L’attente n’avait fait que grimper depuis le mois d’octobre et la première annonce de Ferrari par rapport à son tout premier modèle 100% électrique. L’Elettrica a, depuis, bien grandi et pris le doux nom de « Luce » (lumière, en italien). Les espoirs qui reposent sur ce bolide, dont le prix dépasse les 550.000 euros et qui a finalement été officiellement présenté en ce mois de mai, sont importants pour la marque au cheval cabré. Mais l’aventure ne commence pas sous les meilleures auspices…
La présentation à Rome constituait la dernière étape d’une révélation en trois temps du véhicule, qui a débuté l’année dernière avec la technologie de base de la voiture, puis la révélation de son intérieur il y a quelques mois.
Pour son sa présentation en périphérie de la capitale romaine, Ferrari avait mis les petits plats dans les grands, en investissant la Vela di Calatrava, une structure en forme de voile conçue par l’architecte et ingénieur espagnol Santiago Calatrava. Elle y avait invité plus de 200 journalistes du monde entier, avec en outre deux dîners de gala réunissant 800 clients à chaque événement.

La première Ferrari 5 places
La voiture, fruit d’un travail de développement de cinq ans, est un modèle cinq places, ce qui constitue une grande première pour Ferrari, jusqu’ici habituée plutôt à des modèles avec deux ou quatre places. Les configurations transaxle avec moteur avant-central et boîte de vitesses arrière ne permettaient en effet pas l’intégration d’une cinquième place, ce qui est rendu possible avec ce modèle électrique. Le coffre est dès lors très spacieux, avec une capacité de 600 litres, soit trois grandes valises. La rupture en matière d’espace intérieur avec l’héritage thermique est donc déjà présente.
Le prix de plus d’un demi-milliard d’euros est aussi une véritable rupture, puisqu’il se trouve bien au-delà de celui de tous les autres modèles existants.

En termes de vitesse, il n’est par contre point question de rupture, bien au contraire. La vitesse de pointe de la Luce est de plus de 310 km/h, avec le 0 à 100 km/h déjà atteint en 2,5 secondes et les 200 km/h en 6,8 secondes. Sa puissance maximale totale est de 1.040 chevaux, répartis sur quatre moteurs, le tout avec une grande batterie de 122 kWh proposant une autonomie supérieure à 530 km. Le poids, très élevé, de la voiture est de 2,26 tonnes, du jamais vu du côté de Ferrari.
Une Ferrari Apple Car ?
Le design a été développé en collaboration avec LoveFrom, un collectif créatif derrière lequel on retrouve Sir Jony Ive et Marc Newson. Ce sont les deux hommes qui se cachent derrière le design de l’iPhone, de l’iPad, de l’iPod, de l’Apple Watch ou encore du MacBook. Rien que ça.

A l’intérieur de l’habitacle, la rupture est totale, avec une griffe Apple clairement présente, mélangeant l’analogique et le numérique. Certaines commandes passent par l’interface de la console centrale, qui ressemble furieusement à une tablette de la marque à la pomme, d’autres se font via mécaniquement, à l’image de la ventilation. On peut aussi citer la présence d’un chronomètre au sein de cet écran principal.
Le volant présente, lui, un design à trois branches, avec quelques commandes intégrées dessus, dont celles pour change de mode de conduite, ainsi que des palettes positionnées à l’arrière. A cela s’ajoutent encore des commandes physiques intégrées au plafond de l’habitacle.

La clé, en forme de rectangle noir avec le logo de Ferrari, change, quant à elle, de couleur lorsqu’elle est placée sur la console centrale, à côté du sélecteur de boîte. Elle est d’ailleurs nécessaire pour le déverouiller et permettre à la voiture de démarrer. Le jaune caractéristique de la marque se diffuse alors à l’ensemble de l’interface.
Toutes, ces évolutions de design font dire à certains qu’on n’est plus très loin d’une Apple Car.

Le mot d’ordre, pour Ferrari et ses designers, était de réduire la charge cognitive pour le conducteur et que les commandes puissent se faire de manière simple et intuitive, et que la compréhension des affichages le soit tout autant.
Une maison de verre
A l’extérieur, la Luce se distingue par l’utilisation accrue du verre. Cette « maison de verre » comme le décrit le constructeur, présente une « forme monolithique sans compromis, qui s’étend sous la ligne de caisse jusqu’aux extrémités du véhicule. Les ailerons aérodynamiques flottants à l’avant et à l’arrière, positionnés au-dessus et autour de la silhouette de la glass house, structurent les flux d’air, influencent la dynamique du véhicule et l’aéroacoustique, tout en ayant permis d’obtenir cette forme d’une pureté et d’une simplicité uniques ».
Tout cela rend la Luce plus lisse et plus familière, avec une silhouette que l’on retrouve couramment sur les véhicules électriques. Son format se rapproche quelque peu des GT électriques hautes performances, comme la Porsche Taycan, que des hypercars électriques biplaces.

