Douze mois après la prestation de serment du Premier ministre Bart De Wever, la Belgique amorce une phase de recalibrage économique. Dès son entrée en fonction, le gouvernement fédéral a dressé un constat préoccupant : un budget fragilisé, une pression fiscale élevée, une compétitivité en berne, un taux d’inactivité important, un vieillissement accéléré de la population et des incertitudes persistantes en matière d’approvisionnement énergétique. Dans ce contexte, l’accord de coalition répond avant tout à une nécessité économique.
La coalition formée par la N-VA, le CD&V, Vooruit, le MR et Les Engagés est née dans un climat d’urgence. L’objectif est de redonner un second souffle à une économie fragilisée, devenue le talon d’Achille de la prospérité nationale. Un an après son entrée en fonction, la question se pose : les premières inflexions sont-elles perceptibles ? Pour Pieter Timmermans, administrateur délégué de la Fédération des entreprises belges (FEB), cette urgence s’inscrit pleinement dans un contexte international profondément bouleversé. « Le monde et l’environnement géopolitique ont radicalement changé en un an », observe-t-il. Timmermans évoque un véritable séisme. « Nous sommes dos au mur. » Ce qui, jusqu’il y a peu, relevait encore de choix politiquement sensibles s’impose désormais comme une nécessité, sous l’effet de pressions extérieures de plus en plus fortes.

Selon lui, cette pression explique la mise en place de réformes structurelles sur le marché du travail. Il qualifie notamment de mesure historique la limitation dans le temps des allocations de chômage, dans la mesure où elle modifie en profondeur les mécanismes d’incitation. Pour la FEB, la hausse du taux d’emploi constitue un enjeu à la fois social, économique et budgétaire.
Du côté de Voka, le réseau flamand d’entreprises, le constat est similaire : une rupture s’opère. Des réformes longtemps reportées par les gouvernements précédents sont désormais engagées. Son administrateur délégué, Frank Beckx, invite toutefois à replacer ces évolutions dans une perspective économique plus large. « L’emploi est essentiel, mais sans gain de productivité, les fondations restent fragiles. » L’organisation patronale flamande souligne que la Belgique connaît depuis plusieurs années un affaiblissement relatif de sa dynamique de productivité par rapport à certains pays voisins. Augmenter le nombre d’actifs apparaît nécessaire, mais le véritable enjeu demeure celui de la valeur effectivement créée au sein des chaînes de valeur internationales.

C’est dans ce contexte que Frank Beckx plaide pour la mise en place d’un véritable programme de croissance. « Les réformes doivent s’inscrire dans une stratégie clairement orientée vers l’innovation, la numérisation, l’ancrage industriel et la sécurité des investissements. » À défaut d’une telle dynamique, Voka redoute un essoufflement du soutien aux réformes. « Les entreprises doivent percevoir ces mesures non seulement comme des réponses défensives, mais aussi comme des leviers porteurs de perspectives. »

Pour Bart Buysse, administrateur délégué de l’UNIZO – l’Union des entrepreneurs indépendants –, la volonté de réforme est désormais bien perceptible. « Je suis actif dans ce milieu depuis plusieurs décennies et il est difficile de nier que des mesures concrètes sont désormais prises sur des dossiers en attente depuis des années. » Il cite notamment la limitation dans le temps des allocations de chômage, la réforme des pensions, la prise en charge des malades de longue durée ou encore une plus grande flexibilité du droit du travail. « De nombreux ministres des Pensions et plusieurs commissions se sont succédé, mais je constate aujourd’hui des avancées plus rapides et plus concrètes. »
Les trois organisations patronales convergent toutefois sur un même point : les défis liés à la mise en œuvre des réformes et à leur prévisibilité. Le cadre budgétaire en constitue la pierre angulaire. Or, la hausse des dépenses liées aux retraites et à la santé réduit fortement les marges de manœuvre. Les réformes doivent à la fois renforcer la compétitivité et générer de nouvelles recettes, créant ainsi un décalage entre les ambitions affichées et les contraintes budgétaires.
La situation est telle qu’un addendum à l’accord de gouvernement a dû être adopté afin de prévoir des économies et des réformes supplémentaires. Les mesures relatives au marché du travail, aux pensions ou encore à l’introduction d’un impôt sur les plus-values s’avèrent particulièrement techniques et n’ont, à ce stade, pas encore été adoptées par le Parlement. Certaines des réformes les plus structurantes ont ainsi été reportées au-delà de la fin de l’année et restent en attente d’examen parlementaire. Dans ce contexte, la cohésion de la majorité apparaît plus que jamais déterminante.
« Le train est lancé, mais il doit rester sur les rails »
Bart Buysse met en garde contre les risques liés à une précipitation sous la pression budgétaire. « La rapidité était nécessaire, mais l’exercice relève parfois du bricolage. À vouloir des résultats immédiats, on risque de ne pas disposer du temps suffisant pour en évaluer pleinement l’impact. » Il évoque notamment les débats autour de la TVA, de l’impôt sur les plus-values et des mécanismes d’indexation. À une époque où l’on prône la compétitivité et la simplification, on ajoute encore davantage de complexité. « Le train est lancé, mais il doit rester sur les rails », résume-t-il. Après une année 2025 marquée par le lancement des réformes, 2026 devra, selon lui, être celle de leur concrétisation. Les effets positifs sont désormais attendus sur le terrain.
Cette inquiétude est également perceptible du côté de la FEB. Pieter Timmermans met en garde contre les effets de mesures temporaires assorties de contraintes structurelles, susceptibles d’affaiblir la compétitivité à long terme. « La compétitivité ne se joue pas sur un seul exercice budgétaire, mais se construit à travers l’accumulation des coûts sur plusieurs années. »
Voka partage cette analyse et insiste en particulier sur l’importance de la sécurité juridique. « Les entreprises investissent dans une perspective de long terme. L’incertitude entourant les interprétations fiscales, les mécanismes de compensation énergétique ou encore les arrêtés d’exécution est de nature à freiner les décisions d’investissement », souligne Frank Beckx. Dans ce contexte, la prévisibilité apparaît tout aussi déterminante que la réduction des charges. En l’absence d’un calendrier clair, les réformes entretiennent le doute, relèvent-ils d’une même voix.

