Vous avez probablement ressenti ce frisson ces derniers mois. Ce moment où l’on consulte les actualités économiques en se demandant quelle nouvelle secousse va ébranler les marchés. Dans ce brouillard géopolitique, deux forces pourraient redessiner l’avenir économique : l’intelligence artificielle et la transition climatique. C’est le message, à la fois lucide et résolument optimiste, que livrent les stratèges de BNP Paribas Fortis dans leurs perspectives semestrielles.
Oubliez les scénarios linéaires. L’économie mondiale est entrée dans ce que les historiens appellent un fourth turning — une de ces périodes de rupture qui surviennent tous les 80 à 100 ans et redéfinissent les règles du jeu. Guerres commerciales, inflation tenace, taux d’intérêt élevés : le contexte pèse sur la croissance. Mais pour ceux qui savent lire entre les lignes, il recèle aussi des opportunités sans précédent.
« Pour quiconque en douterait encore : nous vivons un fourth turning », affirme Philippe Gijsels, Chief Strategy Officer chez BNP Paribas Fortis. « Politiquement, cela se traduit par une instabilité mondiale, une fragmentation et des conflits. L’une des conséquences en est la volatilité : lorsque les actions, les taux, les matières premières et les devises bougent, c’est désormais par vagues amples. »
Les chiffres qui donnent le ton
Les révisions de croissance parlent d’elles-mêmes. Pour la Belgique, BNP Paribas Fortis ramène sa prévision de croissance de 1,1 % à 0,7 % fin 2026 — une correction significative qui reflète les vents contraires actuels. L’inflation, elle, s’établirait à 3,5 % cette année avant de refluer à 2,2 % en 2027.
À titre de comparaison, la zone euro devrait connaître une croissance de 0,6 % en 2026 et de 1,6 % en 2027, pour une inflation estimée respectivement à 3,0 % et 3,3 %. Aux États-Unis, les prévisions de croissance restent plus élevées, à 2,3 % cette année et 2,4 % en 2027, mais l’inflation y demeurerait également plus soutenue, à 3,7 % en 2026 et 2,8 % en 2027.
La cause immédiate ? Les tensions au Moyen-Orient perturbent gravement les marchés de l’énergie. Près de 15 % de la production mondiale de pétrole n’arrive plus sur le marché. Si le détroit d’Ormuz reste fermé, des pénuries physiques pourraient émerger, déclenchant de nouvelles flambées des prix.
L’intelligence artificielle : +3,6 points de PIB aux États-Unis d’ici 2034
Au-delà de la conjoncture immédiate, c’est une transformation structurelle qui se dessine. Et l’IA en est le moteur principal.
Les chiffres sont vertigineux : selon l’étude de BNP Paribas Fortis, l’intelligence artificielle pourrait ajouter 3,61 points de pourcentage au PIB américain d’ici 2034 par rapport à un scénario sans IA. En Europe, l’effet combiné de l’IA et des dépenses de défense atteindrait 1,88 point de PIB sur la même période.
« À long terme, l’IA contribuera à une productivité accrue et à des processus économiques plus efficaces », explique Koen De Leus, Chief Economist de BNP Paribas Fortis. « L’analyse démontre que les effets de croissance positifs de l’IA sur la productivité compenseront largement les impacts négatifs d’autres tendances à long terme sur le PIB. »
L’écart entre les deux rives de l’Atlantique interroge. Les États-Unis conservent leur avance dans l’adoption de l’IA — une réalité que les chefs d’entreprise européens feraient bien de méditer. Mais les économistes soulignent que cette évaluation ne fait pas consensus : l’incertitude sur le potentiel réel de l’IA reste immense, avec des écarts d’un facteur 20 entre les prévisions les plus prudentes et les plus optimistes.
L’économie en K : gagnants et perdants
Cette révolution technologique crée ce que les stratèges de BNP Paribas Fortis appellent une « économie en K ». Les entreprises qui embrassent l’IA voient leur trajectoire s’envoler — c’est la branche ascendante. Celles qui la subissent plongent — la branche descendante.
Exemple emblématique : le développement logiciel traditionnel, menacé par les capacités croissantes de l’IA en programmation. À l’inverse, des secteurs comme la santé, la biotechnologie et l’industrie profiteront indirectement de ces avancées grâce aux gains de productivité qu’elles permettent.
L’emploi, lui, devrait finalement s’équilibrer : certains postes disparaîtront, mais la hausse de la productivité et la baisse des coûts de production stimuleront la demande pour de nouveaux produits et services, créant de nouvelles opportunités professionnelles.
Transition climatique : +13 points de PIB mondial d’ici 2060
Deuxième moteur de croissance à long terme — et peut-être le plus contre-intuitif : la transition climatique.
L’étude d’Oxford Economics citée par BNP Paribas Fortis livre un constat sans appel : plus la transition sera rapide, plus le PIB sera élevé à long terme. Une transition net zéro accélérée pourrait doper le PIB mondial de 13 points de pourcentage d’ici 2060 par rapport au scénario actuel, moins ambitieux.
Le mécanisme ? Les dommages climatiques évités représentent une économie colossale. Événements extrêmes plus fréquents, baisse de la productivité du travail dans les régions chaudes, pertes de production : l’inaction coûte cher — bien plus cher que l’action.
Certes, la transition a un prix à court terme. Des taxes carbone plus élevées pèsent sur le pouvoir d’achat. Mais les gains cumulés à moyen terme sont substantiels : innovations qui réduisent les coûts futurs, ouverture de nouveaux marchés, sécurisation de l’accès aux ressources stratégiques comme l’eau et les matières premières.
« Dans chacun des scénarios proposés par Oxford Economics, les prix seront en 2050 supérieurs de 20 points de pourcentage à ce qu’ils auraient été avec un rythme d’inflation de 2 % », prévient Koen De Leus. « La transition climatique exercera une pression supplémentaire sur les prix dans les décennies à venir, c’est un facteur à anticiper. »
Belgique : le signal d’alarme des finances publiques
Pour les décideurs belges, le rapport sonne une mise en garde sérieuse. Le pays entre progressivement en « zone à risque » sur le plan budgétaire.
Le problème ? L’écart entre la croissance nominale attendue et le taux d’intérêt implicite sur la dette existante se réduit dangereusement — à moins d’un point de pourcentage. Or ce taux devrait encore augmenter dans les années à venir, l’État devant se refinancer aux conditions actuelles, plus coûteuses.
Avec un déficit primaire attendu à 3,5 %, la dette publique en pourcentage du PIB continuera de croître mécaniquement. Pour simplement la stabiliser, il faudrait une amélioration de 3 points de pourcentage du solde primaire.
La comparaison avec huit autres grandes économies industrialisées est cruelle : la Belgique et la France figurent parmi les moins bons élèves sur tous les indicateurs clés — hausse du taux d’intérêt implicite, dette brute, déficit primaire, baisse de la croissance attendue.
Le verdict des économistes est sans détour : « Des économies difficiles s’imposent. »
Ce que ça signifie pour les investisseurs
Dans ce contexte, quelle stratégie adopter ? Les recommandations de BNP Paribas Fortis dessinent un équilibre entre prudence et conviction.
Actions : optimisme à long terme, prudence à court terme. Les actifs réels restent privilégiés face aux liquidités dans un environnement inflationniste. Mais les risques immédiats — dégradation au Moyen-Orient, afflux de nouvelles introductions en Bourse des géants de l’IA comme Anthropic et OpenAI — incitent à la vigilance.
Obligations : privilégier « le ventre de la courbe », soit des échéances de trois à cinq ans. Les durées longues sont trop exposées à la hausse des taux ; les courtes, trop proches du rendement du cash. La qualité prime : les credit spreads historiquement bas ne compensent pas suffisamment le risque des émetteurs fragiles.
Matières premières : plus stratégiques que jamais. Après 30 années de sous-investissement, le secteur peine à rattraper une demande en forte croissance.
« Les métaux conservent un potentiel énorme », souligne Philippe Gijsels. « Des éléments nouveaux, comme le blocage du détroit d’Ormuz ou les tensions persistantes entre les États-Unis et la Chine, rendent l’énergie, les minéraux critiques et les terres rares plus stratégiques que jamais. »
Le mot de la fin
Les années à venir seront économiquement exigeantes. Inflation plus élevée, taux en hausse, tensions géopolitiques persistantes : le confort des décennies précédentes appartient au passé. Mais dans ce fourth turning, estiment les experts, ceux qui sauront capitaliser sur l’innovation technologique, la transition durable et des investissements de qualité trouveront des opportunités que les périodes de stabilité ne permettent pas.
L’IA et le climat ne sont pas que des défis. Ce sont les deux moteurs d’une croissance nouvelle — pour qui accepte de regarder au-delà de l’horizon immédiat.
