Le groupe énergétique gantois EnergyVision annonce ce 14 mai 2026 son intention d’accélérer le déploiement de la micro-hydroélectricité en Belgique, par l’intermédiaire de Turbulent, le spécialiste des mini-turbines à vortex acquis fin 2025. Pour soutenir cette ambition, Geert Slachmuylders, cofondateur et inventeur de la technologie, fait son retour structurel au sein de l’entreprise en tant qu’administrateur. Une décision présentée comme un levier d’exécution dans un contexte de tensions persistantes sur les prix de l’énergie.
L’annonce, communiquée depuis Gand, marque un changement de rythme pour EnergyVision. Cotée sur Euronext Bruxelles depuis juillet 2025 sous le ticker ENRGY, la société avait racheté Turbulent en décembre 2025. Le groupe avait alors présenté la micro-hydroélectricité comme la « pièce manquante » de sa stratégie renouvelable, dominée jusque-là par le solaire et l’éolien. EnergyVision affirme que des plans existaient déjà pour activer cette technologie en Belgique, mais que la volatilité actuelle des marchés énergétiques accélère désormais leur mise en œuvre. « Aujourd’hui, nous sommes prêts à déployer cette technologie Turbulent à grande échelle en Belgique, comme complément stable à notre mix énergétique », résume Maarten Michielssens, CEO d’EnergyVision. Le dirigeant cite le débat sur le prolongement des centrales nucléaires et les tensions géopolitiques liées à l’Iran parmi les arguments en faveur d’une production locale supplémentaire, et appelle à la mise en place d’un cadre réglementaire adapté dans les différentes régions du pays.
Une turbine vortex conçue pour les faibles chutes d’eau
La technologie développée par Turbulent depuis sa fondation à Louvain en 2015 repose sur un principe contre-intuitif. Là où la plupart des ingénieurs cherchent à éliminer les turbulences dans la conception des turbines, Geert Slachmuylders en a fait sa matière première. L’eau dérivée dans un bassin circulaire en béton forme naturellement un tourbillon, dont l’énergie cinétique entraîne un rotor à vitesse lente couplé à un générateur. L’installation fonctionne sans barrage, ne modifie pas significativement le cours d’eau et peut produire de l’électricité de façon continue, indépendamment des aléas météorologiques qui pénalisent le solaire et l’éolien.

Selon les éléments techniques mis en avant par l’entreprise, la turbine fonctionne avec une hauteur de chute comprise entre 1,5 et 5 mètres et un débit minimal de l’ordre de 1,5 m3/s, ce qui ouvre le champ à des sites jusque-là considérés comme inexploitables : anciens moulins, canaux d’irrigation, stations d’épuration, écluses non équipées. Une turbine individuelle délivre entre 15 et 90 kW, soit une production annuelle qui se situe, selon les configurations, entre 100 000 et 600 000 kWh. Turbulent qualifie sa technologie de respectueuse de la faune aquatique et la rassemble sous l’appellation Living Rivers. Les études scientifiques sur l’impact écologique de la micro-hydroélectricité demeurent toutefois nuancées : selon les dispositifs et les sites, les passages de poissons par les turbines varient sensiblement, et la question de la continuité écologique des cours d’eau reste un sujet d’attention pour les autorités européennes.
EnergyVision, du solaire au mix renouvelable diversifié
Fondée en 2014 par Maarten Michielssens, ancien journaliste sportif devenu entrepreneur dans l’énergie, EnergyVision s’est d’abord développée autour d’un modèle dit Solar-as-a-Service : la société installe et exploite des panneaux solaires sans investissement initial pour le client, qui bénéficie d’une facture réduite, tandis que l’électricité excédentaire est valorisée auprès d’autres clients et de bornes de recharge. Active en Belgique, en Chine et au Maroc, l’entreprise se positionne aujourd’hui comme un acteur intégré de l’énergie et de la mobilité, combinant production solaire, éolienne, infrastructures de recharge et, désormais, hydroélectricité.
L’acquisition de Turbulent, annoncée en décembre 2025, prolonge cette logique de diversification. Pour EnergyVision, l’argument central tient à la complémentarité des sources : tandis que le solaire et l’éolien produisent par intermittence, une centrale micro-hydraulique correctement dimensionnée peut fonctionner jour et nuit, à condition que le débit du cours d’eau le permette. Cette régularité en fait, dans le discours du groupe, un facteur de stabilité dans le mix renouvelable. L’annonce de mai 2026 s’inscrit également dans une actualité d’entreprise plus large : EnergyVision a fait état d’une croissance soutenue de son chiffre d’affaires au premier trimestre 2026 et acte parallèlement un changement au sein de son comité de direction, avec la nomination de Jonas Vermeulen au poste de CFO en remplacement de Michèle Adams, qui se retire pour raisons personnelles tout en restant opérationnellement disponible.
