Pour la deuxième année consécutive, les familles Van Damme et Spoelberch ont encaissé près de 292 millions d’euros de dividendes au titre de l’exercice 2025 d’AB InBev. La somme remonte vers leurs patrimoines par l’intermédiaire de holdings domiciliés au Grand-Duché de Luxembourg, selon des chiffres publiés le 23 juin 2026 par le site spécialisé Les Grandes Fortunes.
Le versement confirme le rythme régulier avec lequel le premier brasseur mondial alimente le patrimoine de ses actionnaires fondateurs. Les deux familles, qui figurent parmi les trois plus grandes fortunes du royaume aux côtés des Mévius, réinvestissent ces montants au sein de leurs propres holdings et véhicules d’investissement. L’ensemble repose sur une architecture financière construite presque entièrement autour du Luxembourg, dont l’efficacité fiscale fait depuis longtemps l’objet de critiques.
Un dividende AB InBev en hausse de 40%
AB InBev a porté son dividende au titre de 2025 à 1,15 euro par action. Le montant se compose d’un acompte de 0,15 euro versé en novembre 2025 et d’un solde de 1,00 euro approuvé par l’assemblée générale du 29 avril 2026, payable le 11 mai 2026. La progression atteint 40% par rapport aux 0,82 euro distribués au titre de 2024, signal de confiance du conseil d’administration alors que l’EBITDA du groupe a augmenté de 4,9% en 2025, à 21,2 milliards d’euros.
Avec environ 1,71 milliard d’actions en circulation, l’enveloppe totale distribuée aux actionnaires avoisine 1,97 milliard d’euros. C’est sur cette base que les structures Van Damme et Spoelberch perçoivent leur quote-part, estimée à quelque 292 millions d’euros pour les deux familles réunies.
L’architecture luxembourgeoise : EPS, Stichting et Patrinvest
Les dividendes ne rejoignent pas directement des personnes physiques belges. Ils transitent par plusieurs entités, au premier rang desquelles EPS (Eugénie Patri Sébastien S.A.), le holding intermédiaire commun aux familles. Créée en 2003, EPS réunit environ 200 actionnaires répartis sur sept générations, la famille Van Damme en détenant près de 44% et la famille Spoelberch environ 30%. Déclarée à la FSMA comme détentrice de titres AB InBev, elle est associée aux administrateurs Grégoire de Spoelberch, Alexandre Van Damme et Paul-Louis Cornet de Ways-Ruart, et contrôle de l’ordre de 7,49% du capital du brasseur.
Au-dessus se trouve la Stichting AB InBev, fondation de droit néerlandais qui rassemble les actionnaires historiques belges et brésiliens et contrôlait environ 38% du capital début 2024. Du côté belge, les Van Damme y pèsent la moitié, l’autre revenant aux familles brésiliennes Lemann, Sicupira et Telles. Alexandre Van Damme pilote sa participation via Patrinvest, holding luxembourgeois par lequel il contrôle 34,58% d’EPS. La branche Werner de la famille Spoelberch, propriétaire du domaine de Wespelaar, loge pour sa part ses titres dans le holding Agémar.
Le levier fiscal du Grand-Duché
L’intérêt du passage par le Luxembourg tient d’abord au régime mère-fille européen, qui exonère quasi totalement une holding luxembourgeoise des dividendes reçus d’AB InBev. La fiscalité ne s’applique réellement qu’à la sortie, lorsque les sommes remontent vers les actionnaires personnes physiques, et dépend alors de leur lieu de résidence.
En Belgique, les dividendes issus de sociétés luxembourgeoises ont longtemps supporté un précompte mobilier de 27 à 30%. C’est l’une des raisons avancées pour expliquer l’installation d’Alexandre Van Damme dans le canton de Vaud depuis 2016, où il bénéficierait d’un forfait fiscal d’environ 150.000 francs suisses par an, sans commune mesure avec les centaines de millions de dividendes qu’il perçoit. Pour la famille Spoelberch, le régime belge des revenus définitivement taxés (RDT) permet aux sociétés détenant des participations substantielles d’exonérer à 100% les dividendes reçus, sous conditions de seuil et de durée de détention. Ce régime a toutefois été durci à compter de l’exercice d’imposition 2026, avec l’obligation d’inscrire les participations en immobilisations financières. La famille Spoelberch a par ailleurs été citée dans l’affaire LuxLeaks via Agémar, à la faveur de rulings fiscaux validés par PwC auprès de l’administration luxembourgeoise.
Les fortunes derrière les flux
Alexandre Van Damme demeure le plus gros actionnaire individuel belge d’AB InBev, dont il siège au conseil d’administration. Les Grandes Fortunes évalue son patrimoine à 10,5 milliards d’euros, ce qui en fait la deuxième fortune du pays. La branche Werner de Spoelberch, classée troisième, est estimée à 6,8 milliards d’euros, tandis que l’ensemble du clan Spoelberch, noblesse brabançonne dont les racines remontent aux brasseries Artois, oscillerait entre 14 et 25 milliards selon les sources. Réunies, les trois dynasties belges du brasseur totalisaient 53,8 milliards de dollars fin 2025, soit dix milliards de plus qu’un an plus tôt, ce qui les plaçait au 21e rang mondial des familles les plus riches selon Bloomberg.
Réinvestir : Verlinvest, SFI et le pari Tikehau
Fidèles à une stratégie patrimoniale de longue date, les deux familles réorientent leurs dividendes brassicoles vers des portefeuilles diversifiés. Verlinvest, le holding d’investissement des Spoelberch codirigé avec les Mévius, a connu des années contrastées : après un bénéfice de 428 millions d’euros en 2021, il a accusé des pertes de 119 millions en 2022 puis de 40 millions en 2023, plombé par une moins-value de 107 millions sur sa participation de 22% dans le producteur suédois de lait d’avoine Oatly. Du côté d’Alexandre Van Damme, le family office SFI (Société de la Famille Investissements), piloté par son bras droit Maximilien de Limburg Stirum, a investi 400 millions d’euros en 2023 dans le gestionnaire d’actifs français Tikehau Capital, dont l’industriel est devenu l’un des premiers actionnaires individuels avec près de 9% du capital.
Un bloc actionnarial sous tension
Cette régularité ne masque pas les frictions internes. Les familles rassemblent plus de 300 actionnaires issus de l’aristocratie belge, liés par des pactes familiaux dont la cohésion devient un enjeu stratégique. Selon Trends-Tendances, certains héritiers de la nouvelle génération ont quitté le holding de contrôle du brasseur en 2025, signe d’un écart grandissant entre anciens et nouveaux quant à la gestion du patrimoine. Le pacte qui liait les parts des Spoelberch courait jusqu’en 2024, ce qui rend la question du renouvellement particulièrement sensible, alors qu’AB InBev a lancé fin 2025 un programme de rachat d’actions de 6 milliards de dollars.
