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Guerric de Crombrugghe (Hexa) : « On veut être les meilleurs en Europe sur le 0 to 1 dans le hardware »

Docteur en ingénierie aérospatiale passé par le spatial puis l’investissement dans le nucléaire, Guerric de Crombrugghe a rejoint en juin le startup studio Hexa (ex-eFounders) comme partner. Sa mission : y lancer des startups deep tech et hardware, un terrain longtemps resté à l’écart d’un studio qui a bâti sa réputation sur le logiciel B2B. Entretien sur une méthode qui applique les recettes du software à des projets industriels lourds.

Ingénieur de formation (master en électromécanique à l’École polytechnique de Louvain, master de recherche au von Karman Institute, doctorat en aéronautique à l’Université du Queensland, en Australie), Guerric de Crombrugghe a d’abord fait carrière dans le spatial industriel, avant de diriger ScanWorld, une startup belge d’imagerie hyperspectrale par satellite appliquée à l’agriculture et à l’environnement. Il s’est ensuite tourné vers l’investissement deep tech en cofondant Nuketech, un véhicule dédié aux startups du nucléaire. C’est ce double profil — scientifique de formation et bâtisseur de projets industriels à forte intensité technologique — qu’il apporte aujourd’hui à Hexa.

Fondé en 2011 à Bruxelles et à Paris sous le nom d’eFounders par le Français Thibaud Elzière et le Belge Quentin Nickmans, Hexa est un startup studio : plutôt que d’attendre les projets d’entrepreneurs pour les financer, il conçoit lui-même des idées de sociétés, recrute les fondateurs, bâtit avec eux le produit et le go-to-market, finance la phase initiale et conserve une participation. Le studio s’est fait un nom dans le logiciel B2B — Aircall, Spendesk, Front, Swan ou Yousign comptent parmi ses réussites — avant d’élargir son terrain de jeu vers l’IA, la santé et, désormais, le hardware et la deep tech. C’est cette nouvelle frontière que Guerric de Crombrugghe est chargé d’ouvrir.

Forbes Belgium — Docteur en aérospatiale, passé par le spatial puis le nucléaire : comment vous retrouvez-vous partner d’un studio réputé pour ses startups logicielles ?
Guerric de Crombrugghe — Pendant que je travaillais sur Nuketech, j’ai vu passer énormément de startups et de projets, et j’ai eu quantité d’idées de sociétés à lancer. J’en ai d’ailleurs monté deux en amateur : une dans la fusion nucléaire, l’autre plutôt orientée défense. Des projets que je voulais vraiment lancer, sans nécessairement les porter moi-même. J’ai travaillé les idées, trouvé les entrepreneurs pour les prendre en main, et j’y ai pris beaucoup de plaisir. Je me suis rendu compte que ce que j’aime vraiment, c’est cette phase « 0 to 1 », les toutes premières étapes d’un projet. Je m’étais même fixé comme objectif de lancer deux sociétés en 2026. J’en ai parlé à Thibaud Elzière, dans les bureaux bruxellois d’Hexa. Il m’a expliqué que c’est exactement le rôle d’un partner — avoir des idées, les développer, réunir les équipes de cofondateurs et se lancer. J’ai fini par rejoindre Hexa en juin. Là où le studio a un ADN très logiciel, le B2B SaaS, sur lequel il a bâti ses grands succès, moi j’arrive avec des projets franchement hardware, dont certains déjà bien avancés.

