La famille de Spoelberch est l’une des trois les plus fortunées de Belgique. Son histoire plonge dans la mousse qu’on voit surgir à la surface d’un liquide agité. Dans son cas, celle de l’eau fendue par les bateaux et celle de la bière bien servie. Sa recette pour se hisser haut, en peu de temps, a toujours réuni les mêmes ingrédients : discrétion, travail, art du placement et unions stratégiques. Un modèle de réussite sociale, nobiliaire et financière.
C’est l’une des plus grandes familles belges. Moins par sa taille ou son ancienneté que pour son rang, la fulgurance qui l’y a menée et la fortune qu’elle a accumulée. En faisant preuve d’un flair remarquable, tant pour s’introduire aux bons moments aux bons endroits et aux bonnes places que pour sceller des alliances aussi solides que fructueuses. Le tout, en privilégiant, toujours, la discrétion. C’est l’une des caractéristiques majeures de la dynastie de Spoelberch : son histoire regorge ainsi de figures de premier plan, dans différents secteurs majeurs, mais elles ont privilégié, la plupart du temps, l’ombre à la lumière.
Or donc, le rang, d’abord : chez les Spoelberch, le titre de vicomte est transmis de génération en génération depuis 1816. Et leurs différentes branches bourgeonnent de mariages, au fil des époques, avec des barons ou baronnes, des comtes ou comtesses et même deux altesses sérénissimes (le prince Johann de Schwarzenberg qui se marie avec Kathleen en 1931 et le prince Henri d’Arenberg, qui épouse Dainé en 2001). On trouve ainsi d’illustres lignées, belges ou non, parmi les unions : Olmen de Saint-Remy, Brouchoven de Bergeyck, Woelmont, d’Oultremont, d’Udekem d’Acoz (la famille de la reine Mathilde), Haas Teichen, de Jonghe d’Ardoye, d’Ansembourg, d’Aspremont Lynden, van der Burch, Clermont-Tonnerre, la Barre d’Erquelinnes, Pret Roose de Calesberg, Baillet Latour, Troostembergh, Liedekerke, d’Ursel, Chastel… Et les noces couronnées ne s’essoufflent pas : l’an dernier encore, Henry de Spoelberch a passé la bague au doigt de la comtesse Caroline de Lannoy, nièce de Stéphanie, la future Grande-Duchesse de Luxembourg.
La rapidité pour y accéder, ensuite : « Leurs origines sont modestes », situe Jean-François Houtart, auteur des Anciennes familles de Belgique (2008, édité par l’Office généalogique et héraldique de Belgique). « Durant le XVIe siècle, les Spoelberch étaient ainsi bateliers, et même haleurs. » Il se murmure d’ailleurs qu’au cours du temps, une fois la place acquise dans la haute aristocratie, de faux portraits des aïeux auraient été réalisés, les montrant avec des fraises au cou.
La richesse, enfin : l’ensemble de la famille disposerait aujourd’hui d’un patrimoine de 25 milliards d’euros et sa seule « branche Werner » serait à la tête de plus de 7 milliards et demi, selon le site spécialisé Der Rijkste Belgen – son pendant francophone Les Grandes Fortunes avançant plutôt 6 milliards 846 millions. Ce qui en fait l’une des trois plus nanties du pays, avec les Mévius et les Van Damme.
Du XVIIe au XIXe siècle : l’ascension
Comment donc est-on passé des Spoelberchs, simples tireurs de bateaux, aux de Spoelberch, nobles et milliardaires, actifs directement ou via différents mandats et fonds d’investissements dans des secteurs aussi variés que la bière, l’immobilier, la finance, les assurances, l’Horeca ou les nouvelles technologies ?
