Henri Leysen s’est éteint le 6 septembre 2026, à 75 ans. Le maître-joaillier bruxellois, Fournisseur breveté de la Cour de Belgique, aura dirigé pendant plus de quarante ans l’une des dernières joailleries familiales du pays — avant de participer à sa cession à un groupe chinois et d’assister, impuissant, à l’ouverture de la procédure de faillite de la structure historique. Un cas d’école sur les limites de la mondialisation pour les maisons familiales de luxe.
La cérémonie d’hommage s’est tenue le 11 septembre 2026 au Crématorium du Champ de Court, à Court-Saint-Étienne. Deux jours plus tard, la Joaillerie Leysen publiait un communiqué sobre sur ses réseaux sociaux, saluant la disparition de son « héritier d’une longue lignée de joailliers ». La formule résume à elle seule ce que la maison a toujours vendu : la tradition, la continuité, la transmission familiale. Ce sont précisément ces valeurs qui n’auront pas suffi à sauver sa structure historique.
Une maison de prestige, un titre royal
Fondée en 1855 par Louis Leysen sous le nom de « Fabrique de Bijoux », la Maison Leysen s’installe en 1920 au cœur de Bruxelles, dans un immeuble de la rue du Marché aux Poulets conçu par l’architecte Adrien Blomme — aujourd’hui inscrit à l’inventaire du patrimoine architectural de la capitale. En 1972, Henri Leysen, fils de Jacques, entre en fonction et étend le rayonnement de la maison au-delà des frontières belges.
En 1982, il s’installe place du Grand Sablon, alors qu’il est déjà devenu Fournisseur breveté de la Cour de Belgique — titre octroyé personnellement par le Palais royal et récompensant un savoir-faire accumulé sur plusieurs générations. La signature de la maison : un poinçon en forme de fleur de lys, gravé dans l’or ou le platine, attestant d’une fabrication entièrement réalisée dans les ateliers belges. En 2005, Henri et ses enfants ouvrent une boutique « L-Square » dédiée à la Haute Couture ; en 2012, son fils Maxime transfère la joaillerie dans un espace de plus de 200 m² au même numéro du Sablon.
La cession chinoise : un pari manqué
En avril 2017, le groupe chinois Tesiro (Tongling Jewelry) acquiert, via sa filiale hongkongaise, 81 % de la Joaillerie Leysen frères pour 4,35 millions d’euros. L’année suivante, la presse économique belge titre que « la Chine s’offre deux joailliers de la Cour » — Leysen et Wolfers. L’ambition est claire : utiliser le prestige de la marque royale belge comme levier d’expansion sur le marché asiatique, tout en préservant les équipes et les activités en Belgique.
La réalité financière sera tout autre. Les comptes de la Joaillerie Leysen frères documentent une dégradation continue et sévère : un chiffre d’affaires en recul de 38,5 % en 2021, de 16,4 % en 2022, puis de 50,5 % en 2023. Le résultat net passe de −188 000 € en 2022 à −386 000 € en 2023. Les fonds propres deviennent négatifs (−555 000 € en 2023). La dette financière nette atteint 1,15 million d’euros. Maxime Leysen, qui occupait des fonctions d’administrateur-délégué via la société Sparkle Up, démissionne dès janvier 2018, peu après l’entrée des actionnaires chinois. Son père reste administrateur via la société Riley Research jusqu’en mars 2025.
Le 10 décembre 2025, le tribunal prononce la faillite de la structure historique et désigne Sarah Benali comme curatrice. L’entreprise, qui n’employait plus que l’équivalent de 3,5 temps plein en 2023, est placée sous procédure de faillite.
Un entrepreneur sans langue de bois
Henri Leysen n’était pas seulement joaillier. Il s’était aussi fait connaître comme voix critique du patronat bruxellois. En octobre 2020, dans L’Apéro de L’Echo, il dénonçait une gouvernance qui « punit ceux qui respectent les normes mais ne sanctionne jamais les fraudeurs », allant jusqu’à déclarer : « Nous sommes gouvernés par des bandits. » Des prises de position tranchées, cohérentes avec le profil d’un entrepreneur qui avait traversé quarante ans de fiscalité et de réglementation belges sans jamais adoucir son regard sur le système.
Que reste-t-il ?
La marque « Leysen 1855 » continue d’exister en Chine, développée par Tesiro/Tongling comme enseigne de luxe à destination du marché asiatique. En Belgique, la Maison Leysen a également poursuivi son histoire : une nouvelle société, Leysen Heritage Fine Jewellery, a été constituée le 28 janvier 2026 au 14, place du Grand Sablon. La boutique est toujours active et la Maison est désormais portée par Moïse Mann et François La Haye, deux professionnels de longue date de la joaillerie.
La faillite de la Joaillerie Leysen frères illustre le schéma d’une maison familiale européenne de taille moyenne, dotée d’un patrimoine symbolique fort qui, après son ouverture au capital étranger et la perte du contrôle familial, n’a pas réussi à enrayer une dégradation financière qui aboutira à la faillite de sa structure historique. Henri Leysen avait 75 ans. La société historique qu’il avait dirigée pendant plus de quatre décennies n’aura pas survécu à ses 170 ans ; le nom Leysen, lui, poursuit aujourd’hui son histoire.