— L’annonce parle de deep tech. De quoi s’agit-il, concrètement ?
La deep tech, ce sont des choses qui ne sont pas simples : on ne fait pas des applis. Le go-to-market, tout le processus de vente, est plus compliqué, et il faut beaucoup travailler le produit avant d’arriver à quelque chose de commercialisable. C’est là que se joue tout le défi, et c’est aussi ce qui rend un endroit comme Hexa pertinent : on peut y appliquer les leçons du software pour raccourcir les cycles d’itération, accélérer la mise sur le marché et embarquer ses clients beaucoup plus tôt. Les gens qui font de la deep tech attendent souvent d’avoir un produit à peu près fini avant de le présenter à leurs clients. En réalité, il faut aller les chercher bien plus tôt, les prendre comme design partners et les embarquer sur le projet pour récupérer leur feedback. C’est une approche amenée en grande partie par SpaceX. Avant, pour construire une fusée, on mettait toute l’Europe au travail, on faisait de grands plans et une batterie de tests, et dix ans plus tard on avait un vol inaugural réussi. SpaceX a fait l’inverse : pour une fusée à neuf moteurs, ils commencent par un seul ; après plusieurs itérations, ça marche, ils passent à neuf, puis ils agrandissent, et aujourd’hui ils récupèrent leurs fusées. Vraiment du step by step, par itérations successives.

— Vous êtes entré chez Hexa comme partner. Comment cela fonctionne-t-il ?
Hexa a plusieurs programmes ; les deux principaux sont Start et Sprint. Start, c’est vraiment le partner qui fonde une société : l’idée est portée par le partner, toute la recherche exploratoire — le marché, le produit, les études de faisabilité — a été faite en amont et bien stabilisée. Une fois que tu sais ce que tu construis, tu vas chercher des cofondateurs pour bâtir la boîte avec toi, puis tu te mets progressivement en retrait, parce que ce sont eux qui portent le projet jusqu’au bout. Sprint relève davantage du modèle d’accélérateur : la société existe déjà, elle a parfois un peu de traction et un produit, et elle entre dans le programme pour être accélérée. Pourquoi faire ça chez Hexa ? Parce que le track record est assez incroyable. Je crois qu’il y a 50 à 60 sociétés créées depuis le début, à l’époque d’eFounders, avec déjà quatre ou cinq licornes dans le lot. Même pour des fonds d’investissement purs, ces chiffres sont difficiles à atteindre. Il y a une vraie recette, une méthode qui a fait ses preuves. Et toute cette culture software fait un très bel environnement pour lancer des startups hardware : le hardware a déjà beaucoup appris du software, mais il a encore beaucoup à en apprendre pour « shipper » des produits, comme on dit dans le jargon.

— Qui s’occupe du financement : vous ou Hexa ?
Quand on démarre une boîte, il y a d’abord un financement d’Hexa, dès lors qu’on décide d’y aller. Ensuite, assez vite, il faut lever des fonds. Il n’y a pas de règle gravée dans le marbre, mais c’est plus ou moins après le premier tour externe qu’Hexa s’implique de moins en moins : l’équipe a des moyens, elle est stable, elle a moins besoin d’aide. Hexa reste l’un des actionnaires de la société et se retrouve dilué au fil des levées, un peu comme un investisseur entré au tout premier tour. Ce que j’apprécie, c’est qu’il y a peu d’endroits où l’on te laisse donner libre cours à tes idées. Ce n’est pas « fais ce que tu veux » : il y a toute une communauté, je parle beaucoup avec les autres partners et l’équipe, qui sont des entrepreneurs déjà passés par de nombreux projets. Mais ça reste beaucoup de liberté et de confiance, tant que l’exécution suit.

— On comprend votre intérêt pour Hexa (l’application de solutions software à des projets hardware). Mais pourquoi Hexa s’intéresse-t-il, lui, au hardware ?
Hexa est très à l’écoute du marché. Or, dans tout l’écosystème startup, on parle de plus en plus de hardware, après des années dominées par le service et le software. Aujourd’hui, les méthodes du software infusent dans le hardware. Des générations entières d’ingénieurs sortent de SpaceX ou de Tesla et constatent qu’on peut monter des boîtes avec ces méthodes agiles. L’appétit pour le hardware est donc réel, pas seulement chez les entrepreneurs, mais aussi chez les bailleurs de fonds, dans tout le venture capital. Hexa perçoit cette tendance, et comme le studio cherche à se diversifier et à élargir son empreinte, cette croissance passe aussi par des projets hardware. Restait à savoir avec qui les mener. J’ai monté des boîtes dans le spatial et dans le nucléaire, des sujets très techniques : entre mon parcours, mes aspirations et ce que cherche Hexa, ça collait.

