Avec l’ouverture de Tussen à Uccle en septembre 2025, Compagnie ABC signe son huitième établissement en dix ans d’existence. Axel Van Tuijn, cofondateur du groupe aux côtés de Bruno Bogaert et Chuck Bindels, revient sur le parcours entrepreneurial de cette success-story de l’horeca bruxellois, sa traversée de la crise sanitaire et ses ambitions de croissance. Entre stratégie de développement et philosophie de gestion, le portrait d’un acteur devenu incontournable du paysage nocturne de la capitale.
Compagnie ABC est un groupe bruxellois spécialisé dans l’hospitalité, fondé en janvier 2015 par trois amis d’enfance : Axel Van Tuijn, Bruno Bogaert et Chuck Bindels, dont les initiales forment le nom de l’entreprise. En dix ans, le groupe a connu une croissance remarquable, passant de 675 000 euros de chiffre d’affaires la première année à une estimation de 9 millions d’euros pour 2024, et compte aujourd’hui plus de 100 collaborateurs.
Le portefeuille de Compagnie ABC comprend des adresses devenues emblématiques de la vie nocturne bruxelloise : le Bar du Marché à Flagey, le Bar du Matin à Forest, le Café Tulipan place Fernand Cocq, le Dinghi au Châtelain, le Café Flora sur le parvis de Saint-Gilles ou encore Chez Franz à Ixelles. Le groupe a toutefois cédé l’un de ses établissements cette année, le Café Luxembourg, situé place du Luxembourg.
Axel Van Tuijn, diplômé de l’École nationale supérieure des Arts visuels de La Cambre en typographie, assume le rôle de porte-parole du groupe. C’est lui qui incarne publiquement la vision entrepreneuriale de Compagnie ABC et partage, dans les médias, le récit d’une aventure lancée « par feeling » plus que par calcul stratégique.

Le 19 septembre 2025, Compagnie ABC a inauguré Tussen, son huitième établissement, rue Gabrielle à Uccle. Une première implantation dans cette commune pour le groupe, qui marque une nouvelle étape dans son développement. Le nom, qui signifie « entre » en néerlandais, traduit la philosophie d’un lieu pensé comme un entre-deux : entre jour et nuit, travail et détente, solitude et convivialité. Conçu par le studio Bauclub, Tussen se positionne comme un bar de quartier chaleureux de 150 places, proposant une cuisine belge à partager et des brunchs le week-end.
Forbes.be – D’où vient le nom Compagnie ABC et comment le groupe s’est-il constitué ?
Axel Van Tuijn – On était charmés par ce nom un peu désuet, « la compagnie », mais finalement c’est un peu ça qu’on vend aussi : la bonne compagnie. Et puis ce sont nos initiales (Axel, Bruno et Chuck), que ma petite sœur avait trouvées dans la cuisine quand on a monté la boîte. On avait tous des affinités avec l’horeca à des niveaux différents. Bruno gérait déjà un bar de nuit dans le Brabant wallon, Chuck avait fait un passage au Pain Quotidien, et moi j’ai travaillé dans le groupe Knokke Out pendant six ans en tant qu’étudiant. J’étais parti pour tout autre chose (j’ai un diplôme d’artiste de La Cambre, spécialisé en typographieà mais j’aimais tellement cette dynamique de bar, ce côté instantané, et le fait de recevoir les gens qui viennent se retrouver pour échanger, célébrer.
– Comment s’est concrétisée la reprise du Bar du Marché ?
– C’est Bruno qui apprend par un fournisseur que les actionnaires du Bar du Marché sont en phase de remettre. On le rencontre, et on sort de ce rendez-vous en se disant : « Il faut qu’on fasse ça avec Chuck. » On reprend le Bar du Marché en 2015. À l’époque, on avait 24 ans, pas de business plan, pas de stratégie. On met tout ce qu’on a : un emprunt bancaire consacré à 100 % au rachat du fonds de commerce. Il n’y avait plus un euro pour les aménagements, on ne met même pas un coup de peinture. L’enjeu, c’était d’apprendre à travailler à trois.
– Comment avez-vous enchaîné les ouvertures ?
– On a eu assez vite l’envie d’en faire plusieurs. Dès 2014, l’idée de ne pas se limiter à une adresse était là. Six mois après le Bar du Marché, on visite le Coco Bar place du Luxembourg. Cette fois, on fait un réaménagement complet et on crée le Café Luxembourg en 2016. Puis le Bar du Matin en 2017, le Café Tulipan début 2019. On s’apprête à fêter son premier anniversaire et quelques jours après, c’est le Covid.

