En 2002, Fabien Pinckaers a fondé ce qui deviendra l’un des géants mondiaux des logiciels de gestion. Près d’un quart de siècle plus tard, Odoo, forte de sa valorisation à plus de 7 milliards d’euros, hisse le quadragénaire et principal actionnaire parmi les grandes fortunes du royaume. L’argent n’est, à ses yeux, qu’un moyen. Son objectif ? S’amuser et croître. Toujours. Pour être parmi les géants qui auront survécu à la consolidation qui se profile…
La ruche est coincée entre la Nationale 25 et l’autoroute E411. A Louvain-la-Neuve. Une ruche en évolution permanente. Des centaines d’employés devant des écrans, dans les couloirs, sur le parking… Odoo n’est que mouvement. Comme son chef d’orchestre qui vit paisiblement à cent à l’heure. Fabien Pinckaers, quatrième fortune belge (lire en page 18), a commencé « très jeune ». Rien ne le prédestinait à jouer avec des codes et à créer l’un des géants mondiaux des logiciels de gestion « open source » qui vise un chiffre d’affaires – près de 430 millions en 2024 – d’un milliard d’euros en 2027.
« Mes parents vendaient des vieilles choses », sourit-il. « Mon papa est commissaire-priseur. C’est un peu l’opposé de ce que je fais, mais c’est quand même un entrepreneur qui travaille énormément, donc ça m’a appris à travailler. » A treize ans, Fabien veut « développer des choses utiles » et commence logiquement par des logiciels de gestion pour les antiquaires. D’autres suivront. Avant d’entamer des études d’ingénieur civil à l’UCL. « J’étais plus dans les bars et les cercles étudiants qu’aux cours. » Le cursus n’est pas un long fleuve tranquille. Il y aura deux échecs. Mais surtout le début d’Odoo… « L’aventure a commencé pendant les études. J’avais déjà trois employés. Ça s’est accéléré lorsque j’ai terminé évidemment. Au début, je vendais à des clients autour de moi, en Belgique. Je développais les fonctionnalités dont ils avaient besoin, non pas comme un éditeur de logiciels qui vendait des licences, mais vraiment leur offrir un service. Mes parents avaient confiance en moi ; ils ne m’ont jamais rien reproché. Ils savaient que j’allais réussir… »

Odoo sera une « success story » mais la route a été semée d’embûches…
J’ai vécu presque sept années au bord de la faillite. J’avais du mal à payer les salaires en fin de mois. Parfois, je les payais en retard. C’est un passage nécessaire. On ne peut pas faire des croissances comme on en a fait – de plus de 50 % par an chaque année pendant 20 ans – sans grande difficulté. Pour grandir à cette vitesse-là, il faut prendre des risques, investir tout l’argent qu’on a. Donc effectivement, on n’était pas toujours à l’aise sur la trésorerie. C’est un mal nécessaire qui nous a rendus efficaces : on est peu dépensier, on ne perd pas de temps dans l’administratif, etc. parce qu’on a connu ces phases où il fallait juste survivre.
« Pour grandir à cette vitesse-là, il faut prendre des risques, investir tout l’argent qu’on a »
Quel était votre sentiment dans ces moments critiques ?
On ne se dit pas grand-chose, on travaille juste deux fois plus. On court derrière les clients, on essaye de faire des ventes. Pas toujours des ventes intéressantes. Parfois c’était juste pour avoir du cash rapidement ; je savais que la marge n’était pas là. Sur le moyen et le long terme, il faut avoir une vision claire. Quand il y a un problème, c’est parfois une question de business model – c’était le cas chez nous – de marges ou de produit qui n’est pas à la hauteur. Donc il faut aussi, sur le long terme, régler ces problèmes définitivement.
Plus de vingt ans après vos débuts, qu’est-ce qui vous motive ?
Le projet. Il est vraiment incroyable. Odoo transforme vraiment les entreprises. Ce n’est pas juste un logiciel de gestion comme il y en a plein. Quand les entreprises, les PME utilisent Odoo, c’est une transformation complète. Beaucoup d’entreprises nous disent : « Vous nous avez sauvés de la faillite. Mon job est beaucoup plus chouette maintenant, j’ai moins d’administratif, je suis beaucoup plus productif. » On a un impact sur la vie des gens.
Quel conseil vous donneriez aux jeunes aujourd’hui qui veulent se lancer ?
N’attendez pas la bonne idée. C’est le chemin qui compte, ce n’est pas la destination. Moi j’ai commencé en vendant des T-shirts, des sites web, des antivirus, j’ai tout développé, mais il a fallu que je passe par là, que je fasse mes premiers clients, que j’apprenne à vendre des solutions, que je devienne un entrepreneur, que j’apprenne à déléguer. Et si on attend de tout savoir faire, d’avoir la bonne idée, d’avoir le bon produit, on ne fait jamais rien.
Le « Lab Odoo », un laboratoire éducatif pour futurs entrepreneurs, s’inscrit un peu dans cette perspective…
On est partis de la frustration que les cours de comptabilité ne sont souvent pas bien pris par les étudiants. Ça paraît comme un cours pénible, très théorique dont ils ne voient pas la finalité. Et on s’est dit : mais en fait, ce qui manque, c’est de la pratique. C’est très bien d’avoir des cours de comptabilité, c’est nécessaire, mais les gens ont besoin de comprendre la vraie vie de l’entrepreneuriat : je fais des bons de commande, je reçois des factures, je paie ces factures, j’ai des intérêts de retard, je réceptionne mes produits, je vois mon stock, je fais un inventaire. Et ça, on ne l’apprend pas dans les cours de gestion. Donc, partant de ce principe-là, on s’est dit : on va essayer de régler ça pour développer l’entrepreneuriat en Belgique. Et on a créé ce labo, ce qu’on appelle le laboratoire pour des futurs entrepreneurs, qui fait le tour des écoles secondaires et des universités. On a trois camions, ils sont « full » tous les jours et on forme 30.000 étudiants par an.
Que cherche Odoo en développant cette initiative ?
Nous voulons contribuer à la société. Nous avons besoin d’entrepreneurs. Nous voulons simplement montrer aux jeunes que l’entrepreneuriat est accessible. Ça permet aussi de faire connaître nos produits. Pour nous, c’est un gros investissement. Un camion nous coûte un million d’euros. C’est important pour une société comme la nôtre que les employés soient fiers, qu’ils aient un impact sociétal.
Vous pourriez vous engager sur le terrain politique ?
Non, pas du tout. Il n’y a rien que je puisse faire d’aussi impactant qu’Odoo. Nous avons généré 250.000 emplois indirects. Qui a l’occasion de créer 250.000 emplois ? C’est colossal. Je ne pourrais pas faire autre chose avec autant d’impact. On a 18 millions d’utilisateurs pour qui le travail est simplifié, plus productif. On a généré plus de 250 millions d’euros de plus-values pour la Région wallonne via les investissements de Wallonie Entreprendre faits dans Odoo. Qui est capable aujourd’hui d’aller faire une donation de quelques centaines de millions d’euros à la Région wallonne ? Je pourrais faire des choses sur le côté, mais je n’aurais jamais 1 % de l’impact que je peux avoir si je continue à travailler sur Odoo. Je pourrais imaginer lancer des start-up ou investir dans des start-up. Mais mon pourcentage de chance qu’une de ces start-up fasse 1 milliard d’euros de valorisation après cinq, dix ans, est de l’ordre de 1 ou 2 % maximum. Je sais que si je continue à travailler sur Odoo, on va passer la valorisation de 10 milliards à 20 milliards en quelques années. Donc je ne peux pas me perdre.
Quels sont les prochains défis d’Odoo ?
Le taux d’équipement en logiciels de gestion intégrée dans les PME est assez faible. Tout reste à faire. Ce n’est pas comme si on avait réussi. Et puis on est dans tous les pays, tout type d’industrie. On est à la fois dans des fiduciaires comptables, les restaurants, les hôtels, les sociétés de service… Nous sommes présents dans 180 pays.
Vous aurez encore besoin de capital pour vous développer ?
Depuis 2014, il n’y a plus eu d’augmentation de capital. On n’en a pas besoin. On est profitable financièrement. Nos cash-flows sont positifs.
2025 a pourtant été une année négative…
Notre volonté est d’offrir des logiciels incroyables, simples, abordables et aussi très complets, qui couvrent tous les besoins de l’entreprise, de les rendre très abordables :
19 euros par utilisateur pour tout. On se fait mal pour arriver à ce prix. Ça fait partie de notre business model d’être le moins cher possible. On n’a pas pu changer de prix depuis quatre ans. L’inflation a fait quasiment 20 % en quatre ans. C’est comme si on avait diminué nos prix de 20 %. Ca impacte un peu notre profitabilité, mais on a des plans pour la remonter un peu.
Quel est l’impact de l’Intelligence artificielle sur vos activités ?
On a un énorme avantage puisque Odoo est open source. Comme l’open source, les IA ont été formées sur Odoo, elles le connaissent super bien. Donc s’il faut adapter Odoo pour un besoin, les IA sont extrêmement bonnes, elles le font très vite, en quelques minutes. Ça, c’est pour les développeurs. Il y a tout l’avantage côté client, sans coût supplémentaire puisqu’on prend tous les coûts à notre charge. Le client peut interroger l’IA, lui demander n’importe quoi sur sa base de données : « Donne-moi l’évolution de mes salaires sur les trois dernières années, fais-moi un audit de ma comptabilité pour vérifier si je n’ai pas quelques facteurs à risque… » L’IA va tout faire automatiquement dans Odoo.
Quelle place occupez-vous sur le marché mondial aujourd’hui ?
En termes de chiffre d’affaires ou de valeur, on est un petit joueur. En termes d’utilisateurs, on est de loin le numéro un. La nouvelle version de SAP a 24.000 clients, Microsoft Dynamics, l’offre de Microsoft PME, a 44.000 clients et NetSuite, l’offre d’Oracle, a 46.000 clients. Nous avons 260.000 clients payants, mais des millions en open source gratuit. Donc on a explosé tout le monde en acquisition. C’est juste que nos revenus sont tout petits, parce qu’on a beaucoup qui ne paient pas grâce à l’open source. Et ceux qui paient, on ne leur fait pas payer grand-chose parce que c’est notre volonté d’être un éditeur juste, alors que les autres arnaquent leurs clients.
Les autres arnaquent leurs clients…
Ce n’est pas normal de faire payer 180 euros par utilisateur par mois et puis d’avoir des « upsell » en permanence : « Vous voulez ça ? Je vous rajoute 10.000 €. » On voit une espèce d’inflation dans le prix que les clients paient. La première année, ils ont quelque chose, trois ans plus tard, ils paient le double. On leur promet des projets à 100.000 euros, ça termine à 300.000. C’est un marché aujourd’hui qui n’est pas juste. Et nous, on veut se démarquer en étant un acteur juste.
Une entrée en Bourse est envisageable ?
On n’a pas besoin d’argent. Et ce qui compte, c’est notre culture d’entreprise. Elle est très forte et notre culture d’entreprise a toujours été de voir sur le long terme, d’innover avant tout sur le produit. On a une agilité d’exécution, de reporting, de communication qui est folle chez Odoo. La Bourse impose des contraintes de reporting financier, de communication, qui sont complexes. Je veux être transparent avec la communauté, je veux dire ce que je pense et je ne veux pas avoir des contraintes sur comment on décide, on s’exprime et comment on reporte.
« Je veux être transparent avec la communauté et dire ce que je pense »

Vous aviez marqué les esprits voici quelques années en déclarant que vous engagiez une personne par jour…
Nous sommes à dix par jour aujourd’hui. On augmente ce chiffre de 50% par an…
Et vous trouvez tous les profils ?
Pour les postes commerciaux et business analyst, ça va. Pour les développeurs, c’est très compliqué. C’est mon plus gros problème. Mais les problèmes financiers m’empêchaient de dormir, pas celui-là.
En 2023, vous vous êtes expatrié en Inde durant un an. Qu’est-ce que vous retenez de cet épisode ?
C’est incroyable sur le plan sociétal, humain, mais aussi sur le plan business. Je décide vite, je réalise des choses à grande échelle assez vite et en Inde, je me suis rendu compte que je n’allais pas assez vite. D’un point de vue entrepreneurial, j’ai évolué grâce à l’Inde. Exemple : on voulait développer le secteur de l’horeca parce qu’on a une super solution pour les restaurants. En Belgique, on a engagé deux ou trois commerciaux qui ont commencé à aller visiter les restaurants. J’ai discuté avec mon directeur indien, je lui ai dit : « Il faut qu’on mette des gens, il faut qu’on démarre une équipe », et tout ça. Et il m’a dit : « Oui, je vais mettre 250 stagiaires. » Et il a mis 250 stagiaires qui ont été voir tous les restaurants de l’État, l’État du Gujarat. Ça a cartonné. On a fait des centaines de clients directement. Je n’imaginais même pas pouvoir faire ça. Je suis rentré en Belgique, on a mis
50 stagiaires qui sont en train de sillonner toute la Wallonie, visiter tous les restaurants pour montrer Odoo.
Quel est votre rêve pour Odoo dans 20 ans ?
Si on veut prédire le futur, il faut comprendre le passé. Et si on regarde dans l’histoire de l’informatique, il y a vingt ou trente ans, il y avait de nombreux systèmes d’exploitation. Aujourd’hui il ne reste plus que Microsoft Windows, iOS pour Apple et Linux. Pour la couche interface utilisateur, il y avait du Lotus 1-2-3, Works, WordPerfect, MS Office, etc. Aujourd’hui, il nous reste Google Workspace et Microsoft Office. Deux acteurs. Nous sommes au stade où il y a des milliers d’acteurs dans les logiciels de gestion. Chaque pays a son logiciel de comptabilité, chaque industrie a son logiciel, chaque taille d’entreprise a ses propres logiciels. Mais la consolidation s’accélère vraiment et on arrive à maturité. Il va se passer la même chose que dans les autres secteurs à maturité : tout le monde va se partager un, deux ou trois logiciels qui sont tellement bons qu’il n’y a pas de raison d’avoir un logiciel différent pour un cordonnier que pour un plombier. La comptabilité, c’est le même, le site web, c’est le même, le CRM, ça va être plus ou moins la même chose, etc. Il y aura des spécificités, mais les logiciels seront tellement mûrs qu’ils seront capables de les gérer.
Et donc, si on se met dans cette perspective, c’est sûr que dans dix ou vingt ans – je ne sais pas – il restera trois acteurs. Mon objectif, c’est de survivre.
D’être parmi les trois…
De rester parmi les trois. Je pense qu’on va y être. Je ne vois pas qui d’autre aujourd’hui est bien positionné pour y rester. Et pour ça, il faut avancer vite.
Et pour vous, personnellement, dans 20 ans ?
J’espère que je m’amuserai toujours autant et que je continuerai à faire la même chose. Il n’y a rien de plus chouette que ce que je fais. Je m’emmerderais sur une plage.
Vous avez d’autres passions dans la vie qu’Odoo ?
Oui, je suis quelqu’un de normal. J’ai des potes avec qui je fais un petit peu de sport.
Lequel ?
Du badminton et du squash. Du ping-pong aussi.
Vous n’avez pas encore succombé au padel ?
J’en ai fait un peu mais je ne suis pas très bon. Mes potes préfèrent le badminton et le squash. Je lis des livres qui sont utiles, des livres de business, de psychologie, de design. Je ne lis pas de romans. Je joue beaucoup à des jeux de société, de stratégie. Comme tout le monde quoi…