Le retour structurel de Geert Slachmuylders
Le retour de Geert Slachmuylders au conseil d’administration de Turbulent constitue le second volet de l’annonce. Distingué en 2016 par le MIT Technology Review parmi les innovateurs de moins de 35 ans pour la Belgique, l’ingénieur électromécanicien originaire de la province d’Anvers avait quitté ses fonctions opérationnelles en 2022 pour fonder Ecohydro.Solutions, une structure consacrée à la conception de turbines à faible chute pour des sites de niche. Sa présence structurelle au sein de Turbulent, en tant qu’administrateur, est présentée par la nouvelle direction comme un moyen d’accélérer le passage à l’échelle, en particulier sur le marché belge.

« Geert est l’une des personnes qui ont fait de Turbulent ce qu’elle est aujourd’hui. Son retour structurel à bord accélère notre exécution et renforce notre ambition en Belgique. Nous sommes heureux de l’accueillir de nouveau », commente Pieter Joseph, CEO de Turbulent depuis avril 2025. L’intéressé formule l’objectif dans des termes plus sobres : « Notre mission est simple : rendre une électricité propre et abordable accessible grâce à une technologie déployable localement. En la déployant en Belgique, nous démontrons que la micro-hydroélectricité y est également une source d’énergie réaliste et respectueuse des rivières. »
Un potentiel belge modeste mais encore peu exploité
La Belgique n’est pas une terre d’hydroélectricité au sens classique du terme. La puissance installée sur l’ensemble du territoire est estimée à environ 180 MW, pour une production annuelle qui ne représente qu’une part marginale du mix électrique national. La Wallonie concentre l’essentiel des capacités existantes, et plusieurs projets coopératifs y exploitent déjà l’énergie hydraulique, notamment dans le bassin de l’Ourthe. Le pays compte néanmoins, selon les inventaires européens, un nombre significatif d’anciens sites hydrauliques susceptibles d’accueillir des installations à faible empreinte : moulins à eau désaffectés, canaux, écluses non turbinées, petits ouvrages liés aux voies navigables.
C’est sur ce gisement diffus que Turbulent et EnergyVision entendent s’appuyer. Le plan annoncé prévoit la constitution d’un pipeline de sites belges, en concertation avec les gestionnaires de l’eau et les partenaires locaux, l’accélération des études techniques et d’ingénierie, et le lancement des premières réalisations. L’inauguration officielle de la première turbine micro-hydraulique installée sur une voie navigable belge, au moulin de Papignies, en présence de la princesse Astrid en juin 2025, avait déjà tracé un premier jalon symbolique. Reste à transformer ces réalisations ponctuelles en une filière reproductible.
Les conditions d’une véritable filière
Plusieurs paramètres détermineront la portée réelle de l’annonce. Le déploiement à grande échelle suppose d’identifier des sites compatibles, tant sur le plan hydraulique que réglementaire, dans un cadre européen marqué par des objectifs parfois divergents entre transition énergétique et restauration des cours d’eau. La directive-cadre sur l’eau et le règlement européen sur la restauration de la nature, entré en vigueur en août 2024, imposent des exigences de continuité écologique qui pèsent sur l’économie des micro-centrales. La directive sur les énergies renouvelables révisée n’inclut par ailleurs pas systématiquement l’hydroélectricité dans les zones d’accélération prévues pour d’autres sources renouvelables, ce qui peut ralentir les procédures d’autorisation.
La question économique demeure également ouverte. Turbulent revendique un coût cible de l’énergie compétitif dans des configurations favorables, et son rapprochement avec EnergyVision lui apporte un adossement financier ainsi qu’un réseau commercial autrement plus large que celui d’une scale-up cleantech indépendante. Les antécédents de la société, longtemps marquée par des projets vitrines réalisés à prix coûtant ou en deçà avant la restructuration commerciale engagée à partir de 2021, rappellent toutefois la difficulté de passer d’une preuve de concept multimarché à une activité industrielle stabilisée. Encore faudra-t-il que le cadre régional belge, appelé de ses vœux par Maarten Michielssens, accompagne le mouvement. Les prochains mois diront si l’accélération annoncée se traduit par des chantiers concrets et par un modèle économique capable de tenir dans la durée.
