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François Gemenne : « Investir dans la transition, c’est investir dans son entreprise »

Les entreprises qui refusent d’investir aujourd’hui dans la transition climatique risquent de subir demain le même sort que Kodak face au numérique. Voilà la mise en garde limpide qu’a formulée, il y a quelques jours, François Gemenne, membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) et professeur à HEC Paris, à environ 150 chefs d’entreprises wallons, principalement issus du monde de l’industrie, lors d’une « conférence impertinente ». Il les a aidés à répondre à une question centrale: « comment un patron d’entreprise peut-il choisir entre sauver la planète et sauver sa marge à court terme ? ». Retour sur cette soirée riche en enseignements. 
Cette interrogation reste en effet souvent sans réponse concrète, alors que les rapports climatiques du GIEC se font de plus en plus alarmants. Invité à débattre aux côtés de Jonathan Bouhy (Elneo, entreprise liégeoise hôte de l’événement) et Jérôme Morhet (ASCO, basée à Zaventem), deux patrons qui se sont lancés à bras le corps dans cette transition écologique, François Gemenne a confronté la science à la réalité du terrain. Face à une audience composée notamment de mastodontes industriels comme Safran Aero Boosters, Sabena Engineering ou encore XLG, il s’est montré catégorique: le monde politique est trop lent, la responsabilité repose désormais sur les épaules des entrepreneurs.

Historiquement, il est vrai, les mouvances écologistes ont souvent considéré que l’impulsion de la transition climatique devait venir des gouvernements, reléguant alors les entreprises au rang d’adversaires. C’est d’ailleurs sur cette logique de coopération étatique que reposait l’Accord de Paris sur le climat de 2015. Pourtant, une décennie plus tard, le constat est « sans appel » pour l’expert belge: le paradigme s’est inversé et le monde des affaires s’impose désormais comme le véritable moteur du changement.

Les gouvernements, obstacles voire adversaires de la transition

Alors que les États semblaient autrefois capables de converger vers un but commun, ils agissent malheureusement aujourd’hui de « moins en moins rationnellement parce qu’ils sont de plus en plus dirigés par des idéologues populistes« , lance François Gemenne, pour qui un nouvel accord de l’envergure de celui de Paris semble dès lors inenvisageable à l’heure actuelle. « Les gouvernements, en tout cas une bonne partie d’entre eux, sont devenus des obstacles à la transition dans le meilleur des cas, et des adversaires de la transition dans le pire des cas« , tranche-t-il.

À l’inverse, durant la dernière décennie, ce sont les entreprises qui se sont massivement saisies de l’enjeu climatique, qu’elles aient été poussées par la prise de conscience de leurs dirigeants, la pression de leurs parties prenantes, mais aussi par l’attrait de nouveaux marchés et la réduction de leurs coûts énergétiques. Grâce à cela, elles disposent désormais de leviers d’action souvent plus rapides et efficaces.

Le discours écologiste n’est pas étranger à ce contraste. Pendant longtemps, il s’est concentré sur des arguments moraux ou anxiogènes, culpabilisant ceux qui ne pouvaient pas agir. Mais il a omis un élément de langage crucial: la transition est dans l’intérêt financier des entreprises. Pour le chercheur, cette omission a généré un « backlash », donnant l’impression que l’écologie était un luxe réservé aux périodes de prospérité.

Accélérer la mue des entreprises

Or, rappelle François Gemenne, le contexte géopolitique actuel démontre que la dépendance aux énergies fossiles est « un véritable boulet » pour la compétitivité et la souveraineté. La volatilité des prix et les risques de pénurie menacent directement les économies, poussant même des pans entiers de l’économie dans certains pays d’Asie à fermer temporairement pour économiser l’énergie. Face à cette vulnérabilité, des intérêts beaucoup « plus proches, plus prosaïques, plus immédiats » doivent pousser le monde des affaires à accélérer sa mue.

Un frein important demeure toutefois : la transition est encore trop souvent perçue comme un coût immédiat plutôt que comme un investissement d’avenir. A cela s’ajoute une difficulté entre les articulations de court et de long termes. Et c’est ici que Kodak intervient, François Gemenne faisant un parallèle entre la situation des entreprises et le parcours de la célèbre marque américaine de photographie. 

Avant l’avènement de la photo numérique, l’enseigne règnait en maître incontesté dans le monde de la photo dans les années 1990 et début des années 2000. Contrairement aux idées reçues, Kodak n’avait pas raté le virage technologique. Ses ingénieurs avaient d’ailleurs conçu les premiers appareils photo numériques. Le conseil d’administration – et non la direction, qui avait anticipé les évolutions technologiques – a cependant refusé d’investir pour transformer l’entreprise, préférant protéger les profits à court terme de la photo argentique plutôt que d’affronter une transformation jugée incertaine. Aujourd’hui, la marque a presque totalement disparu du marché.

Le changement climatique ne va pas disparaître

« Sur la question de la transition, je crains que, si on considère ça comme une sorte de coût à investir aujourd’hui et non pas comme un investissement de long terme, on risque de se retrouver dans la même situation que Kodak« , alerte l’expert. « Le changement climatique ne va pas disparaître, de la même manière que la photo numérique n’a pas disparu. C’est un bouleversement profond et de long terme de l’environnement d’affaires des entreprises. »

Si les entreprises, et particulièrement les PME, sont au cœur du développement et de la massification des solutions climatiques, elles ne peuvent, par contre, agir seules face à un bouleversement aussi profond, analyse encore le professeur à HEC Paris. « La vraie question qu’il faut se poser c’est comment on va aider ces entreprises à faire ces investissements. Et ça c’est le rôle des pouvoirs publics. Mais, à mon avis, ces investissements ne peuvent pas reposer uniquement sur la subvention publique. »

Le rôle des pouvoirs publics n’est plus de dicter la transition, mais de la faciliter. Cela passe, selon lui, par l’orientation stratégique de l’épargne européenne, estimée à 35.000 milliards d’euros, vers les secteurs d’innovation, au lieu de financer en grande partie l’économie américaine. Il s’agit également de modifier les règles du jeu économique pour intégrer le coût des externalités environnementales dans le prix des biens, corrigeant ainsi une distorsion de concurrence qui pénalise encore la production décarbonée.

Enfin, pointe François Gemenne, pour surmonter l’ampleur de la tâche, la dynamique collective est primordiale. C’est par l’échange direct entre chefs d’entreprise, partageant ouvertement leurs victoires et leurs difficultés, que l’engagement individuel se transforme en un mouvement de fond capable de redessiner l’économie de demain.

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