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Xavier Magnée, la mort d’un grand plaideur du barreau de Bruxelles

Xavier Magnée, ancien bâtonnier de l’Ordre français des avocats du barreau de Bruxelles, est mort dans la nuit du lundi 21 au mardi 22 septembre 2026, à 91 ans selon sa famille et la majorité des médias. Sa défense de Marc Dutroux a fixé son image dans la mémoire collective, au point de reléguer au second plan plus de six décennies passées au palais, du contentieux européen des droits humains à la fondation d’Avocats Sans Frontières.

Son fils Mathieu a annoncé le décès, confirmé mardi par l’Ordre français des avocats du barreau de Bruxelles. Le bâtonnier Marc Dal a salué « un grand plaideur, un grand avocat », un orateur et un conteur hors pair. L’hommage dit la place que Xavier Magnée occupait dans la mémoire du barreau, bien au-delà de la notoriété acquise lors de procès retentissants. Marcel Habran, Patrick Haemers, Marc Dutroux, Geneviève Lhermitte ou Mohamed Jratlou figurent parmi les accusés qu’il accepta de défendre alors que l’opinion publique les avait déjà condamnés.

Un fils d’avocat qui choisit le pénal

Xavier Magnée voit le jour à Uccle, un 18 novembre. Les sources publiques divergent sur l’année, et l’âge de 91 ans annoncé par sa famille reste la référence la plus largement partagée. Fils unique, il évoquait en 2011 la séparation de ses parents, en 1945, comme une épreuve marquante de son enfance. Son père était avocat, principalement au service de banques et de compagnies d’assurances. Le fils se tourne vers le droit pénal, un choix que ses portraits relient à un tempérament frondeur et à la volonté de défendre des délinquants de tous horizons.

Il suit d’abord des études de philosophie et lettres à Louvain, puis obtient un doctorat en droit à l’Université libre de Bruxelles. La date de sa prestation de serment varie selon les sources : 1960 d’après une fiche publiée par Le Soir en 2003, 1963 selon plusieurs nécrologies. En 1962, son nom apparaît au palmarès du concours Le Jeune et Janson de la Conférence du jeune barreau de Bruxelles. Il préside ensuite le Jeune Barreau et siège au Conseil de l’Ordre avant d’accéder au bâtonnat, qu’il exerce de 1990 à 1992.

Des droits humains à Avocats Sans Frontières

Son nom apparaît très tôt dans le contentieux européen des droits humains. À la fin des années 1960 et au début des années 1970, il intervient devant les organes européens dans l’affaire De Wilde, Ooms et Versyp, qui contestait la privation de liberté imposée par la législation belge aux personnes qualifiées de vagabondes. La base de données HUDOC le mentionne comme avocat dans ce dossier.

Au début des années 1990, il cofonde l’ASBL Avocats Sans Frontières avec les bâtonniers Pierre Legros, Carl Bervernage et Erik Carré. L’organisation se donne d’abord pour mission d’envoyer des avocats belges et européens défendre des justiciables dans des contextes sensibles. Elle étend ensuite son action à la justice internationale et aux situations de post-conflit, notamment après le génocide des Tutsi au Rwanda.

Banditisme, corruption et terrorisme

Vers 1974, la défense de Marcel Habran, figure du grand banditisme liégeois associée aux attaques de fourgons, lui vaut sa première grande visibilité publique. Patrick Haemers, auteur d’enlèvements et de braquages devenu l’un des criminels les plus médiatisés du pays, compte aussi parmi ses clients. Dans les années 1980 et 1990, il intervient encore dans le dossier Reyniers et dans celui des Tueurs du Brabant, où il représente des familles de victimes. Sa pratique ne se limitait donc pas à la défense des auteurs présumés.

Dans l’affaire de corruption Agusta, il défend l’homme d’affaires italien Raffaello Teti, soupçonné d’avoir versé de l’argent pour obtenir des contrats publics liés à l’achat d’hélicoptères. Teti meurt avant le procès, et Xavier Magnée le représente encore dans des actions civiles dirigées contre l’État belge. Il plaide également au premier procès belge visant des membres présumés du Groupe islamique armé, notamment autour d’Ahmed Zaoui, aux côtés de Jacques Vergès. De cette collaboration naît une amitié entre deux avocats que l’on comparera souvent, tous deux associés à la défense d’accusés jugés indéfendables par l’opinion.

Arlon, 2004

En octobre 2003, quelques mois avant l’ouverture du procès devant la cour d’assises d’Arlon, Xavier Magnée rejoint la défense de Marc Dutroux aux côtés de Ronny Baudewyn et Martine Van Praet. La presse de l’époque rapporte que Jacques Vergès a facilité la mise en relation et que l’avocat intervient gratuitement.

