Toon Haverals est difficile à enfermer dans une seule catégorie. Ingénieur architecte de formation, il est actif en tant qu’investisseur et développeur, PDG de LIFE, cofondateur d’ICI, mais surtout : il conçoit l’immobilier comme un instrument social.
« Je suis ingénieur architecte de formation, mais très vite, j’ai évolué vers le développement immobilier, l’investissement et l’entrepreneuriat », explique Toon Haverals. « D’une part, j’étais convaincu qu’il existait de bien meilleurs architectes que moi, mais d’autre part, j’ai surtout réalisé que je pouvais ainsi avoir davantage d’impact sur le monde. Je m’interroge sur la pertinence : comment améliorer le monde à travers ce que l’on construit ? Et comment avoir un impact positif sur la qualité de vie du plus grand nombre ? Cela peut sembler idéaliste, mais c’est ce qui me fait lever chaque matin. »
Deux entreprises, une même vision
Life se spécialise dans les projets de reconversion. Il s’agit souvent de bâtiments complexes, à grande échelle, fortement ancrés dans le tissu urbain, où la valeur économique n’est pas la seule priorité, mais aussi la plus-value sociale. Les projets ne sont pas guidés par une valeur architecturale spectaculaire, mais par la question de ce qu’un lieu peut apporter à ses utilisateurs et à la ville alentour. En parallèle, Toon Haverals a développé avec Tim Goes Ici : un concept d’hospitalité axé sur des séjours en pleine nature assortis d’une mission sociale prononcée. Ici développe et exploite des retraites durables (comme Ici in the Trees, Ici at the Stables et plus récemment Ici On the Water) où architecture, intégration paysagère et infrastructures partagées vont de pair. Le principe : des clusters volontairement limités de cabanes qui laissent la place à la nature, à la rencontre et aux expériences collectives.

Plus-value sociale
La position de Toon Haverals est atypique dans le monde de l’immobilier. Avec Ici, il est lui-même l’architecte, tandis qu’avec Life, il adopte délibérément une autre approche. « Chez Life, je suis la caisse de résonance de l’architecte. Je tiens toujours à travailler avec les meilleurs, car on va plus loin en croisant les perspectives. Mon rôle est de déterminer comment, au-delà de la valeur financière, on peut dégager la plus grande plus-value sociale d’un projet. Ça va bien au-delà d’une façade. »
Tissu social
Chez Ici, Toon Haverals mesure littéralement l’impact de son travail à travers les livres d’or. « On lit les témoignages des hôtes et on voit ce qu’un lieu provoque chez les gens. Nous cherchons cependant à aller un cran plus loin en intégrant un peu de sensibilisation à nos projets : l’impact de l’économie locale sur l’alimentation (Ici at the Stables), la création de bassins tampons pour éviter les crues (Ici on the Water), l’intégration de châteaux ou d’éléments patrimoniaux dans des projets pour sensibiliser les gens à l’importance de préserver ces témoins du passé, etc. »
« Chez Life, nous réfléchissons surtout à la façon de faire cohabiter des personnes aux horizons divers et de contrer activement la ségrégation au profit de l’inclusion. » L’un des projets dont il est le plus fier est la reconversion d’un ancien bâtiment universitaire à Liège en projet de coliving. « Nous avons fait cohabiter des gens de 22 à 72 ans, représentant plus de 20 nationalités. Le jour de l’inauguration officielle, le bourgmestre pensait que nous avions engagé des acteurs, car tout le monde semblait si heureux. C’étaient simplement les résidents. Cela montre ce qui est possible lorsqu’on ne construit pas pour un seul profil. »
Selon lui, c’est un problème structurel dans la société. « La plus grande menace aujourd’hui est ce cercle vicieux idéologique dans lequel les réseaux sociaux nous enferment : nous risquons de nous entourer uniquement de gens qui pensent comme nous. L’immobilier peut jouer le rôle inverse : réunir des personnes de milieux différents. La pierre peut littéralement créer des structures sociales. »
Critique de la logique immobilière classique
Sa vision tranche avec le développement immobilier classique en Belgique. « Nous construisons toujours comme si le monde n’avait pas changé depuis cinquante ans. Or la définition de la famille évolue, la société change, le climat change. Il y a tant de bouleversements sociaux qui ne se traduisent pas dans notre façon de construire. » Selon Toon Haverals, le problème ne vient pas de la technique, mais du point de vue. « Nous pensons trop souvent à partir de notre propre cadre de référence. Si nous regardions un peu autour de nous et écoutions simplement les gens dont l’idéologie diffère de la nôtre, nous verrions que la réalité est plus nuancée qu’elle ne le paraît depuis notre seul prisme. En faisant cela plus souvent, nous trouverions de meilleures solutions, plus créatives, pour le monde de demain. »
Échelle humaine
Chez Ici, cette vision se traduit par un modèle délibérément à petite échelle. « Nous ne dépasserons jamais les vingt-cinq cabanes sur un seul site. L’expérience doit rester unique, pas devenir un produit de masse. » Chez Life, c’est différent. « Là, l’échelle est un moyen, pas une fin. L’échelle permet l’optimisation, mais nous recherchons toujours l’échelle humaine. On crée des structures dans les structures : de petits groupes de vie au sein de plus grands ensembles. Ainsi, on conserve une échelle humaine, même dans des projets de grande envergure, et les gens ne perdent pas leur identité. »
Portus Gand
L’acquisition récente du site de Portus à Gand par Life une tour en béton emblématique au cœur de la ville, s’inscrit également dans ce cadre plus large. « C’est un mastodonte unique, la seule vraie tour de Gand. Nous réalisons beaucoup de reconversions de structures existantes, car elles ont une histoire. C’est un peu plus stimulant que de construire sur une page blanche. » Mais l’ambition va bien au-delà d’un développement immobilier classique. « Nous voulons aussi redonner quelque chose à la ville. Avec Piet Oudolf, nous préparons un jardin public unique. Un parc de rang mondial pour les Gantois. » La livraison est prévue pour 2029.

