Voici une initiative à impact simple à mettre en place en 2026 : faire figurer dans tous les manuels scolaires et de leadership, aux côtés du discours de Simone Veil, la prise de parole du député Étienne Pinte le 29 novembre 1974 à l’Assemblée nationale française.
Ce jour-là, ce dirigeant de droite, catholique convaincu, annonça qu’il allait voter la loi Veil légalisant l’avortement, alors même qu’il était « personnellement hostile » à l’IVG. Sa déclaration fut décisive : elle permit à cette loi déterminante d’être actée par la suite.
En substance, il justifia son choix en apparence paradoxal par une conviction supérieure à celle qui motivait ses positions sur l’avortement : défendre la vie au sens large.
En effet, à l’époque, les avortements clandestins proliféraient, coûtant la vie à des centaines de femmes chaque année dans le pays. En dépit de ses convictions résolument hostiles aux interruptions volontaires de grossesse, il prit en considération cette réalité factuelle.
Ce geste rare vaut pédagogie à une époque comme la nôtre, saturée de récits concurrents, où la Vérité elle-même semble ne plus suffire à arbitrer. La lucidité de M. Pinte agit comme un antidote dans un monde en réactivité permanente, où l’engagement se transforme bien vite en posture, la pensée en bien-pensance, et l’humanisme en empathie sélective.
Son intervention illustre le courage rare des responsables qui savent penser contre eux-mêmes et hiérarchiser les idéaux qui les animent, évitant ainsi de se transformer en idéologues. « Je m’efforce de ne pas confondre éthique personnelle et règle sociale », dit-il.
Le philosophe François Jullien qualifierait cette disposition intérieure de décoïncidence : la faculté de ne pas être tout à fait d’accord avec soi-même, de ne pas se confondre avec ses certitudes, d’habiter la tension plutôt que de la nier.
L’homme n’avait pas changé d’avis : il restait fermement opposé à l’avortement. Dans le même élan, il précisa d’ailleurs qu’une fois ce droit instauré, il vaquerait à dissuader les femmes d’y avoir recours. Simplement, il avait su discerner qu’à un instant donné, défendre la vie impliquait de subordonner une cause érigée au nom de la vie.
Né en Belgique, patrie du compromis, et fils de libraires, ce n’est sans doute pas un hasard si M. Pinte avait saisi ce que la littérature éclaire mieux que quiconque : la porosité des catégories et l’impossibilité de réduire le réel à des oppositions binaires de type « pour ou contre ».
« Être fidèle à soi-même suppose parfois de trahir – un instant – ses idées »
Cet épisode de l’histoire illustre ce que signifie créer un espace entre soi et les récits qui nous habitent, pour ne pas systématiquement leur céder la première place. Ainsi seulement l’action cesse d’être réflexe pour redevenir un vrai choix, et notre humanité se déploie.
Il rappelle un principe essentiel : être fidèle à soi-même suppose parfois de trahir – un instant – ses idées. Ce qui peut sembler incohérent n’est alors que l’expression même de la cohérence.
