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L’écosystème de défense belge se réveille

Ce 12 mars 2026, Brussels Expo a inauguré le BEDEX — Brussels European Defense Exhibition, au moment précis où l’industrie belge de défense sortait des « dividendes de la paix » pour redevenir un enjeu économique de premier plan.

Au printemps 2026, la question a changé de nature. Il ne s’agit plus de décider s’il faut investir, mais de comprendre comment transformer une demande publique soutenue en capacités industrielles réelles : emplois, technologies et savoir-faire dans un marché où l’acheteur final demeure toujours un État.

34 milliards : quand la demande change d’échelle

La Belgique a acté un plan d’investissement Défense de 34 milliards d’euros sur la période 2026–2034, visant à franchir le seuil OTAN des 2 % du PIB. Dans une économie structurée par la commande publique, une annonce de cette ampleur produit l’effet d’un électrochoc sur l’ensemble du tissu industriel, de la production à l’ingénierie, de la recherche à la logistique.

Les chiffres compilés par Agoria, la fédération de l’industrie technologique, décrivent un près de 900 entreprises et 16 300 emplois directs. En son cœur, les 80 fournisseurs directs de la Défense représentent 2 milliards d’euros et 5 000 postes. Les projections laissent entrevoir un doublement d’ici 2033, avec 8 000 créations d’emplois à la clé.

L’économie de la défense résiste pourtant aux raisonnements arithmétiques. Une hausse de la demande ne génère pas mécaniquement une hausse de l’offre : former, recruter, certifier et sécuriser des lignes de production prend du temps. Nicolas Bas, chez Agoria-BSDI, le formule sans ambages : « Les 8 000 nouveaux emplois attendus ne concernent pas que les ingénieurs. On parle de tout : business development, assembleurs qualifiés, ouvriers spécialisés. Le secteur a besoin de gens dans les usines autant que dans les salles de réunion. »

Le premier ministre belge Bart De Wever
Le premier ministre belge Bart De Wever © DR

Une industrie de niches : la valeur plutôt que le volume

La Belgique ne dispose pas de géants industriels généralistes à la française ou à l’allemande. Son écosystème repose sur un tissu dense de PME, souvent invisibles du grand public et indispensables parce qu’elles maîtrisent des segments critiques : pièces de précision, capteurs embarqués, logiciels de commandement.

Le Cabinet de la Défense assume pleinement cette logique. « FN Herstal constitue une exception par sa taille ; pour le reste, la stratégie publique vise à rendre ces PME incontournables dans des chaînes de valeur globales, afin de capter les retombées industrielles des grands contrats internationaux. L’enjeu a basculé : il ne s’agit plus de tout produire sur le sol belge, mais d’inscrire le pays dans les assemblages européens et transatlantiques qui structurent réellement le marché. »

Dans cette équation, le BEDEX a joué le rôle d’une infrastructure de marché : mettre en présence l’offre et la demande. « En lui donnant une scène, on participe à sa déconfidentialisation. Il faut expliquer ce qu’on fait, avec qui on travaille et comment on répond aux nouveaux enjeux », explique Yassine Rafik. « Mastodontes européens et PME belges partagent le même espace. L’objectif est de créer les maillages. L’écosystème belge doit se penser comme un tout et non en blocs séparés. »

On nous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, lorsqu’avait lieu une réunion avec des militaires et que les entreprises entraient dans la pièce, les militaires en sortaient…Une autre culture. 

© Salma Haouach
© Salma Haouach

Le goulot d’étranglement : acheter vite sans acheter mal

Le défi central de l’économie de défense reste la vitesse. La commande publique veut accélérer ; les règles de sécurité, de conformité et de contrôle des exportations imposent des cycles longs. Le risque est connu : une innovation déclarée obsolète avant même d’avoir été achetée.

«Un fossé s’est creusé entre les projets de recherche financés jusqu’à un certain niveau de maturité et les contrats d’acquisition de la DGMR », reconnaît le Cabinet de la Défense. Pour combler cet écart, des outils de passage à l’échelle ont été mis en place, à l’image des « startup challenges » présentés au BEDEX, conçus pour tester des concepts directement avec les militaires. « L’inspiration vient d’Ukraine, où le cycle de développement d’un drone a été réduit à six semaines.»

