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Joachim de Belgique : « Je respire et vis Innesto »

À 34 ans, le prince Joachim de Belgique, fils cadet de la princesse Astrid de Belgique et de l’archiduc Lorenz d’Autriche-Este, a choisi un terrain de jeu inhabituel pour un membre de la famille royale. Baptisée Innesto Partners, sa société utilise le modèle des search funds pour investir dans des PME européennes en manque de repreneurs.

Douzième dans l’ordre de succession au trône, Joachim de Belgique est le premier descendant de la famille royale par ligne féminine à porter le titre de prince de Belgique depuis sa naissance. Dans son bureau d’investisseur, ses titres restent pourtant au vestiaire. « Pour les entrepreneurs-repreneurs avec qui nous travaillons, ce qui compte, c’est identifier une bonne PME, bien gérer le processus de fusion-acquisition et fournir une gestion de qualité. Que je sois prince de Belgique leur importe peu. Ce qui les préoccupe réellement, c’est notre expertise et l’accompagnement que nous leur offrons. »

Un parcours en deux temps

Sa trajectoire professionnelle se découpe en deux actes. « Dans le premier, j’évoluais comme investisseur classique. La moitié de mon temps était consacrée à l’analyse de nouveaux dossiers d’investissement, l’autre à superviser notre portefeuille existant. Je siégeais aux conseils d’administration de plusieurs participations, notamment une PME sud-africaine. » C’est précisément cette entreprise qui va le pousser à adopter un rôle plus opérationnel.

« Cette PME progressait, mais nous espérions une croissance plus soutenue. L’idée a émergé : “Joachim, pourquoi n’irais-tu pas sur place identifier des leviers de développement ?” Je suis donc parti en Afrique du Sud pour ce qui devait être une mission courte… et finalement, je suis resté presque deux ans. » Sur place, Joachim bascule de l’investissement vers l’opérationnel. « J’ai quitté le family office pour rejoindre cette PME à temps plein. Nous avons professionnalisé la force de vente et ouvert des bureaux à l’étranger. J’assumais des responsabilités concrètes et je mesurais l’impact direct de mon travail. C’était extrêmement gratifiant. »

Le déclic Harvard

Cette deuxième phase se prolonge à Harvard. « Par chance, j’ai découvert l’ouvrage de deux professeurs de la Harvard Business School, HBR Guide to Buying a Small Business, de Richard Ruback et Royce Yudkoff, NDLR. Ce livre a provoqué un véritable déclic. J’ai été séduit par cette alliance entre investissement et opérations. J’ai postulé à Harvard et j’ai été admis. Dès la première semaine sur le campus, j’ai frappé à la porte de ces auteurs en leur disant : “Je veux tout comprendre de votre approche.” »

C’est là qu’il découvre le concept qui structure sa vie actuelle : le search fund. « C’est un terme un peu malheureux. Il ne s’agit pas d’un fonds traditionnel, mais d’une entité légale permettant à un entrepreneur-repreneur — un searcher — de se consacrer à temps plein, jusqu’à deux ans, à la recherche d’une PME confrontée généralement à un défi de succession. »

L’Europe face au défi du silver tsunami

Le problème de succession des entreprises en Europe représente en effet un enjeu économique majeur. « Il y a environ 30 millions de PME en Europe, et 80 % d’entre elles n’ont pas de plan de succession », explique Joachim de Belgique. « C’est un énorme défi économique et sociétal. Les Anglo-Saxons l’appellent le silver tsunami : cette vague de baby-boomers qui partent à la retraite sans que leurs enfants reprennent l’entreprise familiale. » Pour le prince, « le search fund constitue une solution innovante pour répondre à cette problématique ».

« 80 % des PME européennes n’ont pas de plan de succession »

Depuis plusieurs années, Innesto Partners travaille à faire connaître ce modèle auprès des entrepreneurs, des investisseurs et du grand public. Le raisonnement est double. D’un côté, le vieillissement des dirigeants menace la pérennité de milliers d’entreprises saines faute de repreneur. De l’autre, il existe un vivier de jeunes talents ambitieux qui peinent à accéder aux capitaux nécessaires pour reprendre ces sociétés, et à une équipe dédiée capable de les accompagner dans ce parcours très particulier.

Le défi consiste toutefois à transposer ce modèle américain en Europe. Lors de son MBA à Harvard, Joachim rencontre son futur associé, Felipe Corcuera. « Il avait piloté les premières transactions en France, en Italie, en Pologne et au Portugal. Pour étudier le marché européen, il était l’interlocuteur évident. Nous avons fait le même constat. L’Europe réunissait tous les ingrédients pour faire fonctionner ce modèle, mais personne ne s’était vraiment lancé. Nous avons commencé à investir ensemble tout en vulgarisant le concept des search funds. »

Après son MBA, Joachim de Belgique rentre en Belgique en 2021. « Au départ, mon associé et moi avons investi à titre personnel. Nous ne savions pas si le modèle européen fonctionnerait réellement. » Les résultats positifs les encouragent à structurer leur approche. « Voyant que le modèle fonctionnait, nous avons créé un fonds, nous y avons intégré nos investissements existants et fait appel à des investisseurs externes. » En octobre dernier, Innesto Partners annonce la levée de 20 millions d’euros, ce qui porte son capital à 35 millions.

