Quinze ans après sa création, la fintech belge Monizze s’est taillé un rôle central dans la digitalisation des avantages extralégaux. Née avec l’ambition de supprimer les chèques papier, l’entreprise est aujourd’hui un acteur majeur d’un secteur qui touche plus de 3,2 millions de travailleurs et injecte près de 4 milliards d’euros par an dans l’économie belge. Son fondateur et CEO, Jean-Louis Van Houwe, revient pour Forbes sur une aventure entrepreneuriale qui a profondément transformé un secteur longtemps verrouillé.
En 2011, lorsque Jean-Louis Van Houwe lance Monizze, le marché belge des titres-repas semble figé. Deux acteurs dominent largement un système encore basé sur des chèques papier.
« Quand nous sommes arrivés, le marché des chèques-repas était dominé par des dinosaures papivores. »
« Le marché était complètement verrouillé, mais c’étaient des dinosaures papivores », se souvient-il. « En 2010, je travaillais encore chez IBM et je devais aller chercher tous les mois mes chèques-repas en papier. L’iPhone existait déjà depuis trois ans et on devait se rendre à la poste avec des recommandés. Je me suis dit : comment est-ce possible qu’à l’ère du paiement électronique on fonctionne encore comme ça ? »
Pour l’entrepreneur, le problème est évident : le système est coûteux, verrouillé, complexe et inefficace. « Quand on veut entreprendre, la première question est simple : peut-on faire une solution dix fois plus simple et trois fois moins chère ? Avec le digital, j’étais convaincu que c’était possible. »
« Quand on veut entreprendre, la première question est simple : peut-on faire une solution dix fois plus simple et trois fois moins chère ? »
Bousculer un duopole solidement installé
À l’époque, le marché est dominé par Edenred et Sodexo. Un duopole franco-français qui laisse peu de place à l’innovation. « Dans un duopole, il y a rarement beaucoup d’innovation. Après plus de trente ans de paiements électroniques, on envoyait encore des enveloppes de chèques papier. »

L’arrivée de Monizze ne passe évidemment pas inaperçue. Et la réaction ne se fait pas attendre, encore plus brutale que ce que Jean-Louis Van Houwe escomptait. « Je savais que la riposte serait rude, mais je n’imaginais pas à quel point. Il y a eu des procès, des contestations. Pendant plusieurs années, chaque initiative marketing était contestée. » Les débuts restent pourtant modestes. « Nous étions deux en 2011, trois en 2012 et cinq en 2013. Mais nous avons grandi en gagnant de beaux clients. »
Le soutien déterminant du commerce belge
Un élément va rapidement jouer en faveur du nouvel entrant : le mécontentement du secteur du commerce. « Les commerçants étaient très mécontents. On leur expliquait que la digitalisation allait leur coûter encore plus cher. Quand on dit à un commerçant qu’on va lui prendre 1 ou 2% de son chiffre d’affaires pour un paiement, c’est énorme dans un secteur où les marges sont très faibles. Pour un gros Delhaize de la région bruxelloise, ce cout avait un impact concret, 10 à 15 personnes menacées par l’augmentation des coûts »
Des organisations comme Comeos, Unizo et l’UCM soutiennent alors l’arrivée de nouveaux acteurs. « Sans Comeos, l’histoire aurait été très différente », reconnaît Jean-Louis Van Houwe.
« Le moment où je me suis dit : ça y est, c’est in de sacoche, c’est quand KBC nous a fait confiance. »
Rapidement, Monizze réussit un premier coup stratégique : être accepté par les grandes chaînes de distribution. « Notre premier fait d’armes a été d’être acceptés chez Carrefour, Delhaize et Colruyt. Cela représentait déjà 65 à 70 % du marché du retail. » Dans le même temps, l’entreprise séduit ses premiers grands employeurs. « Nos premiers grands contrats ont été avec des fleurons belges comme KBC ou Telenet. Et là, on commence à changer d’échelle. »
Le déclic KBC
Pour Jean-Louis Van Houwe, un moment symbolise ce changement d’échelle. « Le premier moment où je me suis dit : ça y est, c’est dans la sacoche comme on dit à Bruxelles, c’est quand KBC nous a fait confiance. Quand une grande banque décide de travailler avec vous dans les paiements électroniques, cela change tout. » Une anecdote symbolise à ses yeux ce changement de modèle. « Quand j’ai présenté ma solution aux dirigeants de KBC, se souvient Jean-Louis Van Houwe, je passais après un concurrent, ils étaient 15 et d’après ce qu’on m’a dit, ils n’étaient pas capables de répondre à toutes les questions, moi j’étais seul et en 90 minutes, j’avais fait le tour de la question… » La fintech prouve alors qu’elle peut opérer à grande échelle. « Nous avons déployé 28.000 personnes chez Colruyt et 18.000 chez KBC. Et à ce moment-là, nous avons démontré que notre solution pouvait fonctionner pour de très grandes organisations. »
Démocratiser les chèques-repas dans les PME et le commerce local
Quinze ans plus tard, l’impact sur le marché est spectaculaire. Lorsque Monizze arrive sur le marché, environ 1,1 million de travailleurs bénéficient de chèques-repas en Belgique. « En 2025, ils sont plus de 3,5 millions. Le marché a été multiplié par trois », explique le CEO. Cette croissance s’explique surtout par l’adoption dans les PME.
« Dans certains ménages, les chèques-repas peuvent représenter jusqu’à deux tiers du budget alimentaire. »
« Avant, les secrétariats sociaux déconseillaient les chèques-repas aux PME parce que le système papier était trop compliqué. On devait parfois aller chercher ses chèques à la poste par recommandé… L’iPhone existait déjà depuis trois ans et on fonctionnait encore comme ça. Grâce à Monizze, les PME ont pu accéder à un avantage extralégal que les grandes entreprises utilisaient déjà massivement. C’est une de mes plus grandes fiertés. »
Aujourd’hui, la fintech revendique près de 100.000 employeurs clients et près d’un million de bénéficiaires.
4 milliards d’euros injectés dans l’économie belge
Au-delà de la technologie, Jean-Louis Van Houwe insiste sur l’impact économique des titres sociaux. « Les chèques-repas et les éco-chèques représentent environ 4 milliards d’euros injectés chaque année dans l’économie belge. Et cet argent ne peut être dépensé qu’en Belgique. »

