –
Le point de départ, c’est que tous les actifs vont être digitaux. Les crypto-monnaies ont prouvé leur capacité à représenter de la valeur de manière digitale, avec le bitcoin comme pionnier. Depuis, de plus en plus de types de cryptos ont été inventés, avec l’exemple le plus parlant récemment : les stablecoins. Une fois que vous avez un stablecoin qui représente des dollars ou des euros, vous pouvez l’envoyer comme un WhatsApp. Cela devient aussi simple à transférer ou à échanger qu’une information. À terme, tous les actifs digitaux vont être numériques. Une fois cette hypothèse acceptée, vous arrivez sur des marchés financiers structurellement très différents des marchés traditionnels. Vous passez d’un monde centralisé, articulé autour d’intermédiaires de confiance comme les banques, les banques dépositaires ou les places d’échange, à un monde où, pour certaines choses, la décentralisation a du sens, et pour d’autres pas. La capacité d’échange de valeur en sort drastiquement transformée. Pour une entreprise qui veut fournir des produits et services financiers dans ce contexte, les besoins technologiques et les modèles d’affaires sont fondamentalement différents de ceux de la finance traditionnelle. L’objectif de Keyrock est précisément d’offrir les services aujourd’hui proposés par les grandes sociétés d’investissement, mais avec un mindset digital first, pensés pour un monde où tout sera complètement digital. Nous avons commencé par une activité capital markets, avec du market making et des services de liquidité. Nous avons lancé plus récemment une activité d’asset management. Et nous continuerons à développer de nouvelles lignes de business pour fournir aux clients institutionnels les services financiers qu’ils trouvent dans la finance traditionnelle, mais sur des actifs numériques intégralement numériques.

– Cette idée que tous les actifs deviendront digitaux, vous la portez depuis le départ. Diriez-vous qu’elle s’est renforcée ?
De plus en plus, oui. Il y a cinq ans, on le disait sans pouvoir le démontrer. Depuis un an et demi environ, on le constate concrètement. Le mouvement s’est fait dans les deux sens. D’un côté, vous avez la finance traditionnelle qui se digitalise. De l’autre, la finance digitale qui se « traditionnalise ». L’ETF Bitcoin en est l’illustration parfaite : il s’agit, entre guillemets, de « traditionnaliser » la finance digitale. C’est cette dynamique qui a véritablement ouvert la porte à l’accélération de la digitalisation du côté traditionnel. Le constat est désormais visible. Circle est devenue une entreprise publique. La capitalisation de marché des stablecoins dépasse les 350 milliards de dollars. BlackRock a non seulement lancé son ETF Bitcoin, mais aussi un premier fonds tokenisé baptisé BUIDL, ce qu’ont également fait Franklin Templeton et Fidelity. Derrière BUIDL, vous trouvez un Money Market Fund tout à fait classique, par-dessus lequel un token est créé : la tokenisation de la finance traditionnelle se concrétise. Ce qui me convainc encore davantage, c’est la généralisation du discours. Là où, il y a deux ou trois ans, le marché crypto le portait à peu près seul, le narratif que je tiens depuis sept ans est aujourd’hui repris par les plus grands patrons de la finance mondiale. « Tokenization is going to be a rewiring of the entire financial system » : ce type de phrase est désormais prononcé par les CEO de Goldman Sachs et de JP Morgan. Et derrière ces discours, on voit de plus en plus d’actifs tokenisés, et ces grands acteurs traditionnels s’engager concrètement. À chaque mois qui passe, je suis plus convaincu que c’est la direction dans laquelle nous allons.

– Keyrock a été lancée en 2017. Moins de dix ans plus tard, vous voilà licorne. Comment fait-on ?
Vu de l’extérieur, huit ans paraît rapide. Vu de l’intérieur, c’est long. C’est un travail continu. La clé principale, à mon sens, tient à l’ambition de départ. Nous avons commencé en voulant que ce soit le plus gros possible. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde, et ce n’est ni un bien ni un mal.

