Lancée à Ath par Goran Kranjec, Domicilix met en relation des familles et des garde-malades sans prélever de marge sur les prestations et se rémunère grâce à un abonnement payé par les intervenants. La start-up revendique plus de 1 200 bénéficiaires et 550 prestataires inscrits et prépare un premier test en France.
L’idée est venue de sa mère, infirmière à domicile. En 2021, en pleine crise sanitaire, elle lui parle souvent de personnes âgées isolées qui ne trouvent pas d’aide pour leur quotidien. Goran Kranjec a alors une vingtaine d’années et vient de terminer l’enseignement secondaire. « Je n’étais pas très bon à l’école, mais je m’intéressais de plus en plus à l’entrepreneuriat et à la création de projets », raconte-t-il. Il développe une première plateforme, « très basique, très locale », pour faciliter la recherche et l’organisation d’une garde-malade ou d’une aide à domicile.
La société est constituée le 16 juillet 2021 à Ath et l’activité démarre en janvier 2022 dans la région de Mons, Ath et Soignies. Réseau Entreprendre Wallonie compte Domicilix parmi ses lauréats 2023. Goran Kranjec a aujourd’hui 27 ans et dit avoir trouvé sa voie dans l’entrepreneuriat. « J’ai commencé un peu naïvement, en faisant plein d’erreurs, reconnaît-il. Au fur et à mesure, j’ai compris le secteur et ses difficultés. »
Une plateforme conçue et développée en interne
La version actuelle du service a deux ans. Domicilix a entamé sa mise sur le marché à plus grande échelle en mars 2024. Le dispositif s’articule autour de plusieurs accès : un espace pour les bénéficiaires et leurs proches, des outils de gestion pour les prestataires, un accès pour des partenaires comme les centres de coordination ou les hôpitaux, et un logiciel interne de suivi. Goran Kranjec a développé l’ensemble lui-même. « C’est moi qui ai tout créé : les plateformes, les logiciels, les applications mobiles. J’ai travaillé comme un bœuf. Nous ne dépendons d’aucun prestataire externe pour la gestion de nos outils, tout est fait en interne. »

Concrètement, la famille établit un planning avec les jours et les heures souhaités, puis l’envoie aux prestataires qu’elle a choisis, qui y indiquent leurs disponibilités. Un système de pointage par QR code enregistre l’heure et le lieu d’arrivée et de départ de l’intervenant, ce qui permet à des proches éloignés, parfois établis à l’étranger, de suivre les passages. « Ce n’est pas une plateforme où l’on lâche les gens, insiste le fondateur. Il y a un contrôle et un accompagnement, parce que nous travaillons dans un secteur où le contact humain et la confiance sont primordiaux. »
Les demandes couvrent des situations variées : une sortie d’hôpital à organiser dans l’urgence, quelques heures d’aide hebdomadaire pour une personne qui perd en autonomie, la préparation des repas, mais aussi l’accompagnement de personnes atteintes d’Alzheimer ou de Parkinson et des demandes en soins palliatifs. Le service reste centré sur la présence et l’accompagnement non médicaux, Domicilix précisant sur son site qu’un garde-malade ne réalise pas d’actes médicaux. La société indique contacter les candidats, interroger leur motivation et vérifier leur parcours avant de rendre leur profil visible. Le détail de ces contrôles, qu’il s’agisse des pièces exigées, de l’assurance, de la formation ou de la gestion des incidents, n’a pas été précisé.
Aucune commission, un abonnement pour les prestataires
Le modèle économique a changé en cours de route. En 2024, Goran Kranjec expliquait avoir d’abord fonctionné comme un service classique prélevant une marge sur les prestations. La plateforme est aujourd’hui gratuite pour les bénéficiaires et Domicilix ne prend aucune commission sur les heures prestées. « En Belgique, les services de garde-malade et d’aide à domicile ne sont pas, ou très peu, remboursés, rappelle-t-il. Sans commission, le prix est moins élevé pour le bénéficiaire, même si cela reste un coût, et la rémunération est plus élevée pour le prestataire. »
Chaque prestataire fixe son propre tarif. Domicilix avance, à titre indicatif, une fourchette de 10 à 13 euros de l’heure en semaine, de 14 à 17 euros le week-end, de 60 à 80 euros pour une nuit « semi-éveillée » et généralement plus de 100 euros pour une nuit éveillée. La société se rémunère par un abonnement fixe au logiciel de gestion mis à la disposition des prestataires, qui leur permet notamment d’organiser leur activité et de facturer leurs prestations. Le montant de cet abonnement et le nombre de prestataires payants n’ont pas été communiqués.
