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Fusion Rossel-IPM en stand-by, listes noires et réforme des aides à la presse : le Big Bang des médias francophones

Y a-t-il un grain de sable dans la mécanique qui doit conduire à la fusion des deux grands groupes de presse francophones, Rossel et IPM ? L’avis de l’Autorité Belge de la Concurrence (ABC) qui était attendu pour le mois de janvier, n’arrivera sans doute pas avant le mois de mars. Et pendant que le personnel de L’Avenir a commencé à négocier le plan de mise au chômage économique partiel, la ministre des médias Jacqueline Galant a lancé un chantier qui vise à réformer totalement le système d’aides à la presse, dépassé par la révolution numérique et menacé par la fusion imminente. Analyse.

« La fusion prend du retard ». C’est Denis Pierrard lui-même, directeur général d’IPM, qui l’a confirmé ce jeudi au personnel de L’Avenir, à l’occasion d’un conseil d’entreprise extraordinaire convoqué pour présenter le plan de chômage économique prévu par IPM pour le personnel de L’Avenir. Lors de ce premier round des négociations (une deuxième rencontre est prévue mardi prochain), la direction d’IPM a joué cartes sur la table : le régime de chômage économique se concrétisera par 2 jours de chômage par mois sur une période de 3 mois, soit un total de 6 jours par personne.

La période de trois mois devrait prendre cours à partir de la deuxième quinzaine de février. « Concrètement, on n’a pas la possibilité de s’opposer à ce chômage économique, mais on va tout faire pour qu’il soit juste et pour que l’impact économique sur le personnel soit le moins lourd possible », nous confie Martine Simonis, secrétaire générale de l’Association des Journalistes professionnels (AJP). Pour obtenir le feu vert sur ce chômage économique, IPM a fait valoir des arguments prévus par l’ONEM, comme une baisse du chiffre d’affaires de -10% de l’entreprise, ce qui est le cas lors des deux derniers trimestres. Il faut dire que la situation économique de L’Avenir n’est pas des plus florissantes : au cours des derniers exercices, l’entreprise a accumulé un cash-flow négatif à hauteur de 5 millions d’euros.

Chômage économique « pour tous » à L’Avenir : accord en vue

De tous les titres de presse francophones, le quotidien régional namurois est celui qui souffre le plus de la fin de l’aide sur les tarifs de distribution des journaux. Le modèle de L’Avenir repose essentiellement sur ses abonnements « papier » très souvent livrés dans des zones rurales, moins bien desservies par les distributeurs, ce qui fait fondre les marges comme neige au soleil. La négociation et la formalisation de l’accord seront sans doute scellées mardi prochain. « IPM s’est engagé à limiter au maximum l’impact et se dit prêt à faire l’un ou l’autre geste, notamment pour que le chômage n’impacte pas les primes de fin d’année », poursuit Martine Simonis. Les représentants du personnel et des journalistes ont exigé et obtenu que la mesure touche l’ensemble du personnel, membres du comité de direction et cadres compris. La perte de salaire sera compensée partiellement par une allocation de l’ONEM et par une participation financière de l’employeur. Pour 44% du personnel, la perte sur salaire sera limitée voire inexistante selon la direction.

Listes noires à L’Avenir : deux lettres sans réponse…

L’autre dossier qui inquiète le personnel de L’Avenir, c’est évidemment le projet de fusion entre IPM et Rossel, qui a été signé par les deux groupes, en attendant l’avis de l’Autorité Belge de la Concurrence, qui doit donner son feu vert à l’opération. Toutes les sources contactées confirme que le « dossier prend du retard », comme l’a confirmé Denis Pierrard devant le personnel de L’Avenir. « L’ABC pose beaucoup de questions », a précisé le directeur général d’IPM. « Cet allongement des délais est tout de même étrange », nous confie une autre source proche du dossier, « car l’ABC a envoyé toutes ses questions depuis des mois, depuis l’été 2025 ».

Une autre source nuance. « La raison d’être de l’Autorité Belge de la Concurrence, c’est de s’opposer aux situations de monopole, or le projet de fusion entre Rossel et IPM va de fait, malgré l’argumentation des deux groupes qui font valoir l’univers concurrentiel global (GAFAM), installer un monopole au niveau de la presse quotidienne en Belgique francophone ».

Mais avant de rendre son avis (trois options, feu vert, feu rouge et feu vert sous condition) l’ABC doit aussi tenir compte d’un éventuel plan B potentiel, pour comprendre si le refus n’engendrerait pas une situation encore plus grave. Pour en revenir au cas de L’Avenir, le personnel s’inquiète aussi des projets de rapprochement avec Sudinfo, pour créer le pilier régional du futur groupe fusionné, où il est question de synergies profondes et d’un plan social conséquent. Forbes avait révélé que des « listes noires » de journalistes indésirables circulaient chez Rossel, essentiellement des gens ciblés pour leur côté « syndical », leur indépendance et leur « inadéquation » au futur projet. Sur base de notre article, Martine Simonis a écrit aux deux CEO de Rossel et d’IPM, Bernard Marchant et François Le Hodey, en leur demandant de confirmer ou de démentir l’information. « Je n’ai pas eu de réponse à mes courriers », précise Martine Simonis.

Aides à la presse : vers un big bang des médias francophones

Mais les secousses provoquées par cette fusion ne se limitent pas au niveau social. L’onde de choc a officiellement atteint le monde politique, au plus haut niveau. De manière générale, le monde politique ne voit pas d’un bon œil la naissance d’un monopole médiatique, même parmi les pragmatiques qui y voient la seule alternative à la disparition de titres et d’emplois. La ministre des Médias Jacqueline Galant (MR) a frappé un grand coup cette en lançant « un grand débat démocratique sur l’avenir du soutien public à la presse écrite en Belgique francophone ». Pour la ministre, une remise à plat des aides à la presse s’impose « face aux bouleversements profonds du paysage médiatique — numérisation de l’information, évolution rapide des usages, fragilisation des modèles économiques et concentration des acteurs. »

Le risque : des aides d’État potentielles…

Au cœur de l’initiative : la remise en question d’un système d’aides datant de 2004, conçu pour l’ère du papier et largement dépassé dans les faits par la transition numérique. « L’objectif n’est pas de refaire ce qui a déjà été fait et qui n’a pas servi à grand-chose, mais de répondre à une question centrale : nos dispositifs de soutien à la presse sont-ils encore adaptés aux usages des citoyens alors que les médias connaissent des mutations profondes », s’interroge la ministre.

Plutôt qu’une réforme « technocratique », la ministre souhaite que le débat se tienne au Parlement, afin d’y associer l’ensemble des forces politiques démocratiques. « Vu l’importance démocratique de la presse et son rôle de contre-pouvoir, je souhaite que le débat soit le plus large possible. Le Parlement me semble être l’enceinte la plus pertinente pour le mener. »

Dans l’entourage de la ministre, on pense aussi que le projet même de fusion entre Rossel et IPM renforce l’urgence de modifier le décret, pour ne pas que ces aides à la presse, qui bénéficient aujourd’hui presque totalement aux deux groupes de presse, ne soient assimilables, dans l’optique d’une fusion, à des aides d’état, que l’Union européenne interdit et traque systématiquement.

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