Dopper, qui fête son quinzième anniversaire, n’est pas seulement une marque néerlandaise de bouteilles d’eau réutilisables. C’est un mouvement qui, sous la direction de Virginia Yanquilevich, remet en question le système traditionnel de l’eau en bouteille. Grâce à l’innovation, à l’éducation et à l’influence politique, Dopper vise à normaliser la consommation d’eau du robinet.
Il y a quinze ans, la plage de Zandvoort était jonchée de bouteilles d’eau jetables. Ce constat a amené Merijn Everaarts à s’interroger. Pourquoi, dans un pays où l’eau du robinet est potable, les gens achètent massivement de l’eau en bouteille? Cette question a donné naissance à Dopper, un mouvement contre l’usage unique. La bouteille n’est apparue que plus tard, comme un moyen d’atteindre cet objectif.
Motivation personnelle
Cette mission touche aussi la CEO Virginia Yanquilevich. Elle a grandi en Argentine, où la pénurie d’eau faisait partie du quotidien. Enfant, elle voyait des gens mendier. Lorsqu’elle demandait à ses parents pourquoi le monde était si inégalitaire, sa mère lui répondait : « Si tu ne supportes pas l’injustice, tu dois agir. » À l’âge de treize ans, elle s’est rendue dans le sud de l’Argentine avec un groupe de jeunes pour faire du bénévolat. Ce qu’elle y a vu l’a profondément marquée. « Les gens devaient marcher des heures pour aller chercher de l’eau potable, ne pouvaient ni travailler ni étudier et n’avaient pratiquement pas de temps à consacrer à leur famille. C’est là que j’ai compris à quel point l’eau est essentielle et qu’elle est un droit humain. Sans eau, il n’y a pas de vie. C’est ancré profondément dans mon ADN. »

À 23 ans, elle déménage aux Pays-Bas pour rejoindre son amoureux. Elle apprend la langue et travaille dans divers environnements commerciaux, jusqu’à ce qu’elle fasse le point sur sa vie en 2016. « Où est passée cette jeune fille qui voulait rendre le monde un peu plus beau ? » Son coach lui demande de dresser une liste de dix entreprises pour lesquelles elle aimerait travailler. Elle note dix fois le même nom : Dopper. Elle envoie une lettre à l’entreprise. « Je voulais faire quelque chose qui me tenait vraiment à cœur. Je ressens encore aujourd’hui cette étincelle, chaque jour, avec mon équipe. »
Cette expérience personnelle façonne également son leadership. « Il est très puissant de diriger une organisation autour d’un sujet que vous avez vécu de près. Sinon, cela reste de la théorie. Quand on l’a vu soi‑même, c’est authentique. » Pour Dopper, cela signifie concrètement : mettre fin à l’eau conditionnée. Elle porte cette motivation intrinsèque en elle chaque jour. « Il ne s’agit pas d’un produit, mais d’une conviction qui vient de l’intérieur. Elle détermine chaque choix que nous faisons. »
Prise de conscience
Ces dernières années, le paysage social a profondément changé. La pollution causée par le plastique à usage unique est désormais à l’ordre du jour des organisations, des ONG et des gouvernements. Dopper participe activement à ces débats et a été présent à deux reprises aux conférences COP sur le climat. « Il ne s’agit pas seulement du plastique et de l’eau, mais de questions plus larges liées à la durabilité. Il est important et positif que Dopper ait cette tribune. Au début, personne ne parlait de la soupe de plastique. Aujourd’hui, il est presque impensable de ne pas le faire. »
En même temps, il n’y a pas lieu de se réjouir. « Tout le monde connaît le problème, mais aucune solution n’a encore été trouvée. » Selon Yanquilevich, il manque un sentiment d’urgence. Chaque minute, un million de bouteilles d’eau en plastique sont vendues. Les choix politiques vont parfois à l’encontre du changement, par exemple lorsque l’eau du robinet est plus taxée que l’eau en bouteille. « Stientje van Veldhoven, vice-présidente et directrice régionale Europe du World Resources Institute, l’a parfaitement exprimé. Elle a comparé le processus à l’ascension d’une montagne. “Quand nous repensons à cette ascension, nous voyons les exploits remarquables que nous pensions impossibles. Mais quand nous levons les yeux, nous voyons que l’humanité continue de consommer comme si nous avions presque deux planètes”. »
Contre-courant
Le contre-courant fait partie du jeu. L’industrie de l’eau en bouteille dispose de puissants lobbies et, dans certains pays, la durabilité est encore considérée comme une notion élitiste. « Nous ne voyons pas Dopper uniquement comme une marque, mais comme une voix. Et plus le lobby qui s’oppose à nous est puissant, plus cette voix doit se faire entendre. »
Un facteur crucial dans cette lutte est la confiance dans l’eau du robinet. Bien que 95 % des robinets en Europe fournissent une eau potable sûre, cette réalité ne se traduit pas automatiquement dans les comportements. « La perception, le goût et la culture jouent un rôle : aux Pays-Bas, on est fier de l’eau du robinet, tandis qu’en Belgique, on est plus sceptique et on utilise plus souvent des filtres. » Selon Yanquilevich, les compagnies des eaux doivent communiquer de manière transparente sur la sécurité.

