Analyse. En autorisant ce vendredi l’acquisition des activités de presse d’IPM par Rossel, l’Autorité belge de la concurrence (ABC) valide l’une des plus importantes opérations de concentration jamais réalisées dans le paysage médiatique belge francophone. Une décision qui peut sembler paradoxale : le régulateur reconnaît lui-même que l’opération crée un acteur dominant sans équivalent dans la presse quotidienne francophone. Mais il estime que les risques liés à cette concentration sont moins importants que ceux qu’aurait engendrés l’affaiblissement progressif d’IPM en restant seul.
Une fusion historique et polémique
L’opération prévoit l’acquisition par Rossel de 100 % des activités de presse écrite d’IPM, en échange de l’entrée de la famille Le Hodey au capital du groupe Rossel à hauteur de 10 %.
La télévision et la radio — LN24, LN Radio et Fun Radio — ainsi que les autres activités d’IPM ne sont pas concernées par l’opération. Seules les activités de presse sont intégrées dans la transaction : La Libre, La DH/Les Sports, L’Avenir, Moustique, Télé Pocket, Le Journal des Enfants ainsi que certaines participations dans des publications internationales.
À l’issue de l’opération, Rossel contrôlera l’immense majorité de la presse quotidienne francophone belge. Le groupe possédera Le Soir, La Libre, La DH/Les Sports, L’Avenir, ainsi que les titres régionaux de Sudinfo, mais aussi 50 % de L’Écho, édité par Mediafin, société détenue par Rossel avec le groupe Roularta. Une concentration sans précédent qui redessine profondément l’écosystème médiatique belge et qui a alimenté de nombreuses inquiétudes, tant parmi les professionnels des médias que parmi les responsables politiques.
Cette inquiétude était d’ailleurs largement partagée par les autorités européennes et par le Conseil supérieur de l’audiovisuel, consultés dans le cadre de l’instruction.
Une décision qui n’est pas une surprise
Le collège de la concurrence a largement suivi l’analyse développée par l’auditeur de l’ABC, dont Forbes Belgique avait révélé les conclusions la semaine dernière.
Déjà à ce stade de la procédure, l’auditeur recommandait une autorisation sous conditions plutôt qu’un refus pur et simple. Le collège a finalement repris cette logique en imposant une série d’engagements particulièrement lourds à Rossel.
Cette convergence n’est pas anodine. Dans les dossiers complexes de concentration, les recommandations de l’auditeur pèsent généralement très lourd dans la décision finale.
Trois grands pôles médiatiques
Le futur ensemble sera organisé autour de trois grandes entités éditoriales distinctes.
Un premier pôle sera consacré au Soir, qui conservera sa structure propre avec le quotidien Le Soir, Soir Mag et le supplément hebdomadaire So Soir.
Un deuxième pôle regroupera les activités historiques d’IPM, à savoir La Libre, La DH/Les Sports, Moustique, Paris Match Belgique et Courrier International.
Enfin, un troisième pôle régional wallon, Sudmédia, réunira les titres de Sudinfo (La Meuse, La Province, La Nouvelle Gazette, Nord Éclair et La Capitale), mais aussi L’Avenir, Le Journal des Enfants, Ciné-Télé-Revue et Vlan. Visiblement, le pôle régional sera regroupé dans les installations namuroises de Sudmédia, qui abrite déjà aujourd’hui les rédactions de Sudinfo et de 7 Dimanche.
Si ces trois pôles conserveront une existence propre, ils partageront néanmoins une série de fonctions transversales telles que les finances, l’informatique, l’imprimerie, la logistique ou encore la régie publicitaire nationale.
La DH/Les Sports sera également appelée à jouer un rôle particulier en intégrant une structure d’informations sportives commune au groupe, une sorte d’agence de presse sportive interne destinée à alimenter l’ensemble des titres, déjà existante aujourd’hui sous le nom de Rossel Sports.
Cette organisation illustre parfaitement la volonté de Rossel : préserver l’identité des marques tout en réalisant les synergies nécessaires pour rentabiliser l’opération et réduire les coûts.
Pourquoi l’Autorité n’avait probablement pas d’autre choix
C’est sans doute la clé de lecture la plus importante de cette décision.
L’Autorité belge de la concurrence n’est pas un régulateur du pluralisme médiatique. Sa mission consiste avant tout à analyser les effets économiques d’une opération de concentration et à déterminer si celle-ci est susceptible de porter atteinte à la concurrence.
Or, dans son analyse, l’ABC dresse un constat particulièrement sombre de l’état du secteur. Elle évoque la baisse continue du lectorat papier, les difficultés à monétiser les abonnements numériques, la captation croissante des recettes publicitaires par les géants technologiques et les incertitudes entourant l’avenir des aides publiques à la distribution des journaux.
L’Autorité va même plus loin en estimant que, sans la fusion, « la position de marché d’IPM aurait selon toute vraisemblance diminué progressivement ».