Le fonds adopte un nom italien évocateur. « Innesto signifie “greffer” en italien. L’idée est de prendre une base stable, une souche solide, et d’y greffer une jeune pousse qui redonne énergie et croissance. C’est la métaphore parfaite pour ces PME bien établies dans lesquelles nous plaçons un entrepreneur-repreneur qui insuffle dynamisme et énergie nouvelle. »

Pour sélectionner ses PME, Innesto Partners s’appuie sur des critères rigoureux. « Nous ciblons des PME très stables, évoluant dans des secteurs en croissance modérée mais régulière. Comme le disait Kennedy, “la marée montante lève tous les navires” : nous préférons être dans une industrie où la tendance de fond pousse tout le monde vers le haut, plutôt que de nous battre pour des parts de marché dans un secteur saturé. »

Cette approche explique un ciblage très précis. « Nous visons des sociétés générant entre 1 et 5 millions d’euros d’EBITDA. Ce segment est trop modeste pour attirer les investisseurs institutionnels et trop important pour les acquéreurs individuels. Il y a mécaniquement moins d’acheteurs, ce qui crée une fenêtre d’opportunité. »

Le mode d’emploi financier

L’économie de ces opérations obéit à des règles assez stables. Une cible typique se valorise autour de quatre à six fois son EBITDA, et l’acquisition se finance pour moitié par un emprunt bancaire, pour moitié par des fonds propres. Innesto Partners intervient généralement comme investisseur principal du tour de table, avec un ticket qui pèse environ 20 % de la table de capitalisation. Cela représente un apport en equity supérieur à un million d’euros par PME acquise.

Dix PME au portefeuille, une onzième en négociation

À ce jour, Innesto Partners a investi dans dix PME et est en cours d’acquisition de la onzième. Le fonds a par ailleurs pris des participations dans plus de 45 search funds. Le portefeuille de sociétés opérationnelles publié par Innesto comprend notamment Water Direct au Royaume-Uni, Flying Eye en France, E.L.T.I. et Napolillo Industry en Italie, Hotek Hospitality Group aux Pays-Bas, EZS Identtechnik en Allemagne et Rolfroz en Pologne, dernière entrée en date.

La carte des entrepreneurs-repreneurs financés dessine, elle, une géographie plus large que la seule Europe. Innesto Partners soutient des searchers en France, en Allemagne, en Italie, en Pologne, en Espagne, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, en Norvège et en Suisse, mais aussi aux États-Unis, au Canada et en Corée du Sud. Certains ont déjà bouclé leur acquisition, comme Monika Wincel avec Cedo Capital en Pologne ou Duco Salomons avec SaloMonte aux Pays-Bas. D’autres sont encore en phase de recherche. Quelques-uns ont refermé leur fonds sans avoir trouvé de cible, ce qui fait partie intégrante du modèle.

Pourquoi en parler aujourd’hui

Reste la question du calendrier. La levée de 20 millions d’euros ferait un prétexte commode, la dixième acquisition aussi. Joachim de Belgique écarte pourtant l’idée d’un déclencheur. Aucune étape précise du développement du fonds ne commande cette prise de parole, et le travail de pédagogie mené depuis plusieurs années n’a pas de date de fin. La démarche se veut moins une opération de communication qu’un plaidoyer pour un modèle encore mal identifié en Europe.

« Notre conviction, et notre message, est que la reprise par le biais d’un search fund constitue une voie entrepreneuriale crédible et accessible. Nous souhaitons continuer à le faire savoir, pour encourager davantage d’entrepreneurs à s’engager sur cette voie. » Les destinataires sont doubles : les dirigeants de PME familiales sans successeur désigné, et les cadres qui n’imaginent pas encore pouvoir reprendre une entreprise plutôt que d’en créer une.

Une entreprise familiale

À l’instar de nombreuses entreprises pour lesquelles il cherche un repreneur, Innesto Partners est une entreprise familiale : Joachim travaille en effet avec sa sœur cadette, la princesse Luisa de Belgique. « Acquérir des entreprises familiales avec une équipe elle-même familiale crée une compréhension naturelle des enjeux. Travailler avec ma sœur Luisa est un véritable bonheur professionnel : son expertise d’avocate d’affaires apporte une dimension juridique précieuse à nos opérations. »

Derrière la mécanique d’Innesto, il y a un engagement personnel total. « Ma sœur observe avec justesse que je ne dirige pas Innesto, je le vis littéralement. Cette immersion totale, de nombreux entrepreneurs la reconnaîtront. Lorsqu’on lance une aventure de cette ampleur, elle mobilise chaque parcelle d’énergie disponible. »

« Si l’on veut atteindre un objectif, il faut y consacrer tout ce que l’on a »

Et Joachim de Belgique sait pourquoi il tient ce rythme : « Ce qui me nourrit au quotidien, c’est de pouvoir offrir des opportunités concrètes à des entrepreneurs, de les accompagner dans leur croissance et de les voir concrétiser leur rêve de diriger une PME. Sans cette satisfaction personnelle, cette énergie constante serait impossible à maintenir. » Une vision du travail qui lui vient de son père, l’archiduc Lorenz d’Autriche-Este. « Mon père me répétait que la vie était faite pour travailler, travailler, et encore travailler. Si l’on veut atteindre un objectif, il faut y consacrer tout ce que l’on a. Je reste convaincu qu’avec de la discipline, de la persévérance et beaucoup de travail, on peut aller très loin. »

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