Depuis l’enfance, Romain Félix et Julien Vandenitte ont fondé leur amitié sur leur passion partagée pour l’univers des jeux. Désormais partenaires en affaires, leurs sociétés de développement d’expériences ludiques, réparties sur plusieurs pays, représentent un chiffre d’affaires cumulé de 11 millions d’euros et remportent chaque partie sur le marché de l’innovation.
Photos Andrea Moretti, DR
En huit ans, ils ont développé WoodCutter (un concept de bars à lancer de haches sur des cibles, inauguré en 2019), Bomb Squad (des salles de live action games, lancées en 2024) et, fin 2025, Shooters — une première mondiale combinant shooting range et bar, avec une technologie brevetée de détection de balles en plastique phosphorescentes pour un effet hyperréaliste. Ces sociétés belges, uniques dans le paysage du divertissement, sont réunies en holdings qu’ils contrôlent entièrement. Elles ont déjà essaimé des unités dans d’autres villes, tandis que des systèmes de franchise à l’international sont en réflexion. « En parallèle de la montée de l’IA, les concepts que nous avons développés nourrissent une dimension sociale qui est très importante à nos yeux », explique Romain Félix. « Le monde se dirige vers une surabondance du digital, beaucoup trop de moments se vivent déjà en ligne, et l’IA va peut-être même contribuer à séparer les gens », ajoute Julien Vandenitte. « Les expériences en live, les moments où l’on se retrouve pour se détendre dans un contexte qui nous sort du bureau et de la maison — qu’on appelle le “third space” — n’en seront que plus fondamentales et précieuses. »
« On vend du fun. Peu importe que ce soit en lançant une hache ou en tirant sur une cible — ce qu’on vend vraiment, c’est le moment où les gens redeviennent eux-mêmes. »
Il faut viser juste pour faire le bilan de leur succès, parce qu’il évolue en permanence : leur groupe compte aujourd’hui quinze sites en propre, quatre concepts déclinés sur trois pays et quinze franchisés sur le concept Bomb Squad, avec des ouvertures déjà prévues au Canada et en Espagne. « On ne gère pas des bars. On gère un écosystème du fun. » Selon des chiffres Grand View Research de janvier 2026, le marché mondial du divertissement indoor devrait quadrupler d’ici à 2033, passant de 9,6 à 49,2 milliards de dollars. Les entreprises, à qui le désengagement au travail coûte à l’économie mondiale 8,8 trillions de dollars par an selon Gallup, investissent massivement dans les expériences partagées pour fidéliser leurs équipes. « Une bonne soirée entre collègues ne réglera pas tout, mais ses bénéfices relationnels illustrent la valeur économique réelle du lien humain », plaident Romain et Julien.
Après dix ans de carrière dans la pub (Publicis Groupe, McCann, Hair), Romain a rejoint Julien, qui menait une carrière dans la finance chez SWIFT à Londres tout en développant des escape rooms, parmi les premières en Belgique. Respectivement installés à Anvers et à Bruxelles, alors tout juste trentenaires mais inséparables depuis vingt ans, ils ont décidé de faire fructifier leur amitié scellée par les jeux grâce à une aventure entrepreneuriale, palpitante mais sans filets : WoodCutter, adapté d’un concept purement sportif qui se popularisait au Canada, mais n’avait jamais été exploité comme véritable bar à divertissement servant de l’alcool en Europe. Ils ont lancé le projet grâce à un prêt bancaire de 60 000 € : « À l’époque, les banques étaient dubitatives, mais l’activité du bar a tout de suite explosé. Malgré le Covid qui nous a freinés trois mois après l’ouverture, nous avons pu maintenir notre ambition d’expansion, qui était d’ouvrir un WoodCutter tous les six mois. »
Grâce aux haches lancées par des aficionados qui ont rapidement créé une ligue, Julien et Romain ont atteint leur cible plus vite qu’ils ne l’avaient imaginé : « Personne ne pouvait s’attendre au succès qu’on a rencontré sur WoodCutter depuis le début. C’était fou. » Encore en 2020, ils ont pu racheter un emplacement commercial à 100 mètres du centre historique d’Anvers, et dès 2022 ils ont ouvert deux nouveaux WoodCutter à Berlin et Francfort, s’attaquant (à la hache) au plus grand marché européen, sans en parler la langue. En janvier 2024, ils ont inauguré à Hambourg un espace de 700 m² consacré au lancer de haches et au divertissement. Puis Cologne (dans le prestigieux Steigenberger), Bonn et Leipzig. En 2025, le concept de Bomb Squad — où les participants doivent désamorcer une bombe de peinture, sous peine d’être aspergés — s’est également déployé à Berlin. En décembre de la même année, après trois ans de recherche et développement et plus d’un million d’euros d’investissement, Shooters a ouvert ses portes à Bruxelles. En novembre 2026, ils inaugureront Paris, où ils viennent par ailleurs d’intégrer l’incubateur d’HEC Paris.