« L’objectif, c’est que Keyrock devienne l’une des plus grosses institutions financières au monde. »

– Cet objectif, vous le partagiez avec vos associés dès le premier jour ?
Nous avons lancé Keyrock en nous disant : nous voulons construire la plus grosse boîte possible, dans la finance digitale. L’objectif, c’est que Keyrock devienne l’une des plus grosses institutions financières au monde. C’était le but dès le premier jour. Évidemment, dit ainsi, au début comme aujourd’hui, cela paraît un peu fou. Vous acceptez d’avoir 99,9% de chances d’échouer, mais au moins, en cas de réussite, c’est cela que vous visez. Certains lancent un restaurant pour ouvrir un bon restaurant qui marche bien. Tant mieux. D’autres se disent qu’à terme, ils veulent en avoir 10 000. Aucune ambition n’est meilleure que l’autre, c’est une question de choix. Le nôtre, dès le départ, était d’aller le plus loin possible. Ce que cela implique, c’est qu’ensuite, en permanence, vous cherchez à faire plus, plus vite. Pour certaines entreprises, cela prend huit ans. Pour d’autres, trois ans parce qu’elles explosent sur leur marché. Pour d’autres encore, beaucoup plus longtemps. Et certaines n’y arrivent jamais, simplement parce qu’elles n’ont pas cette ambition. Le secret, c’est que tous les jours, vous cherchez à faire plus, plus vite. Tout le temps.

– Vous évoluez dans un secteur souvent décrié pour sa volatilité. En 2022, le marché a connu un crypto winter brutal. Et pourtant, vous avez bouclé à ce moment-là une levée de fonds majeure, à contre-courant. Comment l’avez-vous fait ?
Plusieurs éléments expliquent ce coup à contre-temps. D’abord, lever juste avant que tout s’écroule, c’est aussi lever après que le marché a beaucoup grandi. Nous étions à la fin de cette phase haute. Notre lead investor de l’époque, Ripple, était un client de longue date qui nous connaissait bien : il y avait moins d’asymétrie d’information dans le processus. Ce qui se passait sur le marché pesait moins dans leur décision parce qu’ils nous suivaient depuis longtemps. Cela a clairement aidé. Ensuite, et c’est plus structurel, si la valeur que vous créez et votre direction stratégique sont directement liées aux mouvements de marché, vous subissez la volatilité dans les deux sens. Si, en revanche, votre stratégie repose sur des tendances de fond qui restent vraies indépendamment de l’état du marché, vous êtes nettement plus résilient. Le postulat selon lequel tous les actifs seront digitaux restait valide après l’effondrement de FTX. Il y avait alors de grandes questions sur le marché crypto en tant que tel, mais pas sur le fait que cette technologie serait, à terme, utilisée pour autre chose. Les stablecoins étaient déjà là, la logique des tokenized securities aussi. Notre stratégie et notre croissance à long terme reposent sur des tendances qui ne sont pas liées au bruit de court terme du marché. C’est ce qui permet d’être beaucoup plus résilient quand les choses vont mal. Depuis huit ans, nous construisons en visant l’horizon de vingt ans, en voulant devenir l’une des plus grosses institutions financières. Cette hypothèse reste valide, et c’est elle qui nous permet de tenir, même quand le marché se complique.

– Vous venez de boucler une nouvelle levée, en série C. Quels arguments ont permis de convaincre les investisseurs ?
La meilleure façon de convaincre les investisseurs existants, c’est qu’ils voient les résultats tous les ans. Ils observent la croissance, ils constatent que cela se développe. Pour de nouveaux investisseurs, c’est une combinaison de facteurs. D’un côté, la dynamique de marché : où va-t-il, et combien de grandes institutions lancent désormais elles-mêmes des actifs digitaux ? Ces institutions identifient les tendances, y participent, perçoivent à la fois le potentiel à capturer et tout ce qu’il reste à construire pour y arriver. D’où l’intérêt de travailler avec des acteurs présents depuis huit ans, qui disposent d’une base installée, d’un système et d’une technologie en place. Notre ancienneté joue pour nous : nous sommes actifs depuis 2017, nous avons traversé plusieurs cycles, des hauts et des bas dans tous les sens, et nous avons grandi de manière systématique. Nous avons également traversé beaucoup d’incertitudes réglementaires, et avons pu démontrer notre conformité aux règles, parfois avant même qu’elles ne soient légalement exigées. Le cadre réglementaire se structure de plus en plus, et c’est tant mieux. C’est cette maturité organisationnelle, conjuguée à un track record de huit ans, qui a convaincu nos nouveaux investisseurs.