Tourisme de soins et impact social
Chez Ici, ce rôle sociétal est encore plus explicite. Haverals parle délibérément de tourisme de soins, non comme un argument marketing mais comme une conviction. « Il ne s’agit pas d’un marché de niche, mais de sensibilisation. Il ne suffit pas de placer les gens dans une forêt, dans la nature : il faut aussi les confronter à des enjeux sociaux. » Il réfléchit à des logiques inversées. « Autrefois, nous isolions les personnes jugées « difficiles », souvent littéralement dans les bois : les personnes âgées, les demandeurs d’asile, les personnes en situation de handicap. Et nous fermions les yeux. Moi, je veux réfléchir à la façon de réintégrer ces personnes dans la société. » Les idées concrètes sont radicales mais réfléchies : faire cuisiner des demandeurs d’asile pour les hôtes et leur offrir un voyage culinaire, associer les soins aux personnes âgées à du logement étudiant abordable, mettre des gens sans expérience du secteur en contact avec l’univers du soin. « Mais de façon accessible. Humaine. » Même les petites interventions comptent pour lui. « Nous ne devons pas nous retrancher derrière les dirigeants du monde. Chacun de nous peut avoir un impact, même modeste. La somme de toutes ces petites initiatives peut enclencher des changements. Comme on dit : les petits ruisseaux font les grandes rivières. »
Échelle et investisseurs
Ici est très rentable sur le plan opérationnel grâce aux revenus locatifs (il faut toujours réserver plusieurs mois à l’avance pour une cabane) mais il y a aussi une valeur structurelle supplémentaire. « On construit une marque. À long terme, on crée de l’échelle, et l’échelle a de la valeur. Au-delà des revenus locatifs, on construit un portefeuille qui acquiert une valeur économique globale. » Pour autant, la croissance n’est pas une fin en soi. « Nous ne cherchons pas les gains rapides. Ce que nous faisons doit être crédible. L’immobilier qui va trop vite n’est généralement pas le meilleur. » Avec l’arrivée de nouveaux actionnaires, une expansion maîtrisée est néanmoins à l’ordre du jour : « Dirk et Bert apportent une assise financière et de nouvelles perspectives, c’est très enrichissant. Mais l’ADN ne changera pas. »
Convaincre les investisseurs s’avère moins difficile qu’on ne le suppose souvent. « Il faut surtout connecter les bonnes personnes. Dans l’immobilier, qui s’inscrit par excellence dans un horizon de long terme, il est important de baser les collaborations sur des relations humaines solides et des valeurs partagées. La connexion doit être là pour écrire ensemble une belle histoire… »
Expansion internationale
Alors que Life est actif à l’international depuis plus de dix ans, Toon Haverals regarde pour l’instant l’étranger avec Ici surtout par curiosité. « Une autre nature, d’autres contextes et cultures, d’autres paramètres à intégrer. C’est inspirant. » Il ne perçoit aucun risque pour l’identité de la marque. « Si vous grandissez tout en restant crédible, cela renforce votre ADN. Plus vous pouvez proposer de façons différentes d’améliorer la qualité de vie, plus votre entreprise gagne en force. Et cela augmente également la valeur. » Les plans concrets ne sont pas encore publics. « Mais nous explorons actuellement plusieurs pistes concrètes. » Affaire à suivre.