Leur leitmotiv : « vendre du fun ». Peu importe le concept sur lequel ils le fondent. Pour Shooters, ils ont développé une technologie propre, brevetée : un écran capable de détecter le point d’impact des tirs (à 110 mètres par seconde), précis à 0,01 mm, selon le principe du « phygital », à la croisée des mondes entre le physique et le digital. « La notion de convivialité est absolument fondamentale chez nous, et le concept de Shooters est sans danger. Nous sommes sur le point de le déployer aux États-Unis, où il existe vraiment un marché pour ça, parallèlement aux stands de tir. »

Actuellement, Julien et Romain, qui gèrent « seulement » une centaine d’employés sur tous leurs projets, explorent également des opportunités d’implantation au Moyen-Orient et en Asie, tout en développant une Master Franchise en France et des bars Shooters en Allemagne, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et bientôt aussi à Waterloo. Ceci, en restant, à 38 ans, seuls maîtres à bord, sans investisseurs extérieurs. « Notre but à moyen terme est de nous distancier un peu de l’opérationnel en ouvrant des licences dans des villes cibles, à commencer par Paris, Londres, Miami, New York et Dubaï, avant Tokyo. » Quand on leur demande comment ils protègent leurs concepts, ils expliquent : « Au-delà des aspects légaux, la meilleure parade, c’est d’avoir conçu un produit si bon que même s’il est imité, il sera moins satisfaisant pour le client. » Pour cela, ils misent notamment sur la qualité de leur software, sur l’ajout continu de nouveaux jeux et sur des tournois interactifs entre les centres Shooters. Sans oublier l’attention portée à l’accueil et à l’ambiance dans leurs établissements : « C’est fondamental, et très dur à recréer. »
« Le fun n’est pas le contraire du sérieux. C’est ce qui permet aux gens de rester humains dans un monde de plus en plus digital. »
Romain et Julien ont autofinancé leurs sept bars à lancer de haches en Allemagne, sans contracter aucun prêt. Les banques allemandes ne les connaissaient pas et exigeaient trois ans d’activité (« mais trois ans d’activité, c’est le temps d’une vie ! »), tandis que les banques belges qui les suivaient ne voulaient pas s’aventurer sur d’autres territoires. « C’est dommage, déplore Romain, parce qu’il existe en Europe des concepts qui fonctionnent, qui peuvent s’étendre et grandir rapidement, mais le système bancaire est cadenassé, on n’a pas accès au marché de la dette. Alors qu’aux États-Unis, si on réussit dans le Delaware, on peut entreprendre — et réussir — au Texas ou sur la côte Est. »

Pour Julien, en termes de business, l’Europe reste une idée : « On rencontre sans arrêt des barrières. Mais nous, même quand c’est compliqué, à chaque fois qu’on se lance, ça nous rend super heureux. » Concernant leur prospection aux États-Unis, ils sont conscients « qu’importer un système de shooting de Belgique aux États-Unis, c’est quand même incongru », et ils valorisent le côté inoffensif du leur : « C’est notre valeur ajoutée, et notre proposition recueille déjà beaucoup d’enthousiasme. Nous sommes en discussion avancée pour un lieu d’ouverture à Austin, au Texas. Et puisqu’en raison du contexte politique aux États-Unis les investissements étrangers sont plus compliqués, on voudrait y aller avec notre propre financement. Nous cherchons donc un investisseur pour nous aider à ouvrir là-bas. »
Romain et Julien jouent maintenant dans la cour des grands.
Le fun en chiffres
• Le marché mondial du team building corporate devrait atteindre 25 milliards de dollars en 2025 (Allied Market Research)
• 73 % des Millennials et de la Gen Z placent les expériences partagées au-dessus des avantages salariaux. (Deloitte, 2024)