Une approche holistique
Chaque bouteille Dopper achetée remplace en moyenne 104 bouteilles jetables par an. Sur une période de garantie de cinq ans, cela signifie au moins 89,8 millions de bouteilles jetables d’évitées. Yanquilevich estime que l’entreprise a déjà évité 150 millions de kilos de déchets plastiques. Dopper a délibérément choisi une approche holistique. « Le changement viendra lorsque les pouvoirs publics faciliteront l’accès à l’eau du robinet, que les entreprises encourageront le remplissage et que les consommateurs modifieront leur comportement. Nous voulons que les gens quittent leur domicile avec leurs clés, leur téléphone, leur portefeuille et leur bouteille réutilisable. » C’est pourquoi l’entreprise investit massivement dans l’éducation, en particulier auprès des jeunes, afin que le réemploi devienne une évidence dès le plus jeune âge. « La mission n’a pas de fin, mais chaque pas en avant compte. »
Dans un marché en pleine croissance, Dopper ne considère pas les autres bouteilles réutilisables comme des concurrentes. « Je considère comme positif le fait qu’il y ait davantage d’acteurs : plus il y a de gens qui réutilisent, mieux c’est », déclare Virginia Yanquilevich. Dopper se distingue en investissant dans la qualité, la transparence et la durabilité. « Nos bouteilles sont certifiées cradle to cradle et disposent de passeports produits. » À la question de savoir si la durabilité radicale est économiquement viable, elle sourit. « Nous devons cesser de penser à court terme et réfléchir au monde que nous voulons laisser derrière nous. À long terme, il n’y a pas d’alternative. Le remplissage est la seule solution. » La collaboration avec des organisations qui ne partagent pas forcément les mêmes valeurs, comme les entreprises qui tirent d’importants profits de l’eau, se fait progressivement. « La volonté est souvent déjà là, le défi réside dans la mise en œuvre. Nous les accompagnons dans cette démarche. »
L’accent mis sur la mission explique également pourquoi Dopper n’a longtemps pas accepté d’investisseurs externes. « Nous ne voulions pas sacrifier l’impact au profit d’un gain rapide. Cela nous a parfois fait passer à côté d’opportunités de croissance commerciale. Aujourd’hui, le paysage a changé. L’investissement à impact social est devenu plus courant. Des discussions sont possibles, tant que la mission reste au centre des préoccupations. » Sur le plan politique, Virginia Yanquilevich voit un levier évident : récompenser la réutilisation et soumettre à nouveau l’eau en bouteille à la taxe à la consommation. « Cela aurait un impact énorme. »
Dopper est présent dans toute l’Europe. L’internatio-nalisation n’est pas une fin en soi, mais un moyen d’avoir plus d’impact. L’innovation reste fonctionnelle : des ajouts intelligents qui correspondent au mode de vie, de travail et de fête des gens. « Nous voulons rester pertinents, en gardant à l’esprit les principes circulaires. En termes de matériaux et de durabilité, notre bouteille d’eau des premières années n’est pas comparable à celle d’aujourd’hui. Nous ne commercialisons pas de produits dont les gens n’ont pas besoin. Citons le bouchon avec paille qui s’adapte aux bouteilles existantes. Ainsi, nous ne produisons pas de nouvelle bouteille, mais un accessoire qui répond à différents modes de consommation. L’innovation doit toujours contribuer à notre mission. C’est ce que nous appelons “no excuses” : si vous aimez l’eau chaude, nous avons un thermos. Si vous buvez beaucoup, nous avons une bouteille d’un litre. Mais il s’agit toujours de remplir à nouveau. Nous n’allons pas soudain proposer une boîte à tartines. »
Dopper participe également à des festivals, tels que Paradise City. « Les gens veulent danser et emporter des boissons. C’est pourquoi nous avons conçu un cordon pour la bouteille et évitons le plastique. »
Les consommateurs ne sont pas les seuls à jouer un rôle clé, les entreprises et les pouvoirs publics aussi. Grâce à des initiatives telles que Dopper Wave, les entreprises s’engagent à abandonner l’eau en bouteille et à adopter l’eau du robinet comme norme. « Les entreprises sont de véritables accélérateurs », explique Yanquilevich. « Elles inspirent des centaines de personnes. »