À l’audience, sa stratégie ne vise pas à nier des crimes établis ou reconnus. Il s’attaque aux lacunes de l’enquête, met en avant des pistes non abouties et des éléments matériels qu’il juge insuffisamment exploités, et soutient l’hypothèse de complices ou d’un réseau dépassant l’accusé. Son goût de la mise en scène, particulièrement visible à Arlon, lui vaut admiration et critiques : la personnalisation des grands procès donne parfois l’impression que l’avocat en devient lui-même un protagoniste.

Ses contacts avec Marc Dutroux cessent après le procès. En avril 2005, il publie chez Calmann-Lévy Marc Dutroux, un pervers isolé ?, un ouvrage de 292 pages préfacé par Jacques Vergès, qui prolonge la ligne de défense exposée à Arlon. En 2024, vingt ans après le procès et alors qu’il n’est plus le conseil de Dutroux, il réaffirme publiquement sa conviction que l’accusé n’avait pas agi dans un isolement complet et évoque un vaste réseau impliquant des personnes puissantes. Cette thèse relève de sa conviction personnelle. Le verdict d’Arlon n’a pas consacré l’existence du réseau décrit dans ses déclarations ultérieures, et l’implication des personnalités qu’il évoquait n’a jamais été démontrée.

L’affaire Lhermitte, jusqu’à Strasbourg

Avec Dani Spreutels, il assure la défense de Geneviève Lhermitte, jugée pour avoir tué ses cinq enfants. La défense plaide l’irresponsabilité pénale et l’internement. L’accusée est condamnée à la réclusion à perpétuité en 2008. Xavier Magnée porte ensuite le dossier sur le terrain du procès équitable, jusque devant la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l’homme en 2016. Il y conteste l’absence de motivation détaillée du verdict d’assises et le regroupement des cinq homicides dans une seule question posée au jury.

Ses déclarations publiques sur sa cliente comptent parmi les plus controversées de sa carrière. En 2011, il affirme qu’il lui confierait ses petites-filles. En 2020, il parle d’un « crime de charité ». Ces formules traduisent la lecture d’un avocat convaincu de l’altération du discernement de sa cliente et ne correspondent ni au verdict ni à une vérité judiciaire admise.

Dans les années 2010, il défend encore Mohamed Jratlou, père du petit Younes, condamné pour la mort de son fils. Il tente d’obtenir l’annulation des poursuites en invoquant l’absence d’un avocat lors des premières étapes de la procédure. Ses demandes sont rejetées.

« Seigneur et révolutionnaire »

Le surnom d’« avocat du diable » l’a suivi pendant des décennies. Xavier Magnée récusait l’étiquette et revendiquait son attachement au principe même de la défense : tout justiciable devait être défendu, quelle que soit la gravité des faits reprochés, et l’avocat se portait garant des droits de l’accusé comme de la régularité du procès. Il se décrivait lui-même comme à la fois seigneur et révolutionnaire, fidèle aux codes du barreau et à une élégance ancienne, mais soucieux de garder sa liberté de ton.

Son éloquence tenait à une forte présence théâtrale et au sens de la formule. Henri Laquay, qui fut son stagiaire, estimait qu’il pouvait faire basculer un procès en quelques minutes et l’avait surnommé le « dernier Prince du Palais ». Il cultivait les références littéraires, Cyrano de Bergerac en tête, et concevait l’audience de manière presque dramatique. Dès 2009, Le Soir décrivait un personnage complexe, associé à une bourgeoisie bruxelloise devenue presque folklorique, et précisait que cette image mondaine ne suffisait pas à le définir.

La foi chrétienne occupait une place réelle dans son univers intellectuel. Il établissait lui-même un parallèle entre le mystère de la foi et l’incertitude de la justice. Ses mémoires, Somme toute. Mémoire à la barre, parues en novembre 2014 aux éditions Avant-Propos, sont présentées comme nourries de l’examen de conscience hérité de sa jeunesse chrétienne. Le livre de 160 pages met en regard un parcours professionnel très institutionnel et une vie privée assumée comme moins conventionnelle, marquée par trois divorces. Xavier Magnée était père de deux enfants.

En 2022, il présidait encore le jury de l’Association des prix Le Jeune et Janson, ces concours qui distinguent de jeunes avocats et dont il avait été lauréat soixante ans plus tôt. La revue de la Conférence du jeune barreau a noté après coup qu’il le faisait pour la dernière fois.

Martin Boonen
Martin Boonen
Martin Boonen est journaliste diplômé de l'Institut de Journalisme de Bruxelles (2012). Il collaboré avec de nombreuses rédactions à différent niveau de responsabilité : journaliste, chef de rubrique, secrétaire de rédaction et rédacteur en chef, tant sur le web que pour la presse imprimée. Spécialisé dans les startups et l'entrepreneuriat à impact, il est devenu en 2025 rédacteur en chef du site web de Forbes Belgique. Il est affilié à l'Organisation Mondiale de la Presse Périodique depuis 2011.

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