« (être un licorne) clairement, je considère que c’est le step one »

– Être une licorne, c’est un aboutissement. Alors, vous vendez tout et vous vous offrez une île ?
(rires) Non, je ne pense pas. C’est une question de perception externe : en interne, cela ne change rien. Quand vous regardez nos objectifs, entre Keyrock aujourd’hui et les plus grosses institutions financières au monde, il subsiste un facteur de croissance considérable. Pour moi, on est au tout début. On commence à peine à découvrir tout ce qui peut être fait. Il y a encore un milliard de choses à accomplir. Le statut de licorne est une belle validation du travail accompli au fil du temps. Cela renforce notre crédibilité auprès de clients potentiels, des profils que nous voulons recruter, des contreparties. Mais l’aventure n’est pas pliée, au contraire. C’est une étape de plus, comme la série A ou la série B. Nous sommes très loin d’avoir réalisé tout ce que nous voulons faire. Cette validation, en particulier d’une banque comme Standard Chartered, qui construit dans le marché financier depuis des décennies, est très positive pour ce que nous faisons et la façon dont nous le faisons. Mais clairement, je considère que c’est le step one.

– Le plus surprenant n’est pas votre nouveau statut de licorne, mais c’est peut-être que vous soyez resté belge. Une entreprise comme la vôtre n’aurait-elle pas plus naturellement sa place à Londres, à New York, ou dans une mégalopole asiatique ?
Honnêtement, si. Cela aurait plus de sens, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il y a davantage d’acteurs comparables là-bas. La Belgique n’est pas historiquement un marché financier, et si vous regardez les entreprises financières créées ici ces dernières années, il y en a très peu. Nous sommes effectivement la première licorne crypto belge. Qu’est-ce qui nous fait rester ? Plusieurs choses, mais il faut être clair : ce n’est pas un avantage particulier en soi. Le marché crypto est mondial. Comme Internet, il bouge 24 heures sur 24, sept jours sur sept, partout. Il y a néanmoins la possibilité de se développer depuis ici. Ce n’est pas un inconvénient d’être basé en Belgique, à condition d’avoir des autorités qui comprennent le marché et qui ont la volonté de favoriser l’innovation, pour permettre de continuer à construire ici. Si je devais repartir de zéro aujourd’hui, je ne suis pas certain que je le ferais à Bruxelles, tout simplement parce que ce n’est pas un centre financier majeur, ce n’est pas un hub. Il n’y a pas vraiment d’avantage à être en Belgique. Cela dit, notre activité a commencé à Bruxelles, nous avons aujourd’hui des membres d’équipe dans différents pays, et nous n’avons pas de clients belges. Nous avons d’ailleurs ouvert une entité en Suisse il y a trois ans et demi, c’est pour cette raison que j’y vis déjà. Nous n’avons pas déplacé le siège entre 2017 et aujourd’hui parce que nous n’avons pas eu de raison de le faire. Serons-nous toujours basés à Bruxelles ? Pas nécessairement. D’autres hubs financiers se développent, le secteur innove en permanence. Si un jour 90 % de nos clients se trouvent ailleurs, nous nous adapterons.

– Keyrock est imposante à l’échelle de la Belgique, sans doute moins à l’échelle du monde. Quels sont les prochains défis ?
À l’échelle de toutes les entreprises du monde, une société à un milliard de dollars n’est pas si grosse. Comparée aux plus grandes banques et aux plus gros asset managers mondiaux, nous restons modestes. Dans notre secteur, nous sommes toutefois plutôt bien placés. La prochaine étape, pour nous, c’est de grandir.