– Comment avez-vous traversé la crise sanitaire ?
– Le 12 ou 13 mars 2020, on nous dit qu’on ferme le lendemain. On n’a rien anticipé. Le gros défi, c’est de tout geler : négocier avec les fournisseurs et surtout avec les bailleurs — on est locataires partout. À la sortie du premier lockdown, on parie sur un deuxième tour. On ne fait plus aucun investissement majeur et on capitalise sur un rendement max pendant l’été pour constituer un trésor de guerre. Le deuxième lockdown arrive, mais on l’aborde de manière plus anticipée. On n’a pas eu à toucher aux prêts oxygène, on a pu les solder en sortie de Covid. On ne s’est pas alourdis en dettes. En 2021, on achète le fonds de commerce du Dinghi au Châtelain. C’était un peu une profession de foi : soit on change de métier, soit on montre à nos équipes qu’on y croit encore. On ouvre le Dinghi en 2022, puis en 2023, on reprend deux établissements : Chez Franz et le Café Flora à Saint-Gilles.
– Quels sont vos critères d’implantation et vos forces ?
– On a une checklist de critères auxquels on ne déroge jamais : la localisation, l’environnement local, le type de quartier, la surface intérieure et de terrasse, l’exposition au soleil à 18h. On se laisse peu de marge de manœuvre, et je pense que ça fait partie de nos forces. On se démarque aussi par la gestion interne. Parce qu’aujourd’hui, notre force repose notamment sur cette gestion. C’est un métier dans lequel il y a plein de métiers. Avant que l’assiette arrive à table ou que la bière arrive à table, il se passe vraiment énormément de choses en amont. Et le fait de se concentrer sur une meilleure gestion, une automatisation de certaines choses pour limiter les erreurs… On a aujourd’hui les moyens de mettre plus de ressources pour mettre ces choses en place que quand on avait un seul établissement.

– Comment est structuré le groupe ?
– Chaque établissement est une société opérationnelle distincte. Une holding contrôle l’activité des bars, mais il n’y a pas de vases communicants. Les œufs restent dans leur panier. Le plus gros défi aujourd’hui, c’est la constance au niveau de la qualité. Il y a un manager par établissement, qu’on appelle « capitaine ». Il gère le quotidien : horaires, équipes, stocks, service. Les capitaines ont une belle autonomie sur les événements et les suggestions de boissons, mais pas sur la déco par exemple.
– Justement, qu’est-ce qui relie vos différents établissements ?
– Les identités sont toutes singulières. On n’a jamais cherché à dupliquer le Bar du Marché ou à en faire une chaîne. On a toujours apprécié créer de nouvelles identités, même si ce n’est pas le plus économique. C’est une chaîne en interne dans les process et la formation, mais on garde de la flexibilité sur le format du service selon l’identité du lieu. Au Flora, on a essayé le brunch : ça ne marchait pas, le lieu se marie mieux avec une programmation musicale festive.

– Comment gérez-vous le recrutement dans un secteur en tension ?
– Il y a de la mobilité interne, ça c’est clair qu’on n’avait pas l’opportunité de le faire quand il n’y avait qu’un établissement. C’est plus facile à gérer du coup. Il y a notamment aussi des dépannages qui se font régulièrement entre établissements. Et l’avantage d’avoir un système interne assez similaire, c’est qu’il y a des références dans les bars : tu n’arrives pas comme un étranger ou un touriste dans un autre bar parce qu’il y a un tronc commun au niveau de la sélection des produits. Tu maîtrises quand même une partie de la carte de cocktails, certains vins que tu sers aussi dans ton établissement habituel. On t’a appris à servir un cappuccino et tu sais le réaliser ailleurs. Mais ce n’est pas un métier dans lequel c’est super facile et les gens ne font pas la file pour venir chez nous. Il y a des périodes sur lesquelles on est en sous-effectif. La différence majeure avec la restauration classique, c’est qu’on n’a pas vraiment de spécialistes, on n’a pas de chef de partie, on n’a pas de sommelier, on n’a pas de mixologue. C’est totalement assumé. On reste des bars. Malgré le fait qu’on soit parfois à la frontière du restaurant, on reste des débits de boissons. Quand tu regardes les proportions au niveau de ce qui sort en boisson et nourriture, on reste principalement des bars dans lesquels tu peux manger si tu le souhaites. Ça facilite la question.
– Quels sont vos objectifs de développement ?
– On s’est fixé un objectif de 20 bars d’ici cinq ans. Mais on ne se voit pas avec 50. Notre modèle n’est pas celui d’une chaîne duplicable comme Exki. On n’a pas de cuisine centrale, on a des spécificités par bar. Par contre, je pense que d’ici 2030, ce projet va muter en quelque chose d’autre. On est fort attirés par l’hôtellerie, qui rassemble tous les métiers : restauration, bar, accueil, vente de chambres. On n’y connaît rien, mais c’est un secteur qu’on admire. Le focus reste sur Bruxelles. Il y a 19 communes, on n’est que dans quatre. Il y a assez de place pour 20 bars. Et si on se rend compte qu’il n’y a pas suffisamment de hotspots, il y a Gand, Anvers ou Liège, mais on n’est pas dans une démarche proactive.