Autrement dit, les autorités n’ont pas comparé une situation idéale de concurrence avec la fusion Rossel-IPM. Elles ont comparé deux scénarios imparfaits :
- un IPM de plus en plus fragilisé dans un marché en déclin ;
- un groupe consolidé capable de financer sa transformation numérique.
Dans ce contexte, le régulateur semble avoir considéré qu’un quasi-monopole encadré représentait un moindre mal qu’un affaiblissement progressif d’un des derniers grands groupes de presse francophones.
L’ABC reconnaît pourtant les risques du quasi-monopole
Le paradoxe est que l’Autorité ne minimise nullement les dangers de l’opération.
Elle considère explicitement que l’entité fusionnée disposera « des moyens et de l’incitation » de réduire la qualité et la diversité de l’offre éditoriale. Elle identifie plusieurs risques : disparition de titres, harmonisation des contenus, réduction du pluralisme rédactionnel et affaiblissement de l’indépendance des rédactions.
Le régulateur s’inquiète également de la situation sur le marché du travail journalistique. Après la fusion, Rossel deviendra pratiquement l’employeur incontournable de la presse écrite francophone belge, ce qui pourrait lui donner un pouvoir considérable vis-à-vis des journalistes.
Rarement une autorité de concurrence aura décrit avec autant de précision les risques d’une concentration tout en décidant malgré tout de l’autoriser.
Le cas particulier de L’Avenir inquiète déjà
C’est probablement l’un des points les plus sensibles du dossier.
Rossel garantit le maintien de L’Avenir en tant que titre distinct, avec son propre rédacteur en chef et un budget spécifique destiné à préserver sa production de contenus locaux, nationaux et internationaux.
Toutefois, le projet ne mentionne explicitement que le maintien des éditions régionales de Namur, du Luxembourg, de Tournai et du Brabant wallon.
Cette précision interpelle immédiatement. L’absence de référence à des éditions aujourd’hui en concurrence directe avec Sudinfo, comme Verviers, Huy-Waremme ou encore Basse-Sambre, laisse entrevoir la possibilité de futures rationalisations.
Le projet ne prévoit certes aucune fermeture à ce stade, mais cette formulation pourrait annoncer des synergies plus profondes à moyen terme.
Derrière la promesse de préserver le pluralisme, la logique industrielle pourrait progressivement s’imposer. Car une restructuration importante semble difficile à éviter au sein du futur pôle régional. Plusieurs sources évoquent déjà entre 43 et 50 suppressions de postes potentielles dans la future entité régionale, même si aucun chiffre officiel n’a été confirmé à ce stade.
La disparition discrète du titre bruxellois de Sudinfo
Un autre élément mérite d’être souligné.
Le projet de réorganisation ne mentionne plus le titre bruxellois de Sudinfo, La Capitale.
Cette absence peut paraître anecdotique, mais elle témoigne aussi d’une volonté de simplifier l’offre éditoriale et d’éviter certaines redondances géographiques.
Elle illustre surtout la difficulté de concilier impératifs économiques et maintien d’une véritable diversité des titres.
Des conditions exceptionnelles pour encadrer le nouveau géant
Consciente des risques, l’Autorité a exigé des engagements particulièrement étendus.
Rossel s’engage notamment à maintenir la quasi-totalité des titres quotidiens francophones, à préserver leur identité propre, leurs chartes éditoriales et leur indépendance rédactionnelle. Les échanges de contenus entre rédactions seront strictement limités, à l’exception du sport.
Ces engagements sont à durée indéterminée.
Si Rossel souhaite un jour fermer un titre, il devra démontrer à l’Autorité que son maintien n’est plus économiquement raisonnable. Le journal devra alors être mis en vente afin de maximiser les chances de reprise par un autre acteur du marché.
Sur le plan social, Rossel s’est également engagé à maintenir pendant au moins sept ans les conventions existantes et à respecter les mécanismes de concertation sociale. Des garanties spécifiques concernent aussi l’indépendance journalistique et l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les rédactions.
Une victoire stratégique pour Rossel, mais sous surveillance
Pour Rossel, la décision constitue une victoire historique en même temps qu’une défaite pour le groupe IPM.
Le groupe de la famille Hurbain devient plus que jamais l’acteur central de la presse écrite francophone belge. Mais cette victoire s’accompagne d’une surveillance inédite.
Un mandataire indépendant sera chargé de contrôler le respect des engagements pris devant l’Autorité. Un mécanisme de règlement des différends sera également mis en place avec l’Association pour l’autorégulation de la déontologie journalistique.
Au fond, le message envoyé par l’Autorité est clair : la concentration était devenue économiquement difficile à éviter dans un secteur en crise. Mais elle ne sera acceptable que si Rossel démontre qu’il est capable de conjuguer puissance économique, pluralisme éditorial et indépendance rédactionnelle.
C’est désormais sur ce terrain que se jouera la véritable réussite — ou l’échec — de la plus importante fusion de l’histoire de la presse francophone belge.