– Avez-vous identifié des leviers de croissance concrets ?
Bien sûr, sinon nos investisseurs n’investiraient pas. Aujourd’hui, le marché de la finance digitale est encore minuscule. Ma vision, c’est qu’à terme, les stablecoins vont remplacer toutes les monnaies. Demain, tous les paiements en euros, en dollars, en yens, en livres sterling se feront en stablecoins. Aujourd’hui, on n’en est qu’à une fraction. Entre la situation actuelle et l’ensemble du marché des changes qui deviendrait un marché on-chain en stablecoins, vous avez un levier de croissance d’un facteur mille. Si vous considérez qu’on commence à peine à voir des actions tokenisées, et que la part tokenisée du marché actions mondial est aujourd’hui quasi nulle, alors qu’il existe une forte conviction selon laquelle elle sera 100 % tokenisée un jour, vous avez de nouveau un levier de croissance massif. Quels actifs ont entamé cette transition ? Les money market funds tokenisés, par exemple. Plus notre part de marché augmentera dans ces volumes échangés mondialement, plus le potentiel se déploiera. Il y a aussi l’asset management. Nous avons réalisé une acquisition début octobre et intégré les équipes et les activités. Nous ne partons pas de zéro, c’est précisément la raison pour laquelle nous avons acquis cette structure. Mais le levier de croissance est énorme. Les plus gros asset managers en actifs digitaux gèrent plusieurs milliards. Nous, nous sommes vraiment au point de départ. Au-delà du capital markets et de l’asset management, qui sont nos deux activités existantes, il y a pas mal de nouveaux business que nous pouvons lancer. Nous voyons de la demande sur le marché et pensons disposer d’un beau positionnement grâce à nos huit années d’expertise sur les actifs digitaux.

– Vous avez utilisé à plusieurs reprises le mot “conviction”. C’est sur lui que vous vous êtes appuyé pour lancer Keyrock avec vos associés, et vous le mobilisez à nouveau pour parler de l’avenir. On sent la foi. Mais vous arrive-t-il aussi de douter ?
Oui, bien sûr. En permanence. La conviction et le doute vont ensemble. Quand vous lancez une entreprise, en tout cas dans mon cas (c’est la seule que j’ai lancée), il y a des doutes tout le temps, tous les jours. Nous avons lancé Keyrock en décembre 2017, à peu près au sommet du cycle, le bitcoin était à 20 000 dollars. Et après, plus rien. À l’époque, il n’y avait pas de finance décentralisée, pas de DeFi. Il y avait essentiellement du crowdfunding : des gens lançaient un token sur la promesse de créer un réseau qui ferait ceci ou cela, mais aucun usage concret. Et ce marché baisse tous les jours pendant un an et demi. Quand vous venez de quitter votre emploi, que vous n’avez pas de salaire, c’est dur. À ce moment-là, vous mettez de côté les éléments extérieurs et vous revenez à la base. Est-ce que cela a du sens de représenter de la valeur de manière digitale ? Est-ce que cela apporte fondamentalement des avantages par rapport à ce que l’on fait aujourd’hui ? Est-ce qu’on voit des signes d’adoption ? Oui. Tant que cette conviction est là, vous continuez, vous vous obstinez. Mais le doute est là, tout le temps. Et même maintenant, on pourrait se dire : licorne, vous avez gagné, c’est fini. Eh bien non. Chaque fois que vous atteignez un objectif, l’objectif bouge. Le travail qu’il reste à faire entre aujourd’hui et là où nous voulons être est aussi conséquent qu’entre le premier jour et aujourd’hui. Cela bouge en permanence, donc les doutes restent toujours présents. C’est la conviction qui fait qu’on continue. En tout cas, que je continue. D’autres le vivent peut-être différemment.

– Vous évoquiez la stigmatisation longtemps subie par le secteur. L’avez-vous vécue, vous aussi, dans les premières années ?
Bien sûr. Pendant des années, plusieurs banques ont fermé les comptes de Keyrock. Et même à titre personnel : j’avais un mal fou à conserver un compte en banque privé parce que j’étais lié à la crypto. Sans parler de sujets très sérieux, comme les kidnappings liés au secteur. C’est un milieu qui a été pas mal stigmatisé pendant sept ou huit ans. Personnellement, je suis toujours ravi de pouvoir aider à élever le niveau d’information.