Un point stratégique dans un pays où les achats transfrontaliers restent importants. « Les Belges dépensent environ 9 milliards d’euros par an à l’étranger. Ces titres contribuent donc à soutenir le commerce local et l’économie belge. »
Dans un contexte d’inflation, ces avantages prennent également une dimension sociale.
« Dans certains ménages, les chèques-repas peuvent représenter jusqu’à deux tiers du budget alimentaire. Cela fait une vraie différence pour le pouvoir d’achat. » L’intérêt fiscal explique aussi leur succès. « Un euro de chèque-repas donne beaucoup plus de pouvoir d’achat qu’un euro de salaire brut, parce que la fiscalité est différente. »
L’innovation et « l’obsession client » comme moteur
Depuis sa création, Monizze revendique une stratégie d’innovation permanente.
« Monizze a toujours eu une roadmap d’innovation constante. » Parmi les innovations introduites par la fintech on retrouve notamment la digitalisation complète des chèques-repas, la première carte multi-avantages, l’intégration dans les applications bancaires et les paiements via Payconiq « Nous avons toujours eu une obsession : la facilité d’utilisation pour les bénéficiaires et pour les employeurs. »
L’entreprise explore désormais de nouveaux territoires technologiques, notamment l’intelligence artificielle. « Nous utilisons déjà l’IA pour la détection de fraude et l’optimisation des processus. Mais nous l’utilisons aussi pour aider les entreprises à comprendre des dispositifs complexes comme le budget mobilité ou les plans cafétéria. »
La prochaine révolution : la rémunération flexible
Avec RewardFlex, Monizze veut désormais aller plus loin dans la gestion des avantages salariés. « Le département RH est l’un des derniers à se digitaliser. Les entreprises demandent aujourd’hui des systèmes intégrés qui simplifient la gestion des avantages pour leurs collaborateurs. »
« Le plus grand danger pour une entreprise qui grandit, c’est de perdre son obsession du client. »
Pour Jean-Louis Van Houwe, cette transformation ne fait que commencer. « Notre ambition est de simplifier ces systèmes pour les employeurs et les salariés, tout en les rendant accessibles aussi aux PME. »

Quinze ans après sa création, Monizze est devenue une référence dans la fintech belge.
Mais son fondateur reste vigilant. « Le plus grand danger pour une entreprise qui grandit, c’est de perdre son obsession du client. Notre défi aujourd’hui est de garder cet esprit entrepreneurial, même en devenant un acteur important du marché. »
