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Injections esthétiques en Belgique : la profession médicale face à une « jungle illégale »

Alors que la médecine esthétique connaît une croissance exponentielle en Belgique, les pratiques illégales se multiplient, avec des conséquences parfois dramatiques. Au moins deux décès ont été recensés après des injections réalisées par des personnes non qualifiées. Face à cette “jungle illégale” dénoncée par la Société Royale Belge de Chirurgie Plastique, un groupe de praticiens hospitaliers a choisi de créer Novalys, un réseau structuré autour d’une approche multidisciplinaire inspirée des protocoles hospitaliers.

Le marché de la médecine esthétique s’est considérablement démocratisé ces dernières années. Les injections de toxine botulique, d’acide hyaluronique ou de PRP sont devenues des actes courants, accessibles à un public de plus en plus large. Mais cette banalisation s’accompagne d’un phénomène préoccupant : la multiplication des interventions réalisées par des personnes non qualifiées, dans des lieux inadaptés (salons de beauté, hôtels, appartements privés), avec des produits de provenance douteuse.

La Société Royale Belge de Chirurgie Plastique, Reconstructrice et Esthétique (RBSPS) a tiré la sonnette d’alarme début 2025. L’organisation professionnelle dénonce « la jungle illégale qui se développe sur le marché de la chirurgie esthétique » et rappelle que ses membres sont « chaque jour confrontés à des victimes d’arnaques qui franchissent les portes des cabinets dans l’espoir de pouvoir réparer des séquelles physiques résultant d’actes esthétiques posés par des personnes non qualifiées ». Les complications peuvent être graves : nécrose cutanée, cécité, voire décès.

Le Dr Hadrien Amiel, chirurgien plasticien formé à l’UCLouvain, fait partie de ceux qui voient arriver ces complications dans leur pratique hospitalière. Avec le Dr Maxime Servaes, il a cofondé Novalys, un réseau de praticiens qui entend proposer une alternative médicalisée et éthique. Rencontre.

Le Dr Hadrien Amiel, chirurgien plasticien, co-fondateur du réseau Novalys © DR/Novalys

Forbes.be – Quel constat faites-vous sur l’évolution de la médecine esthétique aujourd’hui ?
Dr. Hadrien Amiel – La médecine esthétique (c’est-à-dire les traitements non chirurgicaux, les injections, les soins cutanés) est devenue extrêmement populaire. Le nombre de procédures réalisées chaque année est considérable. Ces actes sont devenus très accessibles, les prix se sont fortement démocratisés. Mais le problème, c’est que le législateur n’a pas encore imposé de barrière suffisante quant à qui peut pratiquer ce type de traitement. Concrètement, n’importe qui peut se lancer, sans formation adéquate ni véritable expertise, et commencer à injecter du botox ou de l’acide hyaluronique chez lui. On voit des esthéticiennes, qui ne sont pas médecins, organiser des “botox parties” à domicile où une quinzaine de personnes viennent se faire injecter à bas prix. Le phénomène se banalise de manière préoccupante.

– Quels sont les risques concrets de ces pratiques non encadrées ?
Pour le botox, il s’agit d’une injection qui paralyse les muscles. Si l’on injecte aux mauvais endroits, on peut se retrouver avec une asymétrie faciale, une bouche tombante, des muscles d’expression paralysés. L’effet du botox disparaît en quelques mois, donc c’est réversible. Mais pour l’acide hyaluronique, qui sert à apporter du volume, les conséquences peuvent être bien plus graves. Lorsqu’on injecte accidentellement dans une petite artère, le produit obstrue le vaisseau et toute la zone cutanée normalement vascularisée par cette artère n’est plus irriguée. Le tissu meurt. Nous avons déjà vu des patientes jeunes avec une narine entièrement nécrosée. La reconstruction de ce type de lésion relève du défi chirurgical. L’esthétique peut donc conduire à des besoins de chirurgie plastique reconstructrice.

– Vous voyez ces complications arriver dans votre pratique ?
Effectivement. Lorsque surviennent des complications, elles finissent souvent par arriver chez nous. En tant que chirurgiens, nous sommes fréquemment le dernier recours, la dernière chance de réparation. Ces gestes se banalisent considérablement, et les patients ne mesurent pas toujours qu’un acte en apparence anodin peut avoir des conséquences sérieuses.

– Qu’est-ce qui vous pose fondamentalement problème dans ces pratiques ?
De nombreuses personnes pratiