Diplomate, commissaire européen, capitaine d’industrie et patron de réseaux, Étienne Davignon s’est éteint à Bruxelles à l’âge de 93 ans. Pendant un demi-siècle, le comte « Stevie » a incarné cet establishment belge qui pouvait téléphoner à Paris, Washington ou Berlin sans demander d’autorisation. Sa disparition, deux mois après son renvoi en correctionnelle dans l’affaire Lumumba, referme une trajectoire faite de réussites institutionnelles considérables et d’une part d’ombre coloniale que la justice n’aura pas le temps de juger.
La mort d’Étienne Davignon, survenue le 18 mai 2026 à 93 ans, prive la Belgique de l’une de ses figures de pouvoir les plus emblématiques de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Elle éteint aussi, mécaniquement, l’action pénale ouverte contre lui dans le dossier de l’assassinat de Patrice Lumumba, dont il était devenu le dernier mis en cause encore en vie. Ce double effet dit tout du paradoxe Davignon : un homme dont l’influence aura traversé toutes les arènes du capitalisme belge et de la construction européenne, et qu’une affaire vieille de soixante-cinq ans n’aura finalement pas réussi à rattraper jusqu’à sa dernière année.
Un aristocrate au cœur de l’appareil belge
Étienne François Jacques Davignon naît le 4 octobre 1932 à Budapest, où son père, le vicomte Jacques Davignon, est en poste comme diplomate. Sa mère, née comtesse Jacqueline de Liedekerke, est dame d’honneur de la reine Élisabeth. Cette double ascendance, à la frontière de la cour et des Affaires étrangères, conditionne d’emblée un périmètre social. dont il ne s’éloignera jamais. Mieux : dont il fera une force. Après ses humanités chez les bénédictins de Maredsous, il passe par l’Université Saint-Louis à Bruxelles puis l’UCL, où il décroche un doctorat en droit, complété d’un diplôme en économie et d’un baccalauréat en philosophie thomiste.
Entré dans la carrière diplomatique en 1959, à 26 ans, il est repéré par Robert Rothschild, chef de cabinet du ministre des Affaires étrangères Pierre Wigny. Il devient ensuite chef de cabinet de Paul-Henri Spaak (socialiste), puis de Pierre Harmel (social-chrétien), un grand écart révélateur de sa capacité à servir des familles politiques opposées. En 1969, il accède au sommet de l’administration belge : directeur général de la politique étrangère. Sa promotion ultérieure dans la noblesse, du titre de vicomte à celui de comte en 2017, ne fera que sceller cette appartenance à la fois aristocratique et institutionnelle au cœur du pouvoir belge.
L’architecte d’une politique étrangère européenne
En 1970, Davignon préside le comité chargé par les Six de rédiger un rapport sur l’unification politique européenne. Le texte adopté à Luxembourg le 27 octobre 1970, connu sous le nom de Rapport Davignon, pose les fondations de la coopération politique européenne, ancêtre direct de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Le rapport prévoit des réunions bisannuelles entre ministres des Affaires étrangères et une harmonisation de leurs positions internationales. Avec une lucidité doublée d’autodérision, Davignon a lui-même jugé son rapport « trop vague » dans ses mémoires. Les historiens y voient pourtant l’acte de naissance d’une diplomatie européenne autonome.
En 1974, en pleine crise pétrolière, il prend la présidence de l’Agence internationale de l’énergie, organisation créée en réaction au premier choc. Il y restera jusqu’en 1977, élargissant un réseau transatlantique qu’il ne cessera plus de cultiver. Cette même année, il rejoint la Commission Jenkins comme commissaire au Marché intérieur, aux Affaires industrielles et à l’Union douanière. La sidérurgie européenne s’effondre. Le « Plan Davignon » impose des disciplines de prix aux États membres pour restructurer le secteur. Cette intervention quasi dirigiste, controversée en Allemagne mais saluée ailleurs comme inévitable, entraîne des fermetures d’usines en Lorraine, en Wallonie et dans la Ruhr et provoque des conflits sociaux durables.
Reconduit en 1981 par la Commission Thorn, désormais vice-président chargé de l’Industrie, de l’Énergie et de la Recherche, Davignon impulse les programmes qui structurent encore aujourd’hui la politique industrielle européenne : ESPRIT, RACE, BRITE/EURAM. Il pose également les bases doctrinales du programme EUREKA. Pressenti pour succéder à Gaston Thorn à la présidence de la Commission, il est finalement supplanté par Jacques Delors. C’est cette déconvenue qui le pousse vers le monde des affaires.
Le capitaliste sans capital
En 1985, Davignon rejoint la Société générale de Belgique, le plus grand holding du pays, qui contrôle alors des participations dans la quasi-totalité des secteurs économiques nationaux. En janvier 1988, le financier italien Carlo De Benedetti lance contre la SGB une OPA hostile, marquée par cette arrivée mémorable au siège bruxellois « avec un ballotin de pralines ». La bataille tient le pays en haleine. Davignon, dont la stratégie tient en une phrase, « rehausser l’image de la Société générale » et maintenir le centre de décision en Belgique, parvient à repousser l’assaut italien. La SGB passe finalement sous contrôle du groupe français Suez, avec le soutien d’une coalition d’actionnaires belges. Il préside la SGB de 1988 à 2001, avant de devenir vice-président de Suez-Tractebel jusqu’en 2010.
L’éditorialiste Béatrice Delvaux a résumé sans ménagement le paradoxe central de cette troisième vie : « Son problème, finalement, c’est qu’il a été un homme d’affaires sans capital. » À la différence d’un Albert Frère, Davignon n’aura jamais possédé en propre les entreprises qu’il dirigeait. D’où une capacité structurellement limitée à maintenir en mains belges les fleurons qu’il administrait.
Le sauvetage de Brussels Airlines illustre cette ambivalence. Au lendemain de la faillite de la Sabena en novembre 2001, Davignon réunit, avec son ami Maurice Lippens, trente-trois investisseurs nationaux qui injectent 180 millions d’euros pour faire naître SN Brussels Airlines. La compagnie passera progressivement sous contrôle de Lufthansa, devenant une filiale soumise aux arbitrages de son actionnaire allemand. Davignon quitte le conseil en 2020, estimant avoir « accompli sa mission ». L’avenir belge de la compagnie, lui, reste sous pression.

La liste de ses mandats donne le tournis : Union minière (devenue Umicore), Solvay, Fortis, Recticel, BASF, Fiat, Pechiney, Anglo American Mining, Gilead Sciences, RSC Anderlecht, Kissinger Associates. On y trouve aussi Lernout & Hauspie, fleuron technologique flamand effondré en 2001 dans un retentissant scandale de fraude, et Fortis Belgique, banque emportée par la crise de 2008 puis absorbée par BNP Paribas. Deux dossiers qui rappellent que l’influence d’un administrateur ne suffit pas toujours à éviter le naufrage de ses mandats.
Les réseaux pour méthode
Membre du groupe Bilderberg depuis 1974, Davignon en a présidé le comité de direction de 1998 à 2011. Le roi Philippe, alors prince héritier, a participé à plusieurs de ces réunions sous sa présidence. À la BBC qui l’interrogeait sur les théories du complot, Davignon répondait en 2005, fidèle à sa désinvolture aristocratique : « Quand les gens parlent de nous comme d’un gouvernement mondial secret, je me dis que, si nous sommes ce gouvernement, nous n’avons pas vraiment de quoi être fiers. » Pour les chercheurs, le Bilderberg relève moins de la conspiration que de la socialisation des élites transatlantiques. Davignon en aura été le visage le plus visible.
Sa palette d’engagements dépasse largement le monde des affaires. Il préside le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (BOZAR) à partir de 2000, le circuit de Spa-Francorchamps jusqu’en 2012, la Fondation Paul-Henri Spaak, l’ICHEC Brussels Management School, la Table ronde des industriels européens (ERT), Friends of Europe et l’Institut Egmont. Il siège également à la Commission trilatérale, à la Fondation Ditchley, au Centre for European Policy Studies. Sa présidence de BOZAR n’aura toutefois pas été sans accrocs : en 2015, des militants décoloniaux du mouvement Intal lui reprochent une orientation culturelle eurocentrique et lancent une campagne pour obtenir sa démission. Il ne sollicitera pas de nouveau mandat en 2021.
