Ce vendredi 27 février 2026, en rentrant du bureau, j’ai composé instinctivement le numéro de ma cousine Nikka, qui habite dans l’ouest de Téhéran. Nous ne nous étions plus parlé depuis fin janvier. Non pas par manque d’amour ou par un désintérêt quelconque, mais par nécessité. En république islamique, chaque appel peut devenir une menace, chaque message une preuve, chaque mot une accusation potentielle.
Depuis le massacre de masse orchestré entre fin décembre 2025 et début janvier 2026, le régime écoute tout. Il surveille, intercepte et traque toute opposition. Les silences protègent davantage que les paroles.
Lorsqu’elle a décroché elle m’a lancé immédiatement dans un rire nerveux, « tu réapparais ? ». J’ai alors compris que ce rire était une forme de résistance. Derrière lui vibrait la fatigue d’un peuple qui vit depuis quarante-sept ans dans un état de tension permanent. Mon instinct m’avait poussé à l’appeler sans raison précise, comme si l’air lui-même portait une annonce invisible. Comme si nous sentions que quelque chose était en train de basculer, que l’aide promise par le président Trump finirait peut-être par arriver sans plus tarder après l’échec des négociations à Genève jeudi et que le régime couperait de nouveau internet pour plonger le pays dans l’obscurité et isoler ses citoyens du monde.
Ce samedi matin, 28 février 2026, en me réveillant mon téléphone était saturé de messages. Tous portaient la même vibration : « c’est parti », « ils ont enfin commencé à nous aider » et en moi s’est installé ce sentiment que toute la diaspora iranienne connaît trop bien : un mélange indissociable de joie, de crainte et d’espoir. La joie d’entrevoir une fissure dans le mur. La crainte que la répression s’intensifie encore. L’espoir que cette fois soit enfin la dernière.
Depuis des décennies l’Iran retient son souffle. Les mouvements de contestations se sont succédé pour aboutir à la révolution « Femme, Vie, Liberté » et enfin à la « révolution du Lion et du Soleil » de ce mois de janvier 2026 comme elle est désormais nommée dans les rues d’Iran en référence au drapeau historique de la Perse.
Cela fait des semaines que déjà les Iraniens attendent l’aide promise. Ils attendent non par goût de l’ingérence, mais parce que le déséquilibre des forces est total.
En janvier 2026, en quarante-huit heures, au moins 50.000 personnes ont été massacrées par la barbarie islamiste sans compter les 15.000 personnes qui ont perdu la vue et les 350.000 blessés graves. Des quartiers encerclés, des tirs à balles réelles, des arrestations massives, des disparitions. Mais le massacre ne s’est pas arrêté aux exécutions. Pendant ces journées noires, les corps de femmes et d’enfants ont été dissimulés par le régime. Cachés. Conservés. Non par respect, mais par calcul. L’objectif était clair : les ressortir en cas d’attaque américaine pour en faire porter la responsabilité à d’autres. Vieille technique du régime islamiste de Khomeini : fabriquer le récit avant même que l’événement ne se produise, instrumentaliser les morts pour consolider le pouvoir, transformer les victimes en outils de propagande.
Début février, Shayan, mon cousin habitant à l’est de Téhéran, m’a raconté l’histoire d’une amie – Rojan – qui a passé trois jours à chercher le corps de son frère parmi des centaines de sacs mortuaires alignés à même le sol. Elle les a ouverts un à un, comme dans un marché morbide, jusqu’à reconnaître son visage. Cette image ne me quitte pas, elle ne devrait quitter personne.
Il y a quarante-sept ans, l’Europe a trahi l’Iran et a trahi ses valeurs par la même occasion.
Par naïveté, par romantisme révolutionnaire et surtout par calcul stratégique, elle a sous-estimé la nature du régime qui allait s’installer. Aujourd’hui, le même malentendu se répète. Des responsables politiques multiplient les tweets pour s’inquiéter d’une escalade et dénoncer les risques d’ingérence, pendant que les rues iraniennes se remplissent de sang. Dans les médias français on pèse les risques géopolitiques avec précision, mais on relativise les fosses communes et les morts de masses sous la répression des gardiens de la révolution islamique en Iran.
Deux questions reviennent inlassablement vers la diaspora iranienne :
- « Quelle est votre alternative ? »
Elle a pourtant été criée dans les rues iraniennes en janvier 2026 : « Ceci est notre dernière bataille, Pahlavi va rentrer au pays. »
Le prince Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d’Iran vivant en exil depuis 1979 représente une transition, pas une revanche. Son programme est clair : laïcité, intégrité territoriale, démocratie. Le futur de l’Iran sortira des urnes.
La deuxième question suit très vite :
- « Quelle est la légitimité de Reza Pahlavi ? »
On l’interroge comme s’il devait d’abord obtenir l’aval des plateaux européens avant d’être reconnu par son propre peuple. On exige de lui une unanimité préalable, comme si aucune transition démocratique dans l’histoire n’avait commencé sans consensus parfait. Cette exigence révèle moins une analyse qu’une méconnaissance des dynamiques de rupture politique.
À cela s’ajoute une grille de lecture souvent anachronique lorsque l’on évoque le régime du Shah dans les années 1970. On juge l’Iran d’hier avec les standards géopolitiques d’aujourd’hui, comme si le contexte international n’existait pas.
