Vice-président exécutif, Core Payments, chez Mastercard Europe, Brice van de Walle pilote depuis Waterloo l’infrastructure de confiance qui sous-tend le paiement européen. Il y gère, entre autres, deux chantiers simultanés : la fin de la saisie manuelle du numéro de carte en ligne, à laquelle Mastercard s’est engagée pour 2030, et l’intégration du paiement dans les portefeuilles européens d’identité numérique que les États membres doivent proposer d’ici à la fin de 2026.
Deux écoles : l’économie du client, la géographie des marchés
Il rejoint Mastercard en 2006 par l’équipe chargée de chiffrer la valeur d’un client pour les marchés européens. Cette entrée en matière se lit encore dans sa façon d’analyser l’expérience d’achat, qu’il aborde par le rendement pour le commerçant. Suivent des postes en tarification, en vente et en produits, en Europe puis en Amérique latine et dans les Caraïbes, sur des marchés dont les usages et les niveaux de fraude n’obéissent pas aux mêmes règles. C’est de cette période que date sa conviction centrale sur la sécurité : un marché ne se lit jamais seul.
Directeur général de Mastercard France en mai 2021, avec pour mandat d’y accélérer la numérisation des paiements, il prend ensuite la responsabilité des Core Payments pour l’Europe. À ce titre, il est venu présenter Agent Pay, la solution de paiement par intelligence artificielle du groupe, à l’Innovation Forum Belux 2025. Mastercard est solidement implantée en Belgique depuis sa fusion, en 2002, avec Europay International, la même année que la mise en circulation de l’euro dans douze États européens.
L’Europe, marché d’avance
L’Europe est la première région où Mastercard s’est engagée à supprimer la saisie manuelle du numéro de carte en ligne d’ici à 2030. En juin 2026, trois transactions Mastercard de commerce électronique sur cinq en Europe étaient déjà tokenisées. Le chiffre que cite Brice van de Walle mesure donc une avance, pas un rattrapage : « On a déjà plus de 60 % des transactions en Europe en ligne qui sont sécurisées par un identifiant alternatif. » La séquence n’est pas neuve : la puce et le code PIN comme le sans-contact ont été déployés en Europe avant d’être exportés, et près de neuf transactions physiques par carte sur dix y sont aujourd’hui sans contact.
Le mécanisme repose sur le token, un identifiant alternatif qui circule à la place du numéro gravé sur la carte. Quand un site propose d’enregistrer une carte pour un achat en un clic, il peut conserver cet identifiant tokenisé plutôt que le numéro réel. Dans le cas de la tokenisation propre au commerçant, ce token est lié à celui-ci : « Comme ça, si même il devait y avoir un problème demain avec ce commerçant, le numéro de carte ne peut pas être utilisé ailleurs. » Une fuite de données chez un marchand ne compromet donc pas de la même manière les autres. Le second effet est moins commenté et pèse sur les revenus : lorsqu’une banque renouvelle une carte, les informations tokenisées peuvent être actualisées sans intervention du client. L’abonnement se poursuit, le paiement en un clic continue de fonctionner et le commerçant n’a pas à reconquérir un client à chaque changement de plastique.
Click to Pay complète le dispositif pour les commerçants chez qui l’acheteur n’a jamais rien enregistré. La solution permet au consommateur d’accéder aux cartes enregistrées dans son profil et peut s’appuyer sur les payment passkeys et la biométrie pour authentifier la transaction. « Ça va permettre non seulement d’avoir une utilisation plus fluide, puisque vous ne devrez plus réintroduire vos seize chiffres, plus la date d’expiration, plus le code au dos de votre carte », explique Brice van de Walle, qui situe les banques belges parmi les moteurs du déploiement européen.
La sécurité est une question de périmètre
Sur la fraude, son analyse porte moins sur les moyens engagés que sur la manière de les employer. Les moyens sont pourtant documentés : Mastercard a consacré plus de 9 milliards d’euros à l’innovation en cybersécurité dans le monde depuis 2018 et un seul de ses services fondés sur l’intelligence artificielle a permis d’éviter près de 9 milliards d’euros de fraude en Europe entre 2018 et 2024. Ce qui l’intéresse est ailleurs, dans le mode opératoire des réseaux organisés, qui fractionnent leurs attaques pour les rendre indétectables. « Ils vont faire une transaction en Belgique, une autre en France, une aux États-Unis, puis au Brésil, en répliquant le même type d’attaque », décrit-il.
La conséquence est structurelle et concerne directement l’architecture du secteur. Isolée, chacune de ces transactions passe pour normale ; c’est leur récurrence à l’échelle mondiale qui révèle le schéma. « C’est quand vous voyez l’image dans son ensemble que vous dites : tiens, là, il y a quelqu’un qui essaye de faire quelque chose. » Un système de paiement dont la visibilité s’arrête à une frontière nationale ne peut, par construction, pas produire cette lecture, quels que soient ses investissements. C’est ce que Mastercard vend aux réseaux de paiement nationaux qu’il accompagne : non pas uniquement des outils de détection, mais aussi un périmètre d’observation.
Ce dispositif a une base belge. Le Centre européen de cyber-résilience de Mastercard qu’évoque Brice van de Walle a ouvert à Waterloo en 2024 et était alors le premier centre de ce type du groupe hors d’Amérique du Nord. Mastercard travaille notamment avec Europol sur la criminalité liée aux données de carte, contribue à l’exercice de cyberdéfense Locked Shields de l’OTAN et participe au programme de partenariat en cybersécurité de l’Agence de l’Union européenne pour la cybersécurité (ENISA).
Ce que coûte une étape de trop
Interrogé sur l’effet de la fluidité sur les comportements d’achat, Brice van de Walle répond par l’économie du commerçant. Chaque étape supplémentaire dans le tunnel de paiement peut se traduire par un abandon et il transpose la mécanique du commerce physique : dix personnes dans la file pour un paquet de chewing-gum, l’article est reposé ; un terminal sans contact, l’achat se conclut. « Si vous devez rentrer vingt-cinq fois votre mot de passe et votre numéro de carte et que ça ne fonctionne pas, le commerçant perd son client. »
C’est ce calcul qui explique notamment l’intérêt des marchands pour la biométrie, au-delà de l’argument sécuritaire. En s’appuyant sur les clés d’accès biométriques déjà présentes sur le téléphone ou l’ordinateur utilisé pour l’achat — sans renvoi vers un autre appareil ou une autre application —, le dispositif supprime une étape sans supprimer la vérification. « Avec a priori un chiffre d’affaires plus élevé pour le commerçant, ce qui le rend très appréciable. »
Du numéro de carte à l’identité européenne
Le principe que décrit Brice van de Walle — remplacer une donnée sensible par un jeton cloisonné et révocable — est celui que Mastercard applique désormais à l’identité. Le groupe participe à plusieurs projets pilotes à grande échelle soutenus par la Commission européenne pour préparer les portefeuilles européens d’identité numérique (EUDI Wallets) et travaille à y intégrer de manière sécurisée des données de paiement tokenisées. Il participe par ailleurs aux travaux sectoriels autour des standards techniques qui régiront ces échanges à l’échelle du continent.
Le calendrier est contraignant. Chaque État membre doit proposer au moins un portefeuille européen d’identité numérique d’ici à la fin de 2026. Les acteurs privés soumis à certaines obligations d’identification forte devront ensuite accepter ces portefeuilles, à la demande de l’utilisateur, dans les délais prévus par le règlement européen. L’ambition européenne affichée dès la conception du dispositif était qu’au moins 80 % des citoyens puissent utiliser une solution d’identité numérique pour accéder aux principaux services publics à l’horizon 2030. Louer une voiture, ouvrir un compte, signer des documents ou prouver son âge figurent parmi les usages envisagés. La même logique technique — cloisonnement des données, révocabilité et vérification sans divulgation systématique de l’ensemble des informations personnelles — pourra donc s’appliquer à l’identité de centaines de millions d’Européens.
Le cadre juridique de cette activité est belge. Mastercard Europe SA est une entité de droit belge qui, selon le groupe, contracte exclusivement sous droit européen et dispose d’un conseil d’administration européen indépendant. Sa gouvernance a reçu une note « outstanding » durant trois années consécutives de la part d’un organisme indépendant agréé par la Banque nationale de Belgique. Mastercard compte plus de 9 000 collaborateurs en Europe et plus de 900 millions de cartes à sa marque en circulation sur le continent. Son entité de Waterloo emploie plus de 500 personnes.
Reste la trajectoire que dessine ce travail : à mesure que le geste de payer se simplifie, l’infrastructure qui le sécurise s’étend et s’éloigne du regard de celui qui paie. C’est précisément ce déplacement que Brice van de Walle décrit lorsqu’il parle d’un coup d’avance. Il ne s’agit pas d’aller plus vite que la fraude sur un marché donné, mais de disposer d’une vue que les fraudeurs, eux, n’ont pas.