– Y a-t-il des lignes rouges ?
– Sauf grosses discussions, on s’est quand même interdit d’ouvrir un restaurant. C’est un autre métier et c’est une autre dynamique aussi. On a ce fil rouge aujourd’hui d’ouvrir des cafés-bars. Et c’est vrai que c’est très tentant parfois. On s’est repris de justesse et on s’est dit : « On ne va pas faire un glacier. » J’adore la glace, moi. Je pourrais ouvrir un glacier si je me laissais tenter. Mais qu’est-ce que ça va apporter réellement comme valeur ajoutée à Compagnie ABC, à part se disperser ? Aujourd’hui, on s’interdit de se disperser. On essaie d’affiner toujours un peu plus nos critères, notre façon de faire. Et on apprend encore plein de choses tous les jours. Et on fait encore pas mal d’erreurs.
– Qu’est-ce qui vous a décidé pour Tussen ?
– Tussen, c’est quand on faisait un peu de repérage. Ça s’appelait Bierbar, et il était tenu par la même personne que le Champlain, juste en face. C’est un emplacement qu’on avait repéré il y a quelque temps quand on fait régulièrement des visites de quartier pour repérer des spots. On avait pris une photo du Bierbar à l’époque. Il était dans notre tête. C’est un ami à nous qui nous a communiqué le fait que le patron pensait remettre. On est entrés en discussion assez tôt avec le cédant. La négociation s’est très bien passée. On a revu par contre l’entièreté du Bierbar. On a fait des travaux assez importants, avec Bauclub qui nous a accompagnés dans tout l’aménagement du lieu. C’est la première fois qu’on travaille avec eux, et on est super satisfaits de la collaboration. Je crois que cette flexibilité fait un peu partie de notre ADN. Quand t’as envie de créer des lieux sans cesse nouveaux et différents, tu compiles les erreurs du précédent. Pour remonter à 2016, le Café Luxembourg : on crée ce projet sans bureau d’archi. On part super confiants, en se disant qu’on va prendre une équipe, un entrepreneur, et qu’on va plus ou moins dire ce qu’il faut faire. On ouvre le lieu et, dans la pratique, l’ergonomie, les flux de circulation : comme par hasard, il y a plein d’erreurs. Ce jour-là, on se rend compte que c’est un métier et on ne fait plus jamais un projet sans bureau d’archi. Malgré le fait qu’on soit accompagnés aujourd’hui par des bureaux d’architectes, on continue d’apprendre à chaque projet. Et je ne dis pas qu’il n’y aura pas de deuxième collaboration avec Bauclub. Mais il y a quand même toujours cette recherche d’aller voir ailleurs et de ne pas s’enfermer dans une vérité qui est celle d’un bureau que tu connais super bien. Ça a plein d’avantages : c’est hyper fluide dans les échanges, on se connaît super bien, il n’y a pas besoin de se réexpliquer cent fois ce qu’on attend.

– Quel positionnement pour cette nouvelle adresse ?
– C’est un café de quartier convivial avec une tranche d’âge plus large que prévu. On a été agréablement surpris de voir des familles avec enfants le week-end matin pour prendre une brioche et des œufs. Notre cœur de cible, c’est le 25-35 ans, puis le 35-45. Les brunchs, c’est le week-end et les jours fériés de 10h à 15h. On ne t’attend pas sur un entrée-plat-dessert. Tu peux glisser un hummus sur la table, la discussion se poursuit, tu ajoutes des frites, puis deux burgers. C’est un bar dans lequel tu peux manger. Zéro obligation.
– Après dix ans, quel regard portez-vous sur le chemin parcouru ?
– On a eu énormément de chance que ça se soit mis de manière aussi naturelle. On ne s’est jamais disputés. Des discussions tendues, oui, mais on ne s’est jamais séparés. Des trios qui pètent, on en connaît plein. S’associer, c’est tellement complexe en termes d’alignement sur les valeurs, la vision, la façon de se projeter. On est toujours là aujourd’hui, à trois, à parts égales. C’est en soi une réussite. Et surtout des équipes géniales qui font que c’est possible d’avoir plusieurs établissements sans être au four et au moulin tous les jours.
