Longtemps, la vacance immobilière s’est résumée à une équation comptable : des charges qui courent, un bien acquis mais pas encore rentable, et un potentiel qui reste inexploité. +table, concept de dîners immersifs fondé par Julien Loriers (figure clé du secteur de l’événementiel et de la gastronomie à Bruxelles) part d’un postulat différent : un espace inoccupé est un manque à gagner en revenus directs, certes, mais aussi une opportunité. Celle de construire la désirabilité d’un lieu avant même qu’il n’existe commercialement. Le principe : investir temporairement ces espaces en transition, du penthouse de l’avenue de la Toison d’Or à un ancien parking au Cinquantenaire, en passant par une centrale à charbon à l’arrêt, pour y organiser des expériences gastronomiques scénarisées. Rencontre avec son fondateur pour comprendre comment ce concept pourrait inspirer une nouvelle manière de penser les lieux vacants dans l’immobilier belge.
Dans l’immobilier, un bâtiment en transition coûte deux fois : une fois en charges, une fois en désirabilité perdue. C’est ce second coût (moins visible, plus difficile à quantifier, presque impossible à inscrire dans un bilan) que +table a commencé à adresser, sans l’avoir nécessairement cherché.
Le concept, fondé en 2022 par Julien Loriers, repose sur une idée dont la simplicité cache une mécanique beaucoup plus intéressante : organiser des dîners immersifs dans des lieux bruxellois inhabituels, autour d’une table unique et de chefs à forte identité. La première édition s’est tenue dans un penthouse avenue de la Toison d’Or, au-dessus de l’actuel Apple Store, autour de cinq soirées et un public volontairement limité. Depuis, le parcours des éditions dessine une carte des transformations urbaines bruxelloises : un ancien parking au Cinquantenaire, reconverti depuis en Animo Studios ; la Maison de la Radio à Stassart, résidence artistique en cours de transformation en hôtel par le Mingle Group (Mix) ; le Port de Bruxelles, peu avant l’ouverture de Flow, futur espace événementiel ; ou encore Volta, ancienne centrale à charbon construite en 1914, dont la reconversion en WATT Brussels est aujourd’hui en cours.

À première vue, +table appartient au monde de la gastronomie expérientielle. Mais derrière les chefs invités, les scénographies immersives et les longues tablées, le concept révèle autre chose : une nouvelle manière d’activer des lieux pendant leur phase de transition, ce moment « de battement » entre ce qu’un espace a été et ce qu’il est en train de devenir.

Car +table n’est pas né comme un outil immobilier. « Ce qui m’intéresse, c’est de créer des expériences gastronomiques dans des lieux atypiques », explique Julien Loriers. Le concept évolue dans un registre expérientiel, loin des dispositifs publics d’occupation temporaire qui se multiplient à Bruxelles (126 projets actifs recensés par le Guichet des occupations temporaires en 2023). Il n’empêche : l’effet produit est quasi similaire. Un lieu en pleine mutation cesse temporairement d’être invisible pour devenir un espace vécu, photographié, et surtout raconté.
L’édition organisée au Port de Bruxelles quelques semaines avant l’ouverture officielle de Flow l’illustre bien : le futur exploitant a pu observer les flux de circulation, la capacité d’accueil et la réaction du public à l’espace. « C’était presque un test à blanc avant leur future activité », résume Julien Loriers. Pour un propriétaire ou un futur exploitant, l’intérêt ne se limite donc pas à l’occupation ponctuelle du lieu : il tient aussi à ce que l’expérience révèle de son usage possible.

© +table I Julien Loriers lors de l’édition au Port de Bruxelles avec le chef Julien Sebbag. Photos : Maurice Jaccard for Bureau Rouge, 2026
L’équation financière
La mécanique économique du projet est assumée : ni machine à cash, ni modèle déficitaire, mais un équilibre encore en construction. Car la rentabilité, Julien Loriers en parle avec la prudence de quelqu’un qui sait que les chiffres racontent rarement toute l’histoire. Une édition mobilise des coûts substantiels, avec un investissement de l’ordre de 30.000 euros pour un événement d’environ 100 à 150 personnes. Un chiffre qu’il nuance : les variables sont nombreuses d’une édition à l’autre, selon le lieu, l’ampleur de la scénographie et le profil du chef invité. Les cachets peuvent aller jusqu’à 10.000 euros selon la notoriété et la localisation du chef. Les capacités d’accueil varient entre 80 et 150 personnes selon les contraintes spatiales. Le prix du ticket, historiquement autour de 150 euros par personne boissons comprises, ne couvre pas toujours l’ensemble des frais. « Toutes les éditions n’ont pas été bénéficiaires« , reconnaît-il. Ce que le modèle gagne ailleurs, c’est en accès : des lieux que le marché locatif traditionnel n’aurait jamais rendus disponibles, et une visibilité que l’argent seul n’achète pas. Dans plusieurs cas, la relation avec les propriétaires fonctionne donc moins comme une location classique que comme une forme d’intérêt croisé : le lieu offre un décor atypique, +table apporte un public, du contenu et une exposition.

Quand l’usage précède la valeur
C’est précisément dans cet échange, moins classique qu’une location et plus subtil qu’un simple partenariat, que le modèle devient intéressant à lire depuis l’immobilier. Car un actif en transition ne génère pas seulement des coûts directs. Il disparaît aussi de l’imaginaire du marché. Pendant les mois qui séparent la signature des travaux, ou les travaux de l’ouverture, un lieu n’existe souvent pour personne, sauf pour ceux qui le financent, le transforment ou le surveillent de près. Et +table intervient précisément dans cet intervalle : non pas pour commercialiser, mais pour faire exister.
« Avec +table, on apporte une communauté qui n’est pas forcément dans la base de données classique des brokers ou des agents« , explique Julien Loriers. « Cela permet de faire parler d’un endroit autrement. » Pour les propriétaires, c’est une manière d’activer un actif en attente à coût maîtrisé. Pour +table, c’est l’accès à des décors hors circuit. Entre les deux, une valeur plus discrète apparaît : celle d’un actif qui recommence à exister avant même d’être ouvert, loué, vendu ou repositionné.

Au-delà de Bruxelles, Julien Loriers évoque une volonté d’étendre progressivement le modèle à d’autres villes, notamment Anvers, tout en conservant cette logique de lieux atypiques et de rareté.
La prochaine édition est attendue pour l’été 2026. Un calendrier qui dit aussi quelque chose de l’évolution du secteur : entre le moment où un bâtiment entame sa transformation et celui où il devient réellement exploité, certains actifs semblent désormais chercher à construire bien plus qu’une adresse. Et +table l’a bien compris, sans forcément l’avoir théorisé comme tel. Pendant quelques soirées, des lieux en travaux ou habituellement inaccessibles s’ouvrent au public, non pas seulement pour dîner, mais pour donner à voir ce que le lieu pourrait devenir avant même qu’il ne soit terminé. Une manière, finalement, de transformer l’entre-deux immobilier en objet de désir.