— Le hardware qui vient s’appuyer sur le software paraît une évidence. Ça ne l’était pas ?
Non, et l’argument va plus loin. Sur presque chacun de mes projets, on dispose déjà d’une sorte de jumeau numérique, un digital twin, de la machine qu’on veut construire — très détaillé, sur les aspects techniques comme économiques, jusqu’aux composants. On a donc une très bonne définition du produit avant même qu’il existe physiquement. Bien sûr, proof is in the pudding : tant qu’on n’a pas construit et utilisé la machine, on ne sait pas tout. Mais on peut dérisquer en software à moindres frais. C’est quelque chose qu’on n’aurait pas fait avant, pour deux raisons : ça prenait du temps, et ça demandait des ingénieurs software. Avec l’IA, on le fait beaucoup plus vite et à moindre coût. On n’obtient que 80 % de la réponse, mais c’est déjà très utile — y compris vis-à-vis des clients. On ne se contente plus de dire « on va construire ceci, voici un PowerPoint » après des calculs sur un coin de table : on a un modèle très détaillé. Pour le client, c’est tout de suite beaucoup plus tangible.

Guerric de Crombrugghe © DR

— Autrement dit, des studios comme Hexa peuvent désormais monter des projets autrefois réservés à de grandes agences spatiales ou à de gros industriels ?
On peut le voir comme ça. On apporte cette culture startup — l’exécution, la prise de risque — à des projets dont l’envergure était normalement réservée aux industriels. On n’est pas les premiers à faire de la deep tech ou du hardware, mais c’est aujourd’hui beaucoup plus accessible. Nous, on veut être les meilleurs en Europe sur le « 0 to 1 » dans le hardware. Face à une agence comme l’ESA, il ne s’agit pas vraiment de concurrence — elle n’a pas de vocation commerciale —, mais plutôt d’en devenir un partenaire de premier plan. Pour donner une idée : un Aerospacelab, en Belgique, fabrique aujourd’hui des satellites et se mesure à de gros industriels comme Airbus. Ce que j’aime, aussi, c’est viser des marchés où le gâteau est énorme : on ne mange le lunch de personne, on va sur des secteurs en pleine expansion où il y a du travail pour tout le monde.

— Que comprend votre périmètre ?
J’ai quatre projets, à des degrés de maturité variés. Le premier touche à la fabrication d’eau à partir d’humidité atmosphérique, le deuxième aux communications spatiales, le troisième, encore tout au début, est lié aux moteurs d’avion et le dernier est né de mon arrivée, avec ma culture hardware, dans un environnement 100 % software où j’entends parler d’IA en permanence. Je me suis dit qu’une partie de mon travail pouvait être réalisée avec de l’IA : les toutes premières étapes, celles que je fais moi-même. Dans le langage spatial, on parle d’analyses de « phase zéro » (des études de faisabilité, des designs conceptuels). On développe justement un produit pour faire tout cela avec de l’IA.

— Des objectifs chiffrés, des ambitions, des scénarios rêvés ?
Statistiquement, on est à deux ou trois startups lancées par partner et par an. Je suis officiellement là depuis la mi-juin, et je travaille sur quatre projets. Ils ne sont pas encore tous officiellement lancés. On verra si c’est l’enthousiasme du départ ou si je tiens ce rythme dans la durée. J’aimerais en faire atterrir au moins deux par an ; les autres prendront peut-être plus de temps, et d’autres idées viendront sans doute entre-temps.

Martin Boonen
Martin Boonen
Martin Boonen est journaliste diplômé de l'Institut de Journalisme de Bruxelles (2012). Il collaboré avec de nombreuses rédactions à différent niveau de responsabilité : journaliste, chef de rubrique, secrétaire de rédaction et rédacteur en chef, tant sur le web que pour la presse imprimée. Spécialisé dans les startups et l'entrepreneuriat à impact, il est devenu en 2025 rédacteur en chef du site web de Forbes Belgique. Il est affilié à l'Organisation Mondiale de la Presse Périodique depuis 2011.

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