Les analystes surpris ou déçus, ou les deux ?
Reste à voir si ce modèle, entièrement produit et assemblé à Maranello, convaincra. Et ce n’est pas très bien parti. Dès le lendemain de la présentation, le titre de Ferrari chutait en bourse de 8%, les analystes réagissant plutôt négativement au design assez inattendu de cette Luce. L’un d’eux a même qualifié son apparence de mélange entre une Honda Accord électrique et une Tesla Model 3… D’ordinaire, la carroserie se développe autour du moteur chez Ferrari. Ici, il semble, pour certains, que la construction se soit faite dans le sens inverse.
Le contexte économique entourant cette révolution n’est, de plus, pas idéal, puisque le cours de bourse a chuté de 27% en un an, la demande mondiale pour les produits de luxe étant bien moins vigoureuse qu’auparavant.

Quelle est la stratégie de Ferrari?
D’autres s’interrogent sur cette stratégie alors que le modèle économique de Ferrari s’appuie sur des voitures produites en série limitée pour une clientèle aisée, passionnée de voitures de sport et prête à débourser beaucoup pour un modèle d’exception. Le constructeur italien s’était déjà lancé dans la motorisation hybride mais pas encore dans le 100% électrique, ni, donc, dans des véhicules pouvant embarquer cinq personnes.
Lorsqu’on investit dans une voiture de sport, c’est notamment pour le bruit qu’elle dégage. Avec une motorisation électrique, il ne peut plus être question du ronronnement du moteur thermique. Pour sa Luce, Ferrari a adopté « une approche sonore authentique et fonctionnelle, issue directement de la mécanique du véhicule et au service de l’expérience de conduite. Un accéléromètre de haute précision, placé au centre de l’essieu, capte la texture dynamique et les vibrations des composants en rotation pendant leur fonctionnement. Développé en interne et breveté, ce système filtre, égalise et amplifie le signal de manière comparable à une guitare électrique, mais uniquement lorsqu’il est pertinent pour l’expérience de conduite. Le son est ensuite diffusé via un système d’amplification externe qui génère une onde sonore naturelle, ainsi qu’un système interne garantissant richesse de détail et haute fidélité ».

Le bruit, voilà ce qui peine notamment les constructeurs de voitures de luxe à convaincre leurs clients de passer à l’électrique. Lamborghini a ainsi retardé le lancement de son premier véhicule électrique. Quant à Porsche, elle vient de complètement réorganiser sa stratégie et va privilégier les moteurs thermiques et hybrides, là où l’électrique est en perte de vitesse. Le constructeur allemand vient de fermer trois filiales liés aux technologies électriques et veut revenir à son ADN que sont les voitures de sport à haute performance. C’est dans ce contexte que s’inscrit la décision récente de se défaire de la marque Bugatti.
D’autres constructeurs automobiles encore freinent des quatre fers quant à l’électrification de leur flotte, la demande en la matière étant inférieure aux prévisions et la transition depuis les moteurs à combustion ayant fortement ralenti. Le plan Ferrari 2030 a d’ailleurs réduit de moitié la part prévue des voitures 100% électriques à un cinquième de la gamme et à 40% pour les moteurs thermique.

Plus que des chiffres de vente bruts, Ferrari entend, en tous les cas, continuer à proposer aux clients les trois motorisations ( thermique, hybride et électrique) et à diversifier son offre. L’entreprise, fidèle à son histoire et son patrimoine, veut garder son côté très exclusif, utilisant plus que jamais la rareté comme un outil. Et pour cause, moins de 14.000 voitures par an sortent de l’usine de Maranello. Cela n’empêche pas Ferrari d’être la plus importante capitalisation boursière parmi tous les constructeurs automobiles européens.
La marque au cheval cabré est convaincue que cette électrification n’empêchera pas les performances et le caractère que les passionnés attendent et qu’elle peut offrir de nouvelles possibilités en matière de design et de conduite.