– Des concepts comme la blockchain, ou le fait de “miner” des bitcoins, restent difficiles à se représenter, à la fois très concrets et très abstraits.
C’est précisément le problème. Il y a une grande différence entre l’abstraction technique et l’usage très concret que cela permet, et ce n’est pas toujours facile à articuler. C’est pour cette raison que l’exemple de l’action est si important pour moi. Fondamentalement, ce qui est intéressant, c’est la valeur ajoutée pour les utilisateurs. On ne devrait pas avoir besoin de comprendre la technologie sous-jacente. Vous savez juste que vous pouvez envoyer de l’argent d’un compte à un autre. Tout ce qui se passe en coulisses, comment cela fonctionne avec SWIFT, personne ne le sait, et personne ne s’y intéresse : c’est de la cuisine interne. Il devrait en aller de même avec la crypto et la blockchain. On devrait pouvoir expliquer la valeur ajoutée des cas d’usage. La technologie sous-jacente, fondamentalement, devrait être moins intéressante pour la majorité des gens.

« je n’essaie jamais de convaincre quiconque d’acheter de la crypto. »

– Que diriez-vous pour convaincre le grand public d’acheter des crypto-monnaies ?
D’abord, je n’essaie jamais de convaincre quiconque d’acheter de la crypto. Un investissement peut avoir du sens. Mais l’exemple le plus parlant pour moi est le suivant. Imaginez que vous détenez une action. Vous voulez la vendre. C’est votre action, vous l’avez achetée, vous la possédez. Moi, j’ai 500 euros et je veux investir dans la même société. Je veux vous l’acheter. C’est mon argent, c’est votre action. Mais je ne peux pas vous l’acheter aujourd’hui. Pourquoi ? Parce qu’il est 18h25 et que le marché est fermé. C’est mon argent, c’est votre action, et la transaction est impossible. Si vous détenez la même action sur la blockchain, elle n’a rien de différent : mêmes protections légales, mêmes informations aux investisseurs, même cadre. Mais au lieu d’être une ligne dans la base de données centralisée d’une banque dépositaire, c’est un token sur une blockchain. Vous me montrez un QR code à l’écran, je le scanne, et en dix secondes j’ai l’action et vous avez l’argent. Directement. Si vous appliquez cette logique à toutes les valeurs, le potentiel devient infini. Autre exemple très concret : pourquoi est-on payé une fois par mois ? Pour la seule raison que faire des paiements, opérationnellement, est lourd. Avec la crypto, on devrait pouvoir être payé en continu. Là, pendant cette interview, nous travaillons tous les deux. Pourquoi ne sommes-nous pas payés pour le travail réalisé depuis le début du mois ? Tout cet argent qui nous est dû, nous aurions déjà pu le placer sur un money market fund pour percevoir 4% d’intérêt. Pourquoi ce n’est pas le cas ? Tout simplement parce que c’est opérationnellement lourd. Ce que la blockchain permet, c’est de supprimer ce frein, et de faire circuler la valeur, quelle qu’elle soit, librement. À ce moment-là, le discours change. Ce n’est pas un grand casino en ligne où chacun fait n’importe quoi. C’est un système qui peut, fondamentalement, révolutionner la façon dont on échange de la valeur. J’ai déménagé de Belgique en Suisse. Les virements permanents entre un compte belge et un compte suisse, les euros, les francs suisses : vous payez des fortunes pour, fondamentalement, envoyer 100 euros d’une banque à une autre. Quand vous vivez cela au quotidien, ce n’est plus un casino en ligne. Ce sont les premières expérimentations d’un système qui peut fondamentalement changer les choses.

« (la crypto) ce n’est pas un grand casino en ligne où chacun fait n’importe quoi. »

Martin Boonen
Martin Boonen
Martin Boonen est journaliste diplômé de l'Institut de Journalisme de Bruxelles (2012). Il collaboré avec de nombreuses rédactions à différent niveau de responsabilité : journaliste, chef de rubrique, secrétaire de rédaction et rédacteur en chef, tant sur le web que pour la presse imprimée. Spécialisé dans les startups et l'entrepreneuriat à impact, il est devenu en 2025 rédacteur en chef du site web de Forbes Belgique. Il est affilié à l'Organisation Mondiale de la Presse Périodique depuis 2011.

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