Ces incertitudes sont renforcées par la complexité institutionnelle du pays. Geert Janssens, économiste en chef d’Etion – le forum pour l’entrepreneuriat engagé –, souligne que la Belgique se caractérise par une fragmentation des compétences et des processus de réforme souvent jalonnés de multiples négociations. « Même lorsque l’orientation stratégique est claire, sa mise en œuvre peut manquer de lisibilité. Pour les entrepreneurs, cette complexité constitue une source d’inquiétude permanente. »
Le secteur de l’énergie illustre particulièrement bien ces tensions. La FEB salue le choix du gouvernement fédéral d’inscrire ce dossier à l’échelle européenne, où se situent de nombreux leviers d’action. Dans le même temps, Voka rappelle que les entreprises attendent des garanties concrètes en matière de sécurité d’approvisionnement, de coûts et de capacité du réseau. La congestion du réseau devient un frein tangible à l’investissement. Pour des entreprises dont l’horizon se compte en décennies, la clarté du cadre politique demeure un facteur déterminant.
Bart Buysse apporte, pour sa part, le point de vue des PME. « Autrefois, les tensions géopolitiques concernaient surtout les grandes entreprises actives à l’international. Aujourd’hui, même le commerçant local en ressent les effets, y compris à travers les répercussions de conflits comme celui en Iran. La hausse des coûts de l’énergie et du transport se répercute jusqu’aux plus petites entreprises. »

Un point fait toutefois largement consensus : le leadership du Premier ministre. Pieter Timmermans n’hésite pas à comparer Bart De Wever à l’ancien chef du gouvernement Jean-Luc Dehaene, saluant sa vision stratégique. « C’est un fin stratège, qui a toujours plusieurs coups d’avance. » Bart Buysse abonde dans ce sens : « Je crois en sa détermination et en son intelligence. Il est, selon moi, l’homme de la situation. » Voka souligne également un positionnement plus affirmé de la Belgique dans les dossiers européens liés à la compétitivité et à l’industrie. Mais ce soutien reste conditionné aux résultats. Geert Janssens met en garde : sans une dynamique économique tangible, le soutien en faveur de nouvelles réformes risque de s’éroder. « La cohérence et la clarté sont essentielles pour maintenir les entrepreneurs engagés. Le gouvernement a réussi à faire évoluer les mentalités, mais sur le terrain, les résultats concrets restent encore limités. » Bart Buysse, administrateur délégué de l’UNIZO, résume la situation de manière pragmatique : « Si les entrepreneurs constatent une amélioration de la compétitivité et de la flexibilité, ainsi qu’un allègement des charges administratives, la confiance reviendra. »
Après un an, le bilan reste nuancé. La dynamique des réformes semble aujourd’hui plus structurelle que lors des précédentes législatures. L’ambition est réelle, tout comme le sentiment d’urgence. Reste toutefois l’épreuve décisive : traduire ces mesures en investissements concrets, en gain de productivité et en une trajectoire crédible de stabilisation de la dette. Comme le résume Pieter Timmermans : « Un Premier ministre est, pendant cinq ans, un gestionnaire de crise. »