« De façon assez classique, reprend l’historien des familles, l’ascension sociale démarre au XVIIe siècle : avec les revenus engrangés par la batellerie, et par un peu de commerce aussi probablement, ils achètent progressivement plusieurs terres, dans le Brabant flamand ; un premier Spoelberch est devenu bailli, à Werchter, d’autres accèdent ensuite au rang de seigneurs, de Lovenjoul (ou Lovenjoel) notamment. » Arrive alors le titre de chevalier – d’abord pour Jean-Baptiste, en 1636, par l’empereur Ferdinand II –, confirmé en 1651 par Philippe IV d’Espagne. L’occasion de gommer le « s » final de Spoelberchs pour le remplacer par la particule « van », qui devient « de » à l’époque des occupations françaises, sous Louis XIV entre autres.
« Par après, ils accèdent à des charges municipales importantes », prolonge Jean-François Houtart, « des fonctions très influentes et qui offrent des occasions d’arrondir la fortune : échevin à Bruxelles, bourgmestre à Louvain… » C’est le cas de François, mayeur louvaniste au XVIIIe. Ce sera aussi, plus tard, au XXe, celui de Roger, à Londerzeel, de Guillaume, à Wespelaer (toujours dans le Brabant flamand), d’Henri, à Deurle (Flandre-Orientale) ou de Sylviane – sous son nom de mariage, Thierry de la Motte Baraffe –, première femme bourgmestre de Seneffe (Hainaut).
L’élévation se poursuit aux XVIIIe et XIXe siècle, avec notamment Jean-Charles qui est chambellan du roi (des Pays-Bas) et le titre de vicomte qui est attribué à la famille et sa descendance par Guillaume Ier quatorze ans avant l’indépendance belge. « C’est un titre qu’on pouvait recevoir en évoluant dans l’entourage de la Cour » , précise Jean-François Houtart. « La raison n’est donc pas d’ordre financier, d’autant qu’à l’époque la fortune familiale n’est pas colossale. »
XXe et XXIe siècles : la consécration
Pas encore. Mais en 1873, jackpot : « Adophe de Spoelberch épouse Élise Willems, l’une des deux filles du patron de la brasserie Artois, Edmond Willems. » La sœur d’Élise, Amélie, épouse, elle, Eugène de Mévius. C’est le début de la conquête du marché de la bière. D’abord belge : dès 1936, Artois est leader national. International ensuite : la brasserie louvaniste fusionne avec Piedboeuf, propriété de la famille Van Damme, officiellement en 1987, secrètement dès 1971, passant dès lors sous étendard Interbrew – clé de répartition : 87,5 % pour les actionnaires d’Artois et 12,5 % pour ceux de Piedbœuf – et multipliant les acquisitions dans le monde (35 rien qu’entre 1995 et 2004) ; en 2004, précisément, Interbrew s’unit au brasseur brésilien AmBev et devient Inbev ; quatre ans plus tard, avec la reprise de l’Américain Anheuser-Busch, le groupe devient AB Inbev et leader mondial du secteur. Chiffre d’affaires 2024 du nouveau maître de l’orge : environ 59,8 milliards de dollars. Il emploie 144 000 travailleurs à travers la planète, dont plus de 2 800 (directs) en Belgique.

Avec toujours, des membres des trois familles (Spoelberch, Mévius et Van Damme) aux premières loges, tant dans l’actionnariat – désormais rééquilibré – que dans l’administration. Entre autres descendants d’Adolphe (la branche où l’on retrouvait aussi, plus tôt, le premier chevalier, puis le premier bourgmestre, puis le premier vicomte) : ses petits-fils Werner (années 1960, qui avait épousé en 1936 Eléonore de Haas de Teichen, petite-fille d’Élisabeth de Mévius) et André (années 1970 jusqu’en 1990), Philippe (jusqu’en 2007), fils de Werner, et Grégoire (depuis dix-huit ans), neveu de Philippe… Les dividendes du groupe, des holdings (comme Cobehold, Cobepa ou La Floridienne) et fonds d’investissements (comme Verlinvest ou Oaks Estate) qui en ont découlé et des nombreux autres mandats et participations (Josi, GDS Consult, Le Pain Quotidien, Lunch Garden…) des membres de la dynastie, au gré du temps, ont ainsi fait de la famille aux humbles racines l’une des plus fortunées du royaume.
