Le cru 2026 du classement Forbes des milliardaires confirme l’hégémonie de la tech américaine, portée par l’intelligence artificielle et les semi-conducteurs. Avec dix-huit ressortissants dans la liste mondiale, la Belgique affiche un contingent record, où cohabitent désormais les grandes dynasties industrielles et une génération montante d’entrepreneurs du logiciel.
Forbes US vient de publier son classement mondial 2026 des milliardaires. Le constat est sans appel : les très grandes fortunes n’ont jamais été aussi concentrées entre les mains de quelques titans de la technologie. Elon Musk trône toujours au sommet avec un patrimoine qui dépasse les 800 milliards de dollars, porté par Tesla, X et les anticipations d’une IPO de SpaceX. L’écart avec le numéro deux du classement, Larry Page (Google, environ 250 milliards de dollars), n’a jamais été aussi vertigineux. Sergey Brin et Jeff Bezos se disputent les marches suivantes dans une fourchette de 220 à 230 milliards, tandis que Mark Zuckerberg conserve sa place dans le top 5 grâce à Meta. La dynamique est limpide : une poignée de giga-gagnants de la tech (IA, cloud, spatial, semi-conducteurs) capte une part croissante de la richesse mondiale, pendant qu’en dessous, une armée de milliardaires plus classiques, héritiers, promoteurs immobiliers ou industriels, voit sa fortune progresser à un rythme nettement plus modeste.
Des arrivées portées par l’IA et la nouvelle économie
Le classement 2026 enregistre plusieurs entrées significatives à l’échelle mondiale. L’énorme vague de l’intelligence artificielle générative et des semi-conducteurs propulse de nouveaux noms au-dessus du milliard de dollars : fournisseurs de puces, opérateurs de data centers et éditeurs de logiciels d’IA intègrent la liste, parfois directement dans la tranche 1 à 3 milliards. Des entrepreneurs de la nouvelle économie (SaaS B2B, fintech, e-commerce de niche, climat-tech…) font également leur apparition, portés par des levées massives ou des introductions en bourse réalisées entre fin 2024 et 2025.
Dans l’autre sens, plusieurs fortunes très exposées à l’immobilier chinois ou à des conglomérats industriels surendettés disparaissent du classement après des corrections boursières, des restructurations ou des faillites partielles. Même dans le top 10, la volatilité des marchés éjecte régulièrement certains grands noms (Larry Ellison, Amancio Ortega, Steve Ballmer) des premières positions, sans remettre en cause leurs patrimoines colossaux.
Un noyau dur belge solidement ancré
Forbes US compte désormais un noyau dur d’une dizaine de Belges dans sa grande liste mondiale, en cohérence avec les 17 milliardaires identifiés en détail par Forbes Belgique en 2025. Plusieurs d’entre eux sont devenus des figures récurrentes du classement.
Eric Wittouck demeure l’homme le plus riche de Belgique avec une fortune estimée à environ 9 milliards de dollars. Installé à Monaco, l’héritier de la famille sucrière de Tirlemont a bâti son empire à travers sa holding Artal, longtemps associée à Weight Watchers et désormais repositionnée sur la tech, la biotech et l’agroalimentaire. Son profil reste celui d’un financier d’une discrétion quasi absolue dans l’espace médiatique, mais d’une activité soutenue sur les dossiers internationaux, notamment dans les secteurs de la santé et de l’alimentation.
Nicolas D’Ieteren pèse autour de 5,5 milliards de dollars, porté par le groupe familial éponyme – importation automobile, Belron/Carglass, Moleskine (qui a encore renforcé son emprise sur le capital en 2024). Il incarne une stratégie de mutation d’un business historique de distribution automobile vers un portefeuille plus large de services et de marques mondiales.
Fernand Huts affiche environ 5,1 milliards de dollars à la tête de Katoen Natie et d’Indaver, empire de la logistique et de l’industrie. Sa singularité tient à la combinaison d’un groupe très capitalistique et d’un engagement fort dans l’art et les projets patrimoniaux, comme la transformation de la Boerentoren à Anvers.
