Le 14 octobre, GSK a annoncé son intention de supprimer jusqu’à 1 217 emplois en Belgique, la CSC chiffre à au moins 481 millions d’euros les aides publiques et avantages fiscaux perçus par le groupe en 2025. Le coût de ces aides s’affiche chaque année au budget, leur efficacité se lit dans une poignée d’études : la restructuration convoque ce déséquilibre au chevet de finances publiques fiévreuses, dont la Banque nationale attend un déficit de 5,3 % du PIB cette année.
Depuis le 14 octobre, le débat oppose deux plaidoiries. La CSC et la FGTB dénoncent une générosité publique dépourvue de contreparties, le PTB exige le remboursement des aides en cas de licenciement collectif, le président du PS Paul Magnette réclame une réponse globale aux géants qui licencient tout en percevant des subsides. En face, le ministre fédéral de l’Économie David Clarinval appelle à sauver la Pharma Valley belge, le secteur juge ces incitants indispensables à sa présence dans le pays. Entre ces deux camps, le contribuable attend un chiffre : combien les aides rapportent-elles à l’économie en échange de son argent ? La médecine tranche ce type d’interrogation : le remède agit-il mieux qu’une pilule de sucre ?
La Belgique a gagné son pari pharmaceutique
La Belgique a voulu devenir la pharmacie de l’Europe, elle y a consacré subsides, réductions de précompte et déductions fiscales. Le pari semble avoir payé : le pays occupe le premier rang européen des investissements en R&D biopharmaceutique par habitant selon pharma.be, la filière consacre plus de 6 milliards d’euros par an à la recherche, soit 40 % de la R&D privée belge. Ses exportations ont atteint 73 milliards d’euros en 2025, environ 15 % du total national, d’après les chiffres sectoriels repris par La Libre.
Le plan de GSK, premier employeur privé de Wallonie, vise 735 cadres et 482 employés répartis entre Wavre, Rixensart et Gembloux, sur un effectif d’environ 8 300 à 8 400 personnes. Le décompte syndical des 481 millions d’euros repose essentiellement sur les dispositifs de soutien à la R&D et les réductions de précompte.
GSK discute la qualification de ce montant : le groupe rappelle que ces avantages découlent de mécanismes ouverts à toute entreprise éligible et qu’ils accompagnent des investissements et des activités de recherche bien réels, tandis que Frédéric Druck, secrétaire général de bio.be au sein d’essenscia, y voit l’unique selling proposition du pays. L’avantage suit donc l’investissement, reste à savoir si l’investissement aurait suivi sans l’avantage.
L’additionnalité mesure ce que seule l’aide a déclenché
La médecine éprouve chaque traitement contre un placebo : un groupe reçoit le remède, l’autre une pilule de sucre, puis les chercheurs comparent l’évolution des deux cohortes. Transposée aux aides publiques aux entreprises, la question devient : l’entreprise aurait-elle investi de toute façon ?
L’écart entre ces deux trajectoires se nomme l’additionnalité, soit la part de l’investissement que seule l’aide a déclenchée. S’il tombe à zéro, l’État a offert un traitement de faveur à un patient en pleine forme, soit l’effet d’aubaine. GSK plaide une additionnalité forte, un argument que l’on aimerait mesurer plutôt que croire sur parole.
Le Bureau du Plan a mené l’essai
Le Bureau fédéral du Plan a conduit cet essai pour la recherche dans sa quatrième évaluation en 2022 sur des données arrêtées en 2019. Chaque euro de dispense partielle de précompte professionnel pour les chercheurs générait alors de 2 à 6 euros de R&D privée, quand trois des quatre incitants accordés via l’impôt des sociétés produisaient un effet proche de zéro. Le même budget abritait donc un médicament et un quasi-placebo.
En 2019, le soutien fiscal à la R&D coûtait 2,8 milliards d’euros, soit 0,59 % du PIB, dont environ 2 milliards transitaient par l’impôt des sociétés, précisément la voie la moins efficace selon le Bureau du Plan, qui suggérait déjà un plafond par entreprise. La Cour des comptes relevait de son côté que le législateur avait fixé trop peu d’objectifs mesurables pour permettre de juger ces mesures.
La facture de 481 millions avancée par la CSC combine les deux familles, réductions de précompte et mécanismes d’impôt des sociétés : une ventilation publique permettrait de distinguer le remède du placebo. Sept ans après la dernière année observée, la contre-visite serait bienvenue.
D’autres pays soumettent déjà leurs aides à l’examen
La France appose une date de péremption sur ses dépenses fiscales. Depuis la loi de programmation des finances publiques 2023-2027, toute nouvelle niche expire au bout de trois ans au plus, sa prolongation exige une évaluation de son efficacité et de son coût présentée au Parlement.
L’Irlande assortit d’une clause d’extinction toute dépense fiscale créée depuis 2014, ce qui déclenche son réexamen à l’échéance, comme le confirmait le ministre des Finances devant le Parlement irlandais en 2019.
Le Maroc indexe ses primes à l’investissement sur la création d’emplois stables, au travers de la Charte de l’investissement de 2022. Leur versement intervient par tranches, à mesure que l’entreprise justifie les dépenses engagées et les emplois créés prévus dans sa convention d’investissement.
Les États-Unis ont choisi la posture de l’actionnaire. En août 2025, Washington a converti 8,9 milliards de dollars de subventions promises à Intel en une participation de 9,9 % du capital : le contribuable touche sa part. La formule divise outre-Atlantique, elle pose néanmoins la question que chaque modèle tranche à sa manière : faut-il évaluer l’aide, conditionner son versement ou partager le gain qu’elle rend possible ?
Un bilan de santé à chaque législature
La Belgique gagnerait à généraliser l’essai sous la forme d’un bilan de santé à chaque législature. Chaque dispositif, ancien ou récent, passerait devant le Parlement compétent, fédéral ou régional, muni d’un dossier public précisant son coût, son objectif chiffré et son additionnalité mesurée. Le Bureau fédéral du Plan a prouvé que la méthode existe, quatre évaluations à l’appui depuis 2012, il lui manque un calendrier inscrit dans la loi.
Ce bilan engloberait l’ensemble de la pharmacie publique ainsi que tous les autres secteurs que l’État juge prioritaires au point de les soutenir avec ces mesures. Les subventions et aides à l’investissement versées aux entreprises ont atteint 25 milliards d’euros en 2024 selon la Banque nationale, un total qui mêle dispenses de précompte, réductions de cotisations, titres-services et subventions à la SNCB ou à bpost. Près des deux tiers prennent la forme de subventions salariales destinées à compenser la lourde fiscalité qui pèse sur le travail : l’État panse par la subvention la plaie qu’il ouvre par l’impôt. Ce constat appelle une évaluation globale des dépenses fiscales, défendue dans une précédente chronique publiée dans ces colonnes, Dépenses fiscales : quand on aime, on ne compte pas ?
Les aides individuelles les plus lourdes seraient versées par tranches, contre des engagements écrits en emplois, en investissements ou en recherche ancrée sur le territoire. Les incitants fiscaux automatiques relèveraient plutôt du plafond par entreprise que le Bureau du Plan suggérait en 2022.
Des règles connues d’avance rassureraient l’investisseur, qui digère mieux un examen prévisible qu’une colère soudaine. La crainte d’essenscia de voir le pays perdre son atout trouve ici sa réponse : un incitant évalué gagne en crédibilité ce qu’il cède en automatisme.
Un vaccin doit battre le placebo pour entrer en pharmacie, une aide publique devrait le battre pour garder sa place au budget.