« Au début, cela a un peu étonné les prestataires, parce que ce n’était pas l’habitude dans ce secteur, explique Goran Kranjec. Mais ils ont très vite vu la plus-value. Nous ne touchons pas à leur rémunération, contrairement à ce qui peut se faire ailleurs dans le privé. » Les factures se génèrent en un clic et la société propose des visioconférences, une chaîne YouTube et des fascicules pour prendre l’outil en main. Les profils vont de l’étudiante d’une vingtaine d’années qui se forme aux métiers du soin à l’infirmière fraîchement retraitée.
Le statut des intervenants mérite une précision. Domicilix figure sur la liste des plateformes d’économie collaborative agréées par le SPF Finances. Cet agrément porte sur la plateforme et sur un régime fiscal ; il ne certifie pas les compétences de chaque garde-malade. Les particuliers qui relèvent de ce régime ne peuvent exercer à titre professionnel et leurs revenus 2026 sont plafonnés à 7 890 euros. La plateforme accueille aussi des indépendants, soumis à un autre cadre.
Des inscriptions en hausse, des finances encore fragiles
Depuis mars 2024, Domicilix revendique un peu plus de 1 200 bénéficiaires et un peu plus de 550 prestataires inscrits. En 2024, le fondateur visait 200 prestataires sur l’année. « Ils ne sont pas forcément tous actifs, précise-t-il. Certains sont là en complément. » Ces chiffres portent sur des inscriptions : ils ne renseignent ni le nombre de missions réalisées, ni les heures prestées, ni la part des demandes satisfaites.
La société a levé 40 000 euros en 2024 auprès de Wepinvest pour construire ses plateformes. « Ce n’était pas grand-chose, une toute petite levée de fonds », admet le fondateur.

Goran Kranjec se présente comme le seul porteur du projet. La fiche de la société mentionne toutefois deux administrateurs depuis sa constitution : lui-même et Valérie Tilmant. Le fondateur décrit par ailleurs un environnement peu accueillant. « En Belgique, nous avons eu du mal à faire notre place. Le secteur est parfois politisé, très institutionnalisé, et le privé n’y est pas toujours bien reçu au départ. C’est aussi un secteur où il y a beaucoup de dérives et d’abus. Nous avons dû prouver que nous étions un acteur sérieux, honnête et transparent. » Domicilix dit avoir noué plusieurs partenariats et en rechercher d’autres auprès de mutualités et d’hôpitaux.
La France comme test, une levée de fonds en perspective
Le fondateur s’appuie sur la démographie pour défendre son modèle. Selon les projections relayées par Statbel, la Belgique comptait en 2024 28 personnes de 67 ans et plus pour 100 personnes de 18 à 66 ans, un ratio qui atteindrait 37 en 2040. Goran Kranjec cite pour sa part des études selon lesquelles plus de 80 % des personnes âgées souhaitent rester chez elles et avance le chiffre de plus de 100 millions d’Européens de 65 ans et plus en 2050. « Les services traditionnels et les institutions ne vont plus suffire », estime-t-il. Ce contexte soutient la demande d’accompagnement à domicile, sans garantir qu’une plateforme en particulier en tirera profit.
La prochaine étape passe par la France, où Domicilix est suivie par l’incubateur Eurasenior, que le fondateur présente comme le premier incubateur européen consacré à la silver economy. L’Awex l’accompagne par ailleurs pour la Suisse et le Luxembourg. « En France, il y a beaucoup plus de remboursements et beaucoup plus de demandes, mais très peu de solutions flexibles. Cela reste des agences traditionnelles, très encadrées. Des hôpitaux nous ont expliqué qu’ils n’avaient pas de solution pour les nuits. » Le principal défi consistera à adapter le produit à la législation française et à obtenir certains agréments ouvrant droit aux remboursements.
L’ambition n’est pas nouvelle : en 2024, Goran Kranjec évoquait déjà une extension à Charleroi et Liège, puis vers la France. Le calendrier reste conditionnel. Les premiers tests français pourraient démarrer d’ici la fin de l’année « si tout se passe bien », éventuellement complétés par un volet luxembourgeois. En fonction des résultats, le fondateur envisage une levée de fonds « très conséquente » fin 2027, voire en 2028. « Si c’est validé en Belgique et en France, on saura que le modèle s’exporte, résume-t-il. Il suffira de s’adapter aux mœurs et aux législations. » D’ici là, Domicilix reste, selon ses propres termes, « une petite société belge », mais dont l’intérêt social et le modèle innovant doivent lui permettre de voir grand.
