« La mode a été ma vie pendant plus de cinq décennies », confie Dries Van Noten dans un entretien exclusif accordé à Forbes. « Et je savais qu’à un moment donné, nous devrions trouver les bonnes personnes pour prendre la relève. » Cette réflexion a soulevé une question plus large, qui allait devenir le cœur d’un nouveau projet : la Fondazione Dries Van Noten.
Il y a sept ou huit ans, Dries Van Noten a commencé à réfléchir sérieusement à l’avenir. Pas seulement à celui de sa maison de mode, mais aussi à sa vie personnelle avec son compagnon Patrick Vangheluwe. « Que peut encore devenir ma vie créative ? » En parallèle de cette réflexion existentielle, une idée qui couvait depuis longtemps a pris forme. Van Noten a toujours été entouré de créateurs et d’artisans, des tailleurs de sa famille aux nombreux professionnels avec lesquels il a collaboré au fil des ans. « Leurs mains sont porteuses d’une intelligence que les machines ne peuvent reproduire », souligne-t-il. Dans le même temps, il a pris de plus en plus vivement conscience que les savoir-faire sont aussi précieux que fragiles. « La Fondazione n’est pas née de la nostalgie », explique-t-il, « mais du désir de donner quelque chose en retour : un lieu où l’artisanat peut dialoguer avec le présent et l’avenir. »
« Prendre du recul par rapport au rythme impitoyable de la mode n’a jamais signifié tout arrêter », explique-t-il. « Dès que je me suis affranchi du cycle des saisons, un espace s’est ouvert pour d’autres échanges : sur la manière dont les objets sont fabriqués, les raisons pour lesquelles nous leur accordons de la valeur et la façon dont les connaissances se transmettent. » Cette vision plus large constitue aujourd’hui le socle de la Fondazione, qu’il décrit comme « une vie créative au-delà de la mode : interdisciplinaire, ouverte et tournée vers l’avenir, mais profondément ancrée dans la fabrication concrète et le savoir-faire humain. »
« C’est un point d’ancrage discret pour chaque acte de création porté par la passion »
Bien que Vangheluwe et lui restent impliqués dans la maison de mode, Van Noten ne considère pas sa carrière dans la mode comme un chapitre clos. « Ce fut un long dialogue autour de la couleur, de la texture, de l’artisanat et de l’émotion, et ce dialogue se poursuit, simplement sous d’autres formes. » En ce sens, la Fondazione apparaît comme le prolongement naturel de tout ce en quoi il a toujours cru. Le savoir-faire est au cœur de la Fondazione. Pour Van Noten, il représente « cette essence humaine irremplaçable : travailler avec ses mains et son âme pour donner du sens à travers la matière, le geste et le temps. » L’artisanat comme contrepoids à un monde toujours plus monotone. « C’est un point d’ancrage discret », dit-il, « pour chaque acte de création porté par la passion. »
Cette attention portée à l’artisanat ne signifie pas pour autant un rejet de l’innovation. Au contraire. « Je vois la relation entre tradition et technologie comme un dialogue à travers le temps », explique Van Noten. « Nous ne vivons pas au XVIIIe siècle, et des outils comme l’impression 3D et l’IA peuvent tout aussi bien servir la créativité. » Selon lui, la rencontre de ces deux mondes fait naître quelque chose d’inattendu : « L’innovation ne remplace pas l’artisanat. Elle lui offre de nouvelles formes d’expression et une nouvelle pertinence. »

Le choix de Venise pour accueillir la Fondazione est aussi intuitif que porteur de sens. « Venise n’est pas seulement une ville que l’on visite », dit-il, « c’est un lieu vivant, qui respire. » Il y perçoit une énergie nouvelle. « Beaucoup de jeunes reviennent, et l’on sent que quelque chose est en train de bouillonner. » Cette rencontre du passé et du présent rend la ville singulière. « Le rythme et l’intimité de Venise conviennent parfaitement à un lieu où l’artisanat, l’expérimentation et le dialogue peuvent se déployer en temps réel. »
Le Palazzo Pisani Moretta y joue un rôle central. « Il incarne des siècles de savoir-faire, de créativité et de culture », explique Van Noten. Il ne souhaite toutefois pas aborder le bâtiment comme un monument figé. « Nous le considérons comme une scène », souligne-t-il, « un lieu où les idées, les savoir-faire et les personnes interagissent. » Le programme de la Fondazione reflète cette ouverture. Les visiteurs peuvent s’attendre à une programmation hybride réunissant art, design, mode, architecture, artisanat et gastronomie. La mode reste présente, mais sans dominer. « Elle intervient lorsqu’elle apporte quelque chose au dialogue sur le fond, et non simplement pour servir de tête d’affiche. »

Dans la sélection des créateurs aussi, le fond prime sur la visibilité. « Nous ne choisissons pas en fonction de la notoriété ou des tendances », dit-il. « Ce qui m’intéresse, c’est lorsqu’une personne pense avec ses mains. » Cela peut se traduire par une maîtrise technique, mais tout autant par l’expérimentation. « Nous recherchons délibérément des voix qui ne sont pas encore largement entendues », ajoute-t-il, « mais qui osent ouvrir de nouvelles perspectives et sont prêtes à prendre des risques. »
« L’innovation ne remplace pas l’artisanat. Elle lui offre de nouvelles formes d’expression et une nouvelle pertinence »
La transmission constitue l’un des fondements essentiels de la Fondazione. « Le partage et la transmission des connaissances maintiennent les savoir-faire en vie », explique Van Noten. « Non pas comme quelque chose que l’on archive, mais comme une pratique en mouvement. » Ce qu’il souhaite surtout transmettre aux jeunes créateurs va au-delà de la technique. « Créer, c’est aussi faire preuve de patience, d’intuition, d’observation et d’une volonté d’expérimenter. »
À ses yeux, le succès de la Fondazione ne pourra donc pas se mesurer en chiffres. « Elle aura réussi lorsque le lieu sera vivant », conclut-il. « Lorsque les étudiants expérimenteront, que les créateurs collaboreront, que les visiteurs s’impliqueront et que les projets prendront des directions que nous n’avions pas prévues. » Au bout du compte, tout repose sur l’énergie et les échanges : « Que chacun reparte avec quelque chose à prolonger dans sa propre pratique. »