Jeroen Poesen, conseiller en sécurité et défense de Luciad (groupe Hexagon) traduit cette tension avec précision : « Les grandes entreprises connaissent les processus d’achat. Les startups apportent l’agilité. Séparés, ils n’avancent pas assez vite. Ensemble, au sein de consortiums, ils peuvent innover à la “speed of relevance”. »

© Salma Haouach
© Salma Haouach

Nord/Sud : un écosystème à deux vitesses

L’industrie belge de défense présente une géographie économique historiquement marquée : une Wallonie traditionnelle et exportatrice (FN Herstal, Cockerill, production lourde) face à une Flandre en rattrapage (technologies dual-use, logiciels, systèmes).

En Belgique, les licences d’exportation d’armes et de biens liés à la défense relèvent largement des Régions depuis la régionalisation du contrôle du commerce des armes (Flandre, Wallonie, Bruxelles-Capitale), chacune disposant de ses textes et de ses pratiques administratives, dans le cadre des règles européennes.

En Flandre, le contrôle s’inscrit dans un dispositif fortement structuré et suivi par le Vlaams Vredesinstituut, qui analyse la législation et la politique d’exportation et éclaire le Parlement flamand via ses rapports et avis. Cette architecture de gouvernance, plus « parlementarisée » et plus exposée au débat public contribue à une approche souvent perçue par les entreprises comme plus prudente, alors que la Wallonie s’appuie davantage sur un tissu industriel historique lié à l’armement et à l’exportation, avec des arbitrages politiques qui peuvent diverger selon les périodes.

Résultat : au moment où les budgets remontent et où l’écosystème cherche à se projeter à l’international, la question des licences devient un sujet de compétitivité, car elle peut peser sur la vitesse commerciale, la visibilité des carnets de commandes et, in fine, la capacité d’investissement des PME

Un protocole de coordination est en discussion entre Fédéral et Régions pour harmoniser ces approches sans renoncer aux spécificités culturelles.

Mais ce déséquilibre historique s’estompe. Le gouvernement flamand a récemment débloqué l’Impulse Programma Defensie (20 millions d’euros) pour combler l’écart. Nicolas Bas (Agoria-BSDI) note : « En nombre de compagnies actives, c’est désormais égal entre Nord et Sud. Mais en dynamisme, avec le nouveau gouvernement flamand, la défense est un vrai focus d’investissement. En Flandre, il y a aujourd’hui plus de dynamisme que dans le Sud précisément parce qu’il y a beaucoup de rattrapage à faire. »

Pour dépasser ces crispations régionales, Yassine Rafik (BEDEX) rappelle l’ADN fédérateur du salon : « BEDEX, c’est mettre tout le monde ensemble : startups flamandes et industriels wallons sur le même stand, sans frontières. L’écosystème belge doit se penser Nord et Sud, pas Nord contre Sud. »

Pour comprendre cet écosystème, il faut aussi s’éloigner de l’image traditionnelle de l’industrie lourde. La défense moderne, c’est aussi de la donnée, de la cartographie et de la visualisation en temps réel. Luciad (groupe Hexagon) incarne cette Belgique technologique, ancrée dans le « dual-use » : ces technologies nées dans le militaire et deviennent des applications civiles. Leur software tourne discrètement dans les systèmes OTAN, mais aussi au cœur du programme franco-belge CaMo : ce partenariat, qui modernise les blindés et les unités terrestres pour que la France et la Belgique combattent ensemble, s’appuie sur Luciad pour afficher en temps réel les positions et mouvements des troupes sur le terrain. Leur représentant résume ce que vivent beaucoup d’acteurs de ce type : « Pas de logo sur un tank. Mais notre software est le cœur des systèmes de commandement. La défense, c’est aussi ça. » confirme Jeroen Poels. 

