Du 6 au 14 juin 2026, trente-neuf propriétaires privés ouvrent leurs demeures pour la troisième édition de Vestalia. Concerts, dégustations et visites guidées révèlent un patrimoine privé coûteux à entretenir, dont les détenteurs réclament une fiscalité plus clémente et dont la valeur économique reste difficile à chiffrer.
Vestalia est l’événement annuel du réseau Vesta, créé en 2020-2021 au sein de l’Association royale des Demeures historiques et Jardins de Belgique. Le réseau réunit cinquante-six propriétaires privés qui ont choisi d’ouvrir, au moins partiellement, leur demeure au public. Trente-neuf d’entre eux participent à l’édition 2026, avec une cinquantaine d’activités dans les trois Régions : concerts, théâtre, promenades, visites guidées, dégustations, ouvertures de jardins et conférences. Cette année, le thème « À la rencontre d’eux » confie l’accueil aux propriétaires eux-mêmes. Or l’enjeu de fond est financier : comment entretenir des demeures qui sont d’abord des lieux de vie.
Plus de la moitié du patrimoine en mains privées
En Belgique, plus de la moitié du patrimoine historique est détenue à titre privé ; à l’échelle européenne, 40% des demeures historiques appartiennent encore à des particuliers. La Wallonie compte à elle seule environ 4 200 biens classés, de la chapelle au château, auxquels s’ajoutent quelque 8 100 bâtiments inscrits à l’inventaire et environ 200 biens distingués comme patrimoine exceptionnel. Ces chiffres ont été rappelés par Ernest-Tom Loumaye, propriétaire du château et des jardins d’Annevoie, lors de la conférence de presse tenue au château de Rixensart.

Le soutien public reste limité. En 2024, la Région wallonne a engagé un peu plus d’un million d’euros, 1 027 131 euros, en subventions pour des biens de type « château », publics et privés confondus, quand la seule restauration du château de Beersel a mobilisé 1,2 million d’euros de financement régional. L’essentiel de la charge repose donc sur les propriétaires. « L’argent est le nerf de la guerre », résume Ernest-Tom Loumaye, pour qui ces bâtiments sont « exigeants en matière d’entretien, parfois de chauffage ».
Ce que rapportent les ouvertures
« Le tourisme ne vient que s’il y a des choses à voir, que si les sites sont ouverts », rappelle Axel Tixhon, expert au cabinet de la ministre wallonne du Patrimoine et du Tourisme Valérie Lescrenier. « Or les Vestalia, ce sont précisément des ouvertures de sites qui, habituellement, ne le sont pas. » Le programme 2026 en donne plusieurs exemples.
Plusieurs propriétaires vendent la visite avec leur production : trois cuvées dégustées au château de Bioul, vins du domaine aux jardins d’Annevoie, bière brassée au Prieuré de Beaufays. Ailleurs, c’est la musique qui attire un public payant, qu’il s’agisse du récital de la Villa Servais, qui fête ses dix ans, ou du concert classique suivi d’une coupe de champagne au château de Beloeil. D’autres pistes s’y ajoutent : le gîte du château de Lassus, le hamburger bio servi sur la terrasse du château de Hex, ou les tournages, dont le Lozerkasteel est coutumier.

Axel Tixhon insiste sur la portée économique de ces ouvertures. Le patrimoine, selon lui, « n’est pas seulement un élément identitaire, mais aussi un levier d’activité économique », dont la Wallonie « a besoin ». Il cite les rendez-vous « liés aux produits du terroir et à la production locale », qui ouvrent « de nouveaux débouchés » à des producteurs qui « ne se seraient peut-être pas installés sans ces possibilités ».
Le tourisme patrimonial fournit un autre revenu. En février 2024, l’association a signé un partenariat avec Airbnb, qui a lancé une catégorie « Patrimoine » recensant plus de 250 lieux de séjour en Belgique. D’après les données réunies dans le dossier, un hôte proposant un bien patrimonial y a perçu environ 7 000 euros en 2022, contre près de 4 000 pour un hôte belge ordinaire. Sur les dix premiers mois de 2025, la Wallonie a enregistré 8,63 millions de nuitées, en hausse de 6,1%.
Le réseau plutôt que la subvention
Plutôt que de réclamer davantage d’aides publiques, l’association mise sur deux leviers : l’ouverture au public et l’adaptation de la fiscalité. « Il est inutile d’aller demander plus de subventions », tranche Ernest-Tom Loumaye. Encore faut-il, ajoute-t-il, « apprendre, et apprendre des autres ».