Trivialement dit, six générations plus tard : les noces entre les Spoelberch et les Willems s’avèrent, de façon flagrante, une affaire en or. Elles apparaissent pourtant au départ d’abord comme une fameuse mésalliance : les deux familles ne faisaient pas partie du même monde. Pas tant en termes financiers que nobiliaires : d’un côté, la haute noblesse, de l’autre la toute petite bourgeoisie. « Mais », nuance Jean-François Houtart,« en Belgique, et c’est l’une de ses particularités, les situations sociales peuvent changer extrêmement vite : Edmond Willems aurait donc ainsi fort probablement été lui-même anobli assez rapidement. »

D’autant qu’en 1873, il n’est pas uniquement brasseur : il est aussi bourgmestre de Wespelaer, près de Haacht, dans le Brabant flamand, et y possède le château. Qui, à sa mort, revient aux Spoelberch. L’historien des familles relève que « Philippe, ex-administrateur d’InBev et pendant longtemps président de la Société Belge de Dendrologie, y vit toujours. Le lieu est magnifique, probablement le plus bel arboretum de Belgique (classé dans la plus haute catégorie dans la classification mondiale des arboretums). Les Spoelberch en ont fait un joyau. » D’une superficie de 20 ha, recelant plus de 2 000 espèces différentes d’arbres, d’arbustes et de fleurs, ponctuellement ouvert au public et au personnel du groupe.
Bref, comme résume un spécialiste des grandes fortunes belges soucieux de rester anonyme : « Les Spoelberch sont des gens extrêmement discrets, mais constituent l’une des familles les plus brillantes du pays. Leur ascension sociale, nobiliaire et financière est prodigieuse. Ils sont parvenus, à travers les siècles, à mener une politique matrimoniale très intelligente, améliorant le statut de chaque génération. » Difficile de le contredire.
Exploits, drames, échecs, soupçons et musique
L’histoire des Spoelberch n’est pas qu’une affaire de gros sous, de titres, de business ni de succès. La preuve par ce florilège :
• Werner était skieur alpin belge et a participé à l’épreuve combinée masculine aux Jeux olympiques d’hiver de 1936 ;
• Son frère Éric aussi, mais à la luge (à deux et à quatre) – lieutenant et pilote d’essai dans l’armée de l’air, il se tue trois ans plus tard en testant un avion de combat Renard R.36 ;
• La Fondation Roger de Spoelberch, créée en 2009 à Genève, accorde des subventions à la recherche, la science et le bien-être animal notamment ;
• Rodolphe, fils de Roger, est le fondateur du Hangar, le centre d’art spécialisé dans la photographie, à Ixelles ;
• Philippe a dirigé la Manufacture Royal Boch, tombée en faillite en 2011 ;
• Thomas, le fils de Philippe, a été condamné en 1991 à la perpétuité et à la déchéance de son titre pour le meurtre d’une fillette de 12 ans ;
• Olivier, frère de Philippe, est copropriétaire de l’aérodrome de Namur, conçoit et fabrique des planeurs et a rénové la quasi-totalité du château de Flawinne, où il réside ;
• Isabelle, sa fille, est luthière et harpiste ;
• Grégoire vit dans une ancienne abbaye à Kraainem ;
• Plusieurs membres de la famille ont été cités dans des affaires d’évasion fiscale (SwissLeaks, LuxLeaks, Panama Papers) ;
• Charles (1836-1907) fut reconnu comme l’un des plus grands balzaciens de son temps, participa à l’édition d’œuvres de Balzac, Théophile Gautier et George Sand et a légué sa collection (lettres, manuscrits, éditions originales) à l’Institut de France ;
• Lorenzo Gatto, le violoniste belge ayant décroché le 2e lauréat au Reine Élisabeth 2009, est le petit-fils d’Éliane de Spoelberch, petite-fille d’Adolphe.

