Depuis plus d’un an déjà, les médias ciblent les dérives de la branche flamande de l’Ordre des Architectes. Mais c’est l’ensemble de la profession – soit près de 16.000 architectes belges – qui remet globalement en cause le fonctionnement de cet organe chargé de les superviser.
Voici plus d’un an déjà que la crise qui couvait depuis des années a éclaté au grand jour par le biais d’un audit cinglant du service de prévention Mensura. Celui-ci, cité notamment par le quotidien flamand De Morgen du 28 février 2025, évoquait en vrac des «dysfonctionnements structurels, un chaos organisationnel et un leadership toxique défaillant». Ce rapport décrivait également un Ordre pris en otage par un «hyperconflit» paralysant toutes ses composantes. En bref, des administrateurs s’échangeaient des courriels remplis d’accusations, souvent en copie à l’ensemble du personnel. Au terme de son audit, Mensura n’hésitait pas à attribuer à la situation la note maximale de 9 sur 9 sur l’échelle de Glasl évaluant l’escalade du conflit et à évoquer un «ensemble dans le précipice».
Dans la foulée de cet audit, la jeune organisation professionnelle Belgian Architectural workers United (BAU) n’avait pas hésité à proposer une lettre type accusant l’Ordre de faillite organisationnelle, de culture de travail toxique et d’ignorer structurellement les problèmes du secteur. «Qu’une organisation professionnelle s’effondre au point que des centaines de membres suspendent publiquement leurs paiements est inédit. Le chaos et la contestation sont deux faces d’une même médaille: un Ordre qui a perdu toute légitimité et n’est plus en phase avec sa base», motivait BAU.
Selon cette dernière, l’ancien président de l’Ordre, Jos Leyssens –évincé depuis sur base de constats de dysfonctionnements graves-, s’était octroyé le monopole de la gestion de l’organisation, allant jusqu’à gérer lui-même la comptabilité. «Pour sa défense, il évoquait un manque de personnel, affirmant qu’il devait retrousser ses manches. Il a également déclaré qu’un réviseur avait validé le remboursement de certaines dépenses – y compris un repas dans un restaurant deux étoiles. Malgré cela, le commissaire du gouvernement a déposé plainte auprès du parquet pour suspicion de fraude fiscale», précise BAU, qui appelle depuis un an ses confrères à refuser de payer la cotisation annuelle de 495 euros ou à en contester formellement le principe. «Nous avons l’impression de jeter cet argent dans un puits sans fond depuis des années», expliquait alors l’initiatrice, Paulien Gekiere, sur Radio1 (VRT).

Refuser de payer cette cotisation pourrait pourtant se révéler une arme à double tranchant: statutairement, elle expose à des sanctions disciplinaires, des intérêts de retard, voire, dans le pire des cas, à la radiation de la liste des architectes agréés, même si le flou perdure sur la fermeté avec laquelle l’Ordre appliquera d’éventuelles sanctions.
Enquête récente et mal structurel profond
Ces derniers mois, une enquête plus approfondie, notamment menée par le magazine online flamand apache, en remettait une couche et mettait en lumière les dysfonctionnements profonds et récurrents du Conseil flamand de l’Ordre des Architectes -plus précisément le traitement des plaintes et le déroulement des procédures disciplinaires-, l’accusant au passage de couvrir de manière récurrente les dérives de certains professionnels.
Ces critiques profondes n’épargnent pas non plus l’aile francophone de l’Ordre. L’an dernier, cette branche avait d’ailleurs envoyé une lettre retirant sa confiance à Leyssens, accompagnée d’un communiqué de presse. Mais selon BAU, les architectes flamands n’ont jamais été officiellement informés de cette démarche.
Pour la plupart des professionnels concernés, l’Ordre, qui dispose pourtant d’un budget de fonctionnement de quelque 9 millions d’euros et emploie une cinquantaine de personnes, agit aujourd’hui comme un groupe de pression alors que sa mission légale est d’abord de les représenter, superviser les stages, l’accès à la profession et la déontologie. Les conséquences concrètes sont légion, notamment une étude sur le statut des faux indépendant au sein de la profession promise de longue date et bloquée depuis près de deux ans. Mais selon BAU, le problème dépasse largement le dysfonctionnement administratif et touche au cœur du mode d’organisation de la profession même: les jeunes architectes doivent effectuer leur stage comme indépendants, mais il s’agit en réalité de faux indépendants. Les maîtres de stage ayant pignon sur rue ont beaucoup trop de pouvoir et la rémunération des stagiaires est très souvent sous le salaire minimum voire inexistante.
Ce type de problèmes structurels et ce manque de transparence ne sont d’ailleurs pas sans rappeler ceux d’un voisin professionnel proche à bien des égards: l’Institut qui chapeaute la profession d’agent immobilier, l’IPI, lui aussi victime du même genre de dysfonctionnements durant des décennies.
Ces derniers mois, les architectes consultés, jeunes comme plus anciens, osaient affirmer ouvertement que l’Ordre, dépourvu de réelle tête flamande depuis des mois, est incapable de se réformer lui-même et qu’une refonte en profondeur de sa mission et de sa structure est inévitable. Ils en appellaient d’ailleurs à une modification législative rapide sous l’égide de la nouvelle ministre de tutelle, Eléonore Simonet (MR).

En février 2025, celle-ci a rapidement indiqué qu’elle n’hésiterait pas à prendre des mesures supplémentaires si l’Ordre ne rétablissait pas la situation de lui-même. Le 10 mars dernier, le Conseil des ministres approuvait enfin un avant-projet de loi «visant une plus grande démocratisation des structures de l’Ordre et l’optimalisation de son fonctionnement». Quatre priorités y sont déjà explicitées: renforcer la voix des stagiaires et des jeunes architectes au sein de l’Ordre; y accroître la transparence, notamment financière et décisionnelle; optimiser son fonctionnement et l’utilisation des moyens. «Pour l’anecdote, j’avais la tutelle sur un Ordre dans lequel je n’aurais moi-même pas pu siéger en tant que mandataire vu mon âge… », commentait la ministre de tutelle à l’issue du Conseil. La loi modifiant celle du 26 juin 1963 créant l’Ordre des architectes a été adoptée le 16 juillet 2026 et publiée au Moniteur belge le 31 juillet dernier.
Concrètement, parmi les premières décisions visibles en surface, on relèvera l’abaissement de la limite d’âge -autrefois 30 ans- pour poser sa candidature au sein du futur conseil de l’Ordre, les stagiaires ayant désormais un représentant au sein des sections et du conseil national de la structure. Les élections 2026 devraient donc constituer un premier jalon pour tenter de « faire bouger les choses », comme titre l’appel à candidats.
