Actionnaire historique d’AB InBev, jadis patron du véhicule d’investissements Verlinvest, Frédéric de Mévius soutient aujourd’hui la transition climatique par le biais du fonds Planet First Partners. Le sexagénaire pose son regard d’investisseur averti sur l’évolution de l’économie mondiale, particulièrement secouée depuis l’élection à la présidence américaine de Donald Trump.
Les lunettes soulignent son œil vif. Du haut d’une soixantaine bien engagée, Frédéric de Mévius contemple une carrière de dirigeant d’entreprises et d’investisseur fort remplie. Et la dernière aventure lui tient particulièrement à cœur. « En 2000, nous faisions face à un problème d’eau dans notre ferme familiale située près de Namur », raconte-t-il. « Nous étions à plus d’un kilomètre du réseau. J’ai donc décidé de creuser un puits pour trouver de l’eau. » Frédéric de Mévius en trouve. « Mais elle est pleine de nitrates et de résidus de pesticides, donc impropre à la consommation humaine ou animale. Nous avons cultivé cette terre durant des décennies ; j’en conclus que nous portons une part de responsabilité. »
Cette découverte malheureuse le pousse à la réflexion. « Sur la façon dont nous cultivons nos terres, mais aussi plus globalement sur l’impact de l’agriculture sur notre écologie, sur la biodiversité, sur la santé des sols. Dix ans plus tard, après avoir transformé la propriété en bio, on se rend compte que les niveaux de nitrates et de pesticides sont tombés à quasiment zéro. C’est long dix ans dans la vie d’un homme, mais c’est rien à l’échelle de l’humanité. »
Cette histoire a servi de déclic ?
Lorsque je quitte Verlinvest, c’est une évidence pour moi : soutenir des entrepreneurs qui ont le climat dans leur ligne de mire. Planet First Partners est née. Avec comme premier soutien Belfius. A laquelle s’est ensuite joint un groupe d’investisseurs. Nous avons levé 450 millions.
Quelle leçon tirez-vous de votre vie d’investisseur ?
Je dirais que c’est l’humain qui est au centre de tous ces projets. On n’arrive pas avec un chèque et on dit aux entrepreneur : « voilà, allez-y, on vous revoit dans six mois ou dans un an ». On travaille avec eux. La chose la plus importante est donc la création d’un écosystème autour de l’humain.
Aujourd’hui, le capital reste pourtant le mieux rémunéré…
C’est effectivement quelque chose qui a été au cœur de mes préoccupations. Des gens qui prennent des risques, doivent être rémunérés pour ces risques mais j’ai toujours considéré que l’équipe devait être extrêmement motivée à la création de valeur. Je suis un ardent promoteur d’un capitalisme distribué. Pour un investisseur, prendre plus de 80-90 % de la création de valeur, c’est une erreur.
« L’État est extrêmement lent à se remettre en question, à se rénover et donc à être efficient »
Les investisseurs se montrent parfois gourmands, les Etats également. La Belgique particulièrement…
Ce sont surtout les coûts de l’Etat qui me posent problème. Comme la plupart des grandes organisations, l’Etat est extrêmement lent à se remettre en question, à se rénover et donc à être efficient. La Belgique n’est pas la seule. Il y a des inefficiences terribles qui amènent à une augmentation de la présence de l’État dans l’économie sans une efficacité qui offre aux citoyens une satisfaction.
Le gouvernement belge s’est prononcé cet été pour une taxation des plus-values.
Ça ne me paraît pas déraisonnable. Ce qui peut être déraisonnable, effectivement, c’est que la somme des prélèvements de l’État soit tellement importante que cela tue l’initiative privée. On est proche de cela. Et cela pousse les citoyens à choisir parfois l’endroit où ils vont se localiser pour travailler.
C’est un choix que vous avez posé ?
Moi, j’ai fait un choix. Je ne vais pas rentrer dans le détail mais jusqu’à l’année dernière, j’étais installé à Londres en tant que citoyen belge pour monter Planet First Partners. Aujourd’hui je suis résident belge, et je rayonne dans le monde au départ de Bruxelles.
Comment jugez-vous les premiers mois du nouveau gouvernement fédéral ?
