Fondée en 2017 par trois entrepreneurs bruxellois, Keyrock vient de boucler une levée de fonds qui la valorise à 1,1 milliard de dollars. Menée par la banque britannique Standard Chartered, cette opération propulse le spécialiste du market making crypto au rang de licorne, la huitième du Royaume. Décryptage d’une ascension fulgurante dans un secteur où la Belgique s’impose comme un acteur inattendu.
L’annonce est tombée le 30 mars 2026 dans les colonnes de L’Echo et De Tijd : Keyrock, la scale-up bruxelloise spécialisée dans la tenue de marché pour les actifs numériques, a bouclé une levée de fonds record qui la valorise à 1,1 milliard de dollars. L’opération, menée par Standard Chartered avec la participation de Ripple, pourrait atteindre les 100 millions de dollars d’ici juin 2026. Keyrock devient ainsi officiellement la huitième licorne belge et la première du pays dans le secteur des cryptomonnaies.
Trois cofondateurs, une conviction partagée
Tout commence fin 2017, en pleine euphorie crypto. Kevin de Patoul, Juan David Mendieta et Jeremy De Groodt fondent Keyrock à Bruxelles avec une conviction qui tient en une phrase : tous les actifs finiront par être digitaux, et il faut construire dès maintenant l’infrastructure de liquidité pour accompagner cette mutation.
Kevin de Patoul, CEO et visage public de l’entreprise, est diplômé en Business Engineering et International Management, avec un passage par le réseau CEMS. Il quitte un poste de consultant senior chez Roland Berger en 2017 pour se lancer dans l’inconnu des actifs numériques. Sous sa direction, Keyrock s’est transformée en un groupe d’investissement crypto au sens large, avec un accent revendiqué sur la conformité réglementaire et la transparence.

Juan David Mendieta, d’origine colombienne et diplômé de la Solvay Brussels School, occupe le poste de Chief Strategy Officer. Ce n’est pas son premier fait d’armes entrepreneurial : il a cofondé Elium, une organisation tech éducative pour entrepreneurs en Europe, ainsi que Kiron Open Higher Education, une université pour réfugiés lancée à Berlin en 2015. Un profil singulier qui a infusé dans l’ADN de Keyrock une certaine conscience de la démocratisation de la liquidité numérique.
Jeremy De Groodt, CTO, est le cerveau technique de l’opération. Passé par la Solvay Entrepreneurs et par plusieurs expériences en développement logiciel, il a bâti de zéro l’infrastructure algorithmique de Keyrock. Son équipe gère des flux de données colossaux en temps réel : la société est connectée à plus de 90 marchés pour le seul Bitcoin, chacun avec ses propres API et ses propres risques.
Le market making, un métier invisible mais indispensable
Le rôle d’un teneur de marché reste largement méconnu du grand public. Keyrock achète et vend des cryptomonnaies en grandes quantités, se rémunérant sur le spread, c’est-à-dire la différence entre le prix d’achat et le prix de vente. Ce faisant, elle assure la liquidité indispensable au bon fonctionnement des marchés : sans market maker, les prix deviennent instables et les transactions impossibles pour les grandes institutions.
Dans l’univers crypto, le métier revêt une complexité supplémentaire. Là où un teneur de marché classique se connecte à une ou deux bourses, Keyrock doit simultanément gérer des positions sur des centaines de marchés centralisés et décentralisés, tous avec des prix, des technologies et des juridictions différentes. La société fournit aujourd’hui de la liquidité à plus de 2 000 marchés numériques à travers le monde, contre 85 au moment de sa Série B en 2022.
Au-delà du market making pur, Keyrock a progressivement diversifié ses activités. Le trading de gré à gré (OTC) pour grandes institutions s’est développé à partir de 2022. Un desk d’options sur actifs numériques a été lancé en 2024. Et surtout, une division Asset & Wealth Management a vu le jour en septembre 2025 à la suite de l’acquisition de Turing Capital, un gestionnaire de fonds alternatifs luxembourgeois racheté pour 27,8 millions de dollars.
Une trajectoire jalonnée de tours de table ambitieux
Le premier client payant arrive en juin 2018, quelques mois à peine après la création, dans un marché alors en pleine chute libre. Keyrock lève une première tranche d’amorçage de 900 000 euros la même année, menée par Volta Ventures, puis une Série A de 4,3 millions d’euros en 2020 auprès de SIX Fintech Ventures, Middlegame Ventures et Volta Ventures.
Le tournant intervient en novembre 2022. En plein crypto winter, alors que la faillite de FTX secoue l’ensemble du secteur, Keyrock réalise l’exploit de lever 72 millions de dollars en Série B, la plus importante levée jamais réalisée par une société belge active dans les cryptos. Les investisseurs sont de premier rang : Ripple, SIX Fintech Ventures et Middlegame Ventures. Un timing contre-intuitif, mais délibéré : Keyrock avait alors augmenté ses volumes de trading de 300 % tandis que le marché global rétrécissait de 50%.
La période 2024-2025 marque une accélération tous azimuts. Enregistrements réglementaires PSAN en France et TVTG au Liechtenstein, certification SOC 2 Type II par Deloitte, enregistrement FCA au Royaume-Uni en juin 2025, ouverture d’une entité américaine à New York en mars 2025 sous la direction de Robert Valdes-Rodriguez, fort de 25 ans d’expérience dans la finance traditionnelle. En février 2026, Keyrock acquiert fija Finance, une startup munichoise spécialisée dans les vaults DeFi, qu’elle avait d’abord incubée dans son propre accélérateur en 2023.