L’ombre persistante de l’affaire Lumumba
L’épisode le plus controversé de sa vie est aussi le plus précoce. En 1960, jeune diplomate stagiaire, Davignon est envoyé au Congo qui vient d’obtenir son indépendance. Il assiste à la cérémonie du 30 juin et raconte un roi Baudouin « blanc de colère » face au discours anticolonialiste de Patrice Lumumba. Selon les conclusions de la commission parlementaire belge publiées en 2001, le stagiaire avait pour mission, sur instruction du ministre Pierre Wigny, de convaincre le président Kasavubu de destituer Lumumba en lui fournissant les justifications juridiques. Un télégramme du 3 septembre 1960, cosigné par Davignon, mentionne des contacts pris dans le but explicite de « renversement du gouvernement » Lumumba. La famille Lumumba l’accusait en outre d’avoir organisé le transfert du Premier ministre vers le Katanga, où il serait assassiné le 17 janvier 1961 avec Maurice Mpolo et Joseph Okito, leurs corps ensuite dissous dans l’acide sulfurique.
Davignon, dans ses mémoires (Souvenir de trois vies, Racine, 2019), maintenait n’avoir appris la mort de Lumumba qu’un mois après les faits et avoir, au contraire, plaidé contre son transfert. Il contestait toute implication de la Belgique officielle, sans pour autant détailler davantage. Sur la plainte déposée le 23 juin 2011 par François Lumumba avec constitution de partie civile, visant dix Belges, neuf étaient décédés avant que la justice puisse agir. Seul Davignon restait en vie.
En juin 2025, le parquet fédéral a requis son renvoi devant le tribunal correctionnel. Le 17 mars 2026, la chambre du conseil de Bruxelles a ordonné ce renvoi pour trois chefs de crimes de guerre : détention et transfert illicite d’un prisonnier de guerre, privation du droit à un procès équitable et impartial, traitements humiliants et dégradants. La chambre est même allée au-delà des réquisitions du parquet en étendant le champ du procès aux assassinats de Mpolo et Okito. Davignon n’était toutefois pas poursuivi pour « intention de tuer », son rôle étant qualifié d’indirect. Fin mars, son avocat avait interjeté appel devant la chambre des mises en accusation. Le procès était attendu au plus tôt en janvier 2027.
Son décès du 18 mai 2026 a entraîné, conformément au droit pénal belge, l’extinction automatique de l’action publique : il ne peut y avoir de procès contre une personne décédée. Le député bruxellois Kalvin Soiresse (Ecolo) a aussitôt dénoncé une impunité de fait, pointant « les retards judiciaires et le manque de volonté de la justice surtout au début de la procédure il y a plus d’une quinzaine d’années ». Privée d’issue pénale, la famille Lumumba a annoncé qu’elle engagerait désormais une action civile contre l’État belge, considérant que les réquisitions du parquet et la décision du 17 mars ont posé des bases factuelles et juridiques utilisables. La Belgique avait déjà reconnu sa responsabilité morale en 2001, et le roi Philippe avait exprimé ses « regrets » en 2022, sans qu’aucune réparation judiciaire n’aboutisse à ce jour. En l’absence de procès, aucune vérité judiciaire ne pourra être établie à l’encontre personnelle d’Étienne Davignon.
Un héritage impossible à réduire
L’œuvre laissée par Étienne Davignon résiste aux verdicts simples. Architecte d’une politique étrangère européenne avec le rapport de 1970, bâtisseur d’une politique industrielle communautaire avec ESPRIT, RACE et BRITE/EURAM, il a contribué à doter l’Europe d’outils dont les institutions actuelles sont les héritières directes. Homme d’affaires, il a tenu tête à Carlo De Benedetti, ressuscité une compagnie aérienne nationale à partir des cendres de la Sabena, et siégé dans presque tous les conseils qui comptaient en Belgique. Mais son influence, faute de capital propre, n’aura pas suffi à empêcher la perte de contrôle belge de plusieurs fleurons confiés à sa garde.
À ces deux vies s’en superpose une troisième, celle d’un homme de réseaux pour qui le Bilderberg, BOZAR, l’ERT ou Friends of Europe étaient autant de chambres où se nouait, sans publicité, une partie du destin économique et politique du pays. Et il y a, enfin, la part d’ombre congolaise, qui n’aura pas été tranchée par la justice mais qui pesait à la veille de sa mort plus lourd qu’au matin de sa carrière. Davignon laisse derrière lui une Belgique qui a beaucoup appris de lui sans toujours décider si elle voulait être à son image. Plus qu’un patron, plus qu’un commissaire, plus qu’un diplomate : un certain visage de la puissance belge à la fin du XXᵉ siècle.