Le premier ministre se montre extrêmement volontaire et déploie une intelligence pour la gestion du pays qui est remarquable. Il est malheureusement face à une lenteur institutionnelle difficile à surmonter. Les réformes ne touchent que trop peu au fonctionnement de l’État. Nous avons trop de niveaux de pouvoir.
Ça vous rend optimiste ou pessimiste pour le futur du pays ?
Je vois beaucoup d’entrepreneurs en Belgique, je vois une recherche universitaire exceptionnelle, je vois des entreprises du côté néerlandophone et du côté francophone qui sont de niveau mondial. Le gros challenge est de donner suffisamment de moyens à de nombreux entrepreneurs qui se posent la question de savoir s’ils devraient partir vers d’autres régions comme les États-Unis. Et ça, c’est plutôt une question de disponibilité de capitaux. Il y a aujourd’hui un « funding gap » important pour l’innovation. Tous secteurs confondus.
Quelle en est la cause ?
Le manque d’unification du marché des capitaux européens ne permet pas aux entreprises en grande croissance de se financer correctement. Et donc le coût du capital aujourd’hui est extrêmement cher. Alors, quand on est investisseur, on est plutôt content. Mais quand on est entrepreneur, les différences de valorisation entre les sociétés européennes et les sociétés américaines lui sont défavorables. Et de plus en plus, je vois des investisseurs que je qualifierais d’extrêmement pertinents redévelopper leur présence en Europe pour capter ces opportunités de soutenir des entrepreneurs européens, pour leur donner ensuite la possibilité de se développer vers les Etats-Unis et de se valoriser un jour aux multiples américains. Si nous voulons garder ces sociétés en Europe, il faut développer un marché des capitaux européens qui dépasse les marchés nationaux. Par ailleurs, les Etats-Unis sont en train de tuer leur modèle universitaire. Même si ça ne dure que deux ans ou trois ans, ça va avoir une conséquence importante sur la recherche et l’innovation. Donc nous avons une carte à jouer sur l’exploitation judicieuse de la recherche générée par les universités européennes.
Vous évoquez les Etats-Unis…
Si la manière ne me correspond pas, je ne suis pas à l’opposé de certaines des réflexions de Donald Trump. Il y a cependant quelques grosses erreurs. La guerre des droits de douane sur les biens uniquement en ignorant les services est un non-sens. Un non-sens qui électoralement passe très bien. Mais. c’est un non-sens économique. Pour l’économiste que je suis, l’élasticité de la demande, c’est quelque chose qui reste vrai, quel que soit le pays. Et donc je ne pense pas qu’on évitera une inflation importante due au rapatriement de la production aux Etats-Unis, surtout avec la politique anti-migratoire très dure qui va priver des pans entiers de l’économie de travailleurs : l’agriculture, les services, la restauration… Donc tout ce qui permettait aux personnes qui étaient en bas de l’échelle sociale d’accéder à des économies, d’accéder à une éducation. Je suis inquiet sur le moyen terme. Un autre aspect est la diminution forte de la réalité démocratique du pays avec une perte de l’indépendance judiciaire, une perte de contre-pouvoirs. Bombarder l’Iran sans l’aval du Congrès, c’est totalement inédit. Personne ne bouge. Donc il y a une perte de démocratie réelle qui est inquiétante.
« C’est ignorer l’Histoire de penser que les États-Unis ont toujours été volontaires à soutenir l’Europe »
Donald Trump siffle la fin du multilatéralisme aussi.
Le multilatéralisme et le commerce sont les deux chevilles de la paix. On n’est plus dans cette mouvance, on est clairement dans une mouvance de blocs. C’est un monde plus risqué. L’Europe est face à des décisions qu’elle doit prendre elle-même, notamment en matière de défense et d’énergie. Il est grand temps. C’est ignorer l’Histoire de penser que les Etats-Unis ont toujours été volontaires à soutenir l’Europe. La dernière fois, en 1940-45, Churchill a dû faire un lobby incroyable pour obtenir le soutien des Etats-Unis qui sont finalement venus à notre rescousse. Tout cela a donné, au cours des 80 dernières années, l’impression d’un confort. On n’a pas eu à assumer notre responsabilité.