Un positionnement singulier dans un marché ultra-concurrentiel
Le marché mondial du market making crypto est dominé par des acteurs de stature internationale : Wintermute, GSR, Jump Crypto, Jane Street, DWF Labs ou encore B2C2. Keyrock figure parmi ce cercle restreint, mais se distingue sur plusieurs axes.
La conformité réglementaire, d’abord. Là où de nombreux concurrents naviguent dans les zones grises, Keyrock a fait de la régulation un pilier stratégique, en obtenant des licences dans des juridictions clés comme le Royaume-Uni, la France, le Liechtenstein, la Suisse et les États-Unis. Dans un contexte de durcissement réglementaire mondial, c’est un avantage qui pourrait s’avérer décisif. L’infrastructure technologique propriétaire constitue un autre atout : l’ensemble des algorithmes, outils de trading et systèmes de connectivité sont développés en interne. Enfin, son positionnement européen, avec un siège à Bruxelles, au cœur de l’élaboration des réglementations MiCA, confère à l’entreprise une position d’influence qu’elle cultive en participant aux groupes de travail réglementaires.
Il faut toutefois nuancer le tableau. L’entrée de mastodontes de la finance traditionnelle comme Jane Street ou Citadel Securities dans le market making crypto intensifie la pression concurrentielle, avec des ressources considérablement supérieures à celles de Keyrock. Les revenus des market makers restent par ailleurs cycliques et corrélés aux volumes de trading, eux-mêmes tributaires du sentiment de marché. Et l’intégration de Turing Capital et fija Finance représente un défi organisationnel non négligeable pour une entreprise de 200 personnes opérant dans 37 pays.
Des perspectives portées par l’institutionnalisation du secteur
Les vents structurels semblent néanmoins favorables. En 2025, la capitalisation boursière totale des cryptomonnaies a franchi des records au-dessus de 4 000 milliards de dollars. Le marché des plateformes de trading crypto devrait passer de 29,22 milliards de dollars en 2024 à 59,08 milliards en 2029, soit un taux de croissance annuel composé de 15,1%.
Plus déterminant encore : l’accélération de l’institutionnalisation de la cryptomonnaie. L’approbation des ETF Bitcoin aux États-Unis, le déploiement du cadre MiCA en Europe et l’intérêt croissant des grandes banques transforment structurellement la demande de services de qualité institutionnelle. La présence de Standard Chartered au capital de Keyrock en est un signal fort.
Keyrock identifie par ailleurs la tokenisation des actifs réels (Real World Assets) comme l’une des opportunités majeures de la prochaine décennie. Trésoreries américaines, crédit privé, actions, immobilier : la perspective de voir l’ensemble de ces actifs représentés et échangés sur blockchain nécessitera des teneurs de marché sophistiqués. L’entreprise anticipe un marché de la gestion d’actifs on-chain de 64 à 85 milliards de dollars d’ici 2026.
Le marché des changes, avec ses 7 500 milliards de dollars de transactions quotidiennes, constitue un autre terrain que les stablecoins pourraient profondément transformer.
Licornes belges : un écosystème en pleine effervescence
Avec Keyrock, la Belgique compte désormais huit licornes technologiques. Le rythme d’apparition s’est nettement accéléré ces derniers mois : I-care a accédé au statut en décembre 2025, Aikido Security en janvier 2026 et Keyrock en mars 2026, soit trois en l’espace de quatre mois seulement.
Le panorama est remarquablement diversifié. Collibra (data intelligence, valorisée 5,25 milliards de dollars, licorne depuis 2019) a ouvert la voie. Odoo (ERP open source, 7 milliards d’euros, vers 2021), Team.blue (hébergement web, 4,8 milliards d’euros, 2022), Deliverect (tech restauration, plus de 1,4 milliard de dollars, 2022) et Kpler (data commodités, environ 3 milliards d’euros, 2023) ont suivi. Lighthouse Intelligence (tech hôtelière, plus d’un milliard de dollars, 2024), I-care (maintenance prédictive, plus d’un milliard d’euros) et Aikido Security (cybersécurité, un milliard de dollars) complètent le tableau. En 2024, le montant total levé par les startups technologiques belges a atteint 1,43 milliard d’euros, un record absolu.
Gand émerge comme un foyer particulièrement dynamique, avec Team.blue, Deliverect et Lighthouse Intelligence dans sa sphère d’influence. Bruxelles constitue le deuxième pôle fort avec Collibra, Kpler et Keyrock. La Belgique reste cependant marquée par de fortes disparités régionales : 74% des investissements sont captés par la Flandre, contre 13% pour la Wallonie et 11% pour Bruxelles.
Keyrock n’est pas une success story crypto de plus. C’est l’histoire d’une entreprise bruxelloise qui a fait le pari que les actifs numériques n’étaient pas une mode spéculative mais l’infrastructure de la finance de demain. Sept ans après sa fondation, la validation de ce pari par Standard Chartered envoie un signal clair : la Belgique s’est imposée comme une terre de licornes, y compris dans les territoires les plus exigeants de la finance numérique.