Le réseau Vesta organise cet apprentissage. Ses membres échangent au sein d’un groupe de discussion informel et se retrouvent deux fois par an en séminaire. L’un d’eux, cette année, portait sur les tournages. Caroline de Kerchove de Denterghem, propriétaire du château et du parc de Beervelde et vice-présidente de Vesta, en résume l’objet : savoir, lorsqu’une équipe de production se présente, « quel tarif raisonnable demander » et s’accorder sur « une fourchette, sans nous sentir ridicules ni dans un sens ni dans l’autre ». Un autre séminaire a comparé les structures juridiques susceptibles d’accueillir ces sites, de l’ASBL à la société. Le réseau sert enfin à « construire une position commune, plus forte, plus audible et plus crédible » auprès des pouvoirs publics.
La fiscalité, cheval de bataille du secteur
Les demandes les plus précises portent sur la fiscalité du patrimoine. Ernest-Tom Loumaye plaide pour « une harmonisation, au niveau national, d’une fiscalité favorable aux monuments historiques ». En Wallonie, les droits de succession atteignent jusqu’à 30% de la valeur vénale d’un bien immobilier, mais ils peuvent être convertis en frais de restauration, un dispositif qu’il cite en exemple : au lieu d’aller vers la Région, l’argent « va directement à la restauration ». À Bruxelles, l’exonération de l’impôt foncier va de 25 à 100% selon le classement du bien et son ouverture au public.
Le principal point de friction reste la taxe patrimoniale qui pèse sur les fondations et les ASBL. Instaurée comme compensation des droits de succession dont ces structures sont exonérées, elle est passée, selon Ernest-Tom Loumaye, de 0,17% à 0,45% de la valeur vénale par an en 2024, soit l’équivalent, sur une génération, d’un droit de succession de 13,5%. L’association la juge « réellement toxique et dangereuse pour la survie de ces bâtiments ».

Axel Tixhon s’est montré ouvert mais prudent. Sur la taxe patrimoniale, « rien n’est absolument figé » : des révisions sont « en cours ». Il a évoqué deux pistes encore à l’état de projet, l’extension du tax shelter au patrimoine et la création d’un « prêt patrimoine » à taux concurrentiel, dont aucune n’est à ce jour adoptée. Il a aussi pointé la relation avec l’Agence wallonne du Patrimoine, plaidant pour un rôle « de conseil, d’encadrement, d’aide et d’assistance, plutôt qu’un rôle de contrôle ». À ses yeux, les obstacles administratifs sont « parfois plus pénibles encore que les problèmes financiers ». Le cabinet rappelle enfin que « les premiers mécènes, ce sont les propriétaires privés ».
Un marché à contre-courant
Le marché des demeures d’exception est paradoxal. Contrairement à une idée répandue, le prix des châteaux n’a pas flambé : il a stagné, voire reculé, là où les maisons familiales prenaient de la valeur. En France, le dossier évoque une baisse de l’ordre de 30% en moins de vingt ans. La demande progresse pourtant, portée par des acheteurs plus jeunes et urbains, séduits par les projets de conversion en gîtes, lieux d’événements ou hébergements touristiques. L’intérêt pour l’immobilier en zone verte a grimpé de 20%, et le marché belge a connu un premier trimestre 2025 dynamique, soutenu par la réduction des droits d’enregistrement à 3% en Wallonie.

Une valeur encore à démontrer
Une donnée manque encore : le poids économique réel de ce patrimoine immobilier privé. L’association a commandé à PricewaterhouseCoopers une étude sur l’impact socio-économique du patrimoine immobilier privé, soutenue par la Fondation Roi Baudouin et la banque Delen et attendue pour la fin de l’année. L’objectif, selon Ernest-Tom Loumaye, est de « disposer de données objectives » pour convaincre sponsors et pouvoirs publics, ce qui revient à reconnaître que la démonstration chiffrée n’existe pas encore. La transmission, enfin, inquiète les propriétaires. « Si vous léguez à vos enfants une propriété en mauvais état, qui perd de l’argent chaque année, cela ne tiendra pas », avertit-il. Vestalia donne à voir des demeures soignées et animées. Leur viabilité économique, en revanche, n’est pas toujours démontrée.