Or, à cette époque, le Portugal vivait encore sous dictature militaire, Franco gouvernait l’Espagne, la Grèce sortait à peine du régime des colonels et l’Europe de l’Est était sous domination soviétique.
L’histoire ne s’analyse pas hors de son contexte. Appliquer aux années 1970 les critères politiques et institutionnels du XXIe siècle relève moins de l’exigence démocratique que d’une simplification commode.
Je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’auraient ressenti nos grands-parents si, il y a quatre-vingt-cinq ans, on avait expliqué aux Belges qu’ils devaient se libérer seuls de l’occupation nazie. Aurait-on invoqué la souveraineté pendant que les villes étaient bombardées et les civils exécutés ? Aurait-on théorisé la neutralité face à la barbarie ? L’histoire de la Seconde Guerre mondiale nous rappelle qu’il existe des moments où l’inaction n’est pas une position morale, mais une abdication. Lorsque le déséquilibre des forces est total, l’argument de l’autonomie devient un luxe que les victimes ne peuvent se permettre.
En juin 1940, le général de Gaulle n’avait pas été élu par les Français. Il n’était pas le produit d’un consensus démocratique. Il était une nécessité historique. Dans l’effondrement, il incarnait une continuité, un point de ralliement, une lumière au bout d’un tunnel dominé par l’Allemagne nazie. Les transitions politiques ne commencent pas toujours par une unanimité ; elles commencent souvent par une figure capable d’ouvrir une brèche.
L’Europe elle-même offre des exemples de transitions où une figure symbolique a permis de stabiliser un pays avant que la démocratie ne s’enracine pleinement. L’Espagne a assuré sa transition démocratique autour d’une monarchie restaurée. Le roi Michel de Roumanie a incarné une référence morale majeure lors de la sortie du totalitarisme communiste, jouant un rôle clé dans la transition vers un système pluraliste.
En Bulgarie, le roi Siméon, revenu dans son pays après la chute du régime soviétique, a participé à la reconstruction politique post-communiste, démontrant que monarchie et modernité démocratique ne sont pas incompatibles.
Ces exemples ne sont pas des copies conformes de la situation iranienne. Mais ils rappellent une vérité simple : les périodes de rupture exigent parfois des figures de rassemblement avant que les urnes ne puissent pleinement jouer leur rôle. Exiger l’unanimité avant la transition, c’est condamner la transition à ne jamais commencer.
En ce 28 février 2026, l’intervention extérieure demandée par les Iraniens n’est pas un caprice géopolitique mais une nécessité fondamentale pour la paix et la sécurité dans le monde.
Une nouvelle fois les dirigeants européens observent, analysent, comprennent mal ce qui se passe.
En Belgique, la diaspora iranienne est indignée par les positions du ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot qui refuse :
- De fermer l’ambassade de la république islamique d’Iran sur le sol belge alors que le corps des gardiens de la révolution islamique est placé sur la liste européenne des organisations terroristes et ;
- De dénoncer le traité de transfèrement de prisonniers entre la république islamique d’Iran et la Belgique, triste héritage du dossier Vandecasteele, donnant une impunité absolue aux terroristes du régime islamique sur le sol belge mettant ainsi à néant les intérêts de nos concitoyens et du système judiciaire belge ;
A l’heure où j’écris ces lignes je me surprends à être choqué de lire le tweet du président Macron qui indique « le déclenchement de la guerre entre les Etats-Unis, Israël et l’Iran emporte de graves conséquences pour la paix et la sécurité internationale (…) L’escalade en cours est dangereuse pour tous, elle doit cesser ». Après quelques secondes de réflexion je ne peux m’empêcher de penser que ce tweet vient du président du pays qui a envoyé l’islamisme vers l’Iran dans un colis en provenance de Paris via Air France.
Aujourd’hui, l’Iran n’est pas seulement au seuil d’un basculement politique. Il est au seuil d’un basculement historique. Ce qui se joue à Téhéran dépasse les frontières iraniennes. Cela concerne la stabilité du Moyen-Orient, l’équilibre mondial, la lutte contre l’islamisme radical et, plus largement, la crédibilité morale des démocraties occidentales.
Pendant qu’une partie du monde débat encore de prudence, les Iraniens, eux, ont déjà choisi. Ils ont choisi de se lever. Ils ont choisi de risquer leur vie. Ils ont choisi de croire que leur pays peut redevenir une nation libre, laïque et souveraine. Ils ne demandent pas que l’on écrive leur histoire à leur place. Ils demandent que l’on cesse de détourner le regard.
L’histoire enseigne que les grandes transitions ne naissent jamais du confort, mais du courage. Le courage de ceux qui résistent à l’intérieur. Et le courage de ceux qui, à l’extérieur, refusent de considérer la liberté comme une variable d’ajustement diplomatique. L’Iran traverse sa nuit. Mais une nuit, aussi longue soit-elle, n’a jamais empêché le lever du jour.
Et tandis que nous analysons, commentons et calculons, un message continue de me parvenir de Téhéran, simple, digne et déterminé :
« Ne vous inquiétez pas, nous sommes prêts. Pour le moment, nous célébrons l’aide. Si internet est coupé, soyez notre voix. »
La question n’est plus de savoir si l’histoire s’écrira, elle est de savoir de quel côté nous aurons choisi de nous tenir lorsque la lumière reviendra.
Ali Amerian
Avocat belgo-iranien
Coauteur du roman Le parfum du safran – édition Genèse