Cette montée en technicité pose un défi de compétitivité redoutable : la guerre des talents. Nicolas Bas le souligne : « la pénurie la plus sévère ne frappe pas toujours les bureaux d’études, mais les ateliers, là où la répétabilité industrielle doit être garantie. »

Dans ce paysage fragmenté, FN Browning Group fait figure de stabilisateur par sa capacité de production, ses volumes à l’export et sa stratégie européenne concrétisée par le rachat du français Sofisport. Henry de Harenne, head of communications du groupe, souligne le poids du groupe dans l’économie réelle : « 67 % de nos fournisseurs sont des entreprises belges — wallonnes et flamandes confondues. 90 % viennent du Benelux, 97 % d’Europe. Ce n’est pas un accident : c’est une stratégie délibérée d’ancrage. »

Le groupe a, en parallèle, sécurisé un partenariat stratégique de vingt ans avec la Défense belge pour l’armement léger et les munitions, ouvert à d’autres États européens. « Ce type de partenariat est fondamental parce qu’il nous donne une visibilité de vingt ans […] nous pouvons investir dans de nouvelles lignes de production », explique Henry de Harenne.

 

© Salma Haouach
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Le capital : ouvrir le marché aux nouveaux entrants

Pénétrer un marché aussi normé et capitalistique demeure une épreuve. Longtemps, le capital-risque européen s’est tenu à distance de la défense, bridant l’émergence de jeunes pousses. Thibaut Claes, chez FNX Ventures, un fonds de 20 millions d’euros adossé à Wallonie Entreprendre et FN, pose un diagnostic sans détour : « En Belgique, le marché VC défense est très faible. Ça change, mais lentement. »

Son analyse ouvre pourtant sur une perspective plus large : « 80 % du financement va dans les drones. La vague suivante, c’est le logiciel, l’énergie, la logistique, le spatial. » Le défi belge consiste dès lors à flécher les budgets vers ces technologies critiques où une avance compétitive reste à construire et à défendre.

© Salma Haouach
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L’Europe : une chaîne de valeur encore à assembler

Ce réveil belge s’inscrit dans une dynamique plus large, théorisée par le rapport Draghi : l’industrie de défense européenne souffre d’une fragmentation coûteuse. Face à la prolifération des systèmes d’armes concurrents sur le Vieux Continent, l’intégration s’impose comme une urgence autant économique que stratégique.

Cette intégration ne se décrète pas d’en haut : elle se construit contrat après contrat, consortium après consortium, partenariat transfrontalier après partenariat transfrontalier. 

C’est là que la dynamique bruxelloise du printemps 2026 prend toute sa portée : « Bruxelles est au coeur de l’OTAN et de l’Union Européenne », rappelle le co-fondateur Yassine Rafik. « La demande européenne a explosé depuis 3 ans. Certains de nos acteurs ont multiplié leur CA par 4. C’est le moment de structurer l’offre belge. »

Le changement culturel est peut-être le signe le plus éloquent. Jeroen Poels de Luciad en a livré la meilleure lecture : « Il y a trois ans, les réunions défense se tenaient dans de petites salles. Aujourd’hui, les mêmes événements remplissent les grands hôtels. Le fait que le BEDEX ait existé à Bruxelles était inimaginable il y a trois ans. » 

L’écosystème belge changera-t-il de dimension​​​​​​​​​​​? Ce sera définitivement à suivre dans les prochaines années. 

Salma Haouach
Salma Haouach
De formation ingénieure de gestion de Solvay en 2001, major finance, Salma Haouach a démarré sa carrière dans le secteur financier avant de travailler dans l’ingénierie marketing et la communication stratégique à Valencia, Casablanca, Bordeaux et Le Havre avant de revenir à Bruxelles il y’a 10 ans et poursuivre sa carrière dans le conseil en stratégie et leadership durable. Parallèlement, elle a construit une carrière médiatique comme chroniqueuse dans des médias audiovisuels nationaux à partir de 2008 (L’Express, La Première, La Deux, BX1), elle a créé un média online d'éducation aux médias (Le Lab.) puis éditant et présentant deux émissions économiques : Coûte que Coûte sur Bel RTL et Business Club sur LN24.

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