Alexandre Van Damme, avec près de 3,9 milliards de dollars, reste la colonne vertébrale belge de l’actionnariat d’AB InBev, premier brasseur mondial. Les grandes dynasties D’Ieteren, Frère et Brederode – Catheline Périer-D’Ieteren, Ségolène Frère-Gallienne, Gérald Frère, Pierre Vander Mersch, Theo Roussis – demeurent bien représentées, avec des fortunes comprises entre 2,7 et 3,4 milliards de dollars.
La deuxième vague belge : tech, industrie et scale-ups
Forbes Belgique a documenté l’émergence d’une génération de nouveaux milliardaires qui, côté américain, se traduit par davantage de Belges dans les tranches 1 à 3 milliards de la liste mondiale. L’entrée la plus spectaculaire est celle de Fabien Pinckaers, fondateur d’Odoo, l’ERP open source pour PME. Sa fortune atteint environ 3,1 milliards de dollars dans le classement Forbes Belgique 2025, soit la plus forte progression belge (+42 %), après une levée de fonds de 500 millions d’euros valorisant l’entreprise à 5 milliards. Forbes US affiche désormais un patrimoine en temps réel d’environ 4,5 milliards de dollars, reflet de la montée en puissance d’un logiciel qui vise le marché mondial.
Parmi les autres entrées notables figurent Pascal Vanhalst (Quva, ex-TVH), autour de 1,6 milliard de dollars, qui a réussi la transition d’un empire familial industriel vers une holding d’investissement européenne, et Roland Duchâtelet, environ 1,5 milliard, figure historique de la tech belge (semi-conducteurs pour l’automobile) et des investissements sportifs. Filip Balcaen, Charles Beauduin, Luc Tack et Bart Van Malderen (patrons-investisseurs de l’industrie, des machines et du private equity) se retrouvent désormais tous au-dessus du milliard selon Forbes Belgique, ce qui les fait basculer dans la grande base de données Forbes US.
Ce que raconte cette carte des fortunes belges
Le classement 2026 dessine une Belgique à deux visages. D’un côté, le poids des holdings familiales reste considérable : Wittouck (Artal, investissements food et biotech), D’Ieteren (auto, Belron, Moleskine), Huts (Katoen Natie, logistique), Van der Mersch (Brederode, investment company) illustrent la permanence de fortunes construites via des conglomérats et des participations de long terme. De l’autre, la montée des self-made de la tech (Pinckaers avec Odoo par exemple) incarne des trajectoires de création pure de valeur dans le logiciel B2B, très différentes de celles des héritiers industriels.
Ce rééquilibrage n’est pas anodin. Environ la moitié des grandes fortunes belges reste liée à des dynasties (D’Ieteren, Frère, Van Damme, Van der Mersch), tandis que l’autre moitié relève d’entrepreneurs self-made ou quasi self-made (Pinckaers, Vanhalst, Balcaen, Van Malderen). La Belgique bascule progressivement d’un pays de holdings industrielles et familiales vers un écosystème où les scale-ups B2B peuvent créer de véritables milliardaires.
Un trait culturel persiste toutefois : contrairement à un Elon Musk ou à d’autres milliardaires médiatiques, la plupart des Belges du classement cultivent une image résolument low profile. L’exposition se fait davantage par les entreprises que par les individus. Il faut enfin noter que des classements locaux, comme De Rijkste Belgen, comptent davantage de milliardaires que Forbes, certains actionnaires historiques d’AB InBev (les familles Spoelberch, Mévius, Van Damme) ou d’autres groupes n’apparaissant pas toujours dans la base américaine, en raison de la structuration de leur patrimoine et de leur visibilité internationale.
Perspectives : l’hyper-concentration comme nouvelle norme
Au-delà du cas belge, le classement Forbes 2026 confirme une tendance de fond : l’hyper-concentration de la richesse au sommet. Une poignée d’ultra-riches (Musk, Page, Brin, Bezos, Zuckerberg) capte une part croissante de la richesse du top mondial, dopée par la tech, l’intelligence artificielle et la bourse américaine. Le fossé se creuse avec les milliardaires dits classiques, dont les fortunes progressent à un rythme incomparablement plus lent.
Pour la Belgique, la question est désormais de savoir si la percée de ses entrepreneurs technologiques constitue le début d’une lame de fond ou un phénomène concentré sur quelques réussites individuelles. L’édition 2027 permettra d’y voir plus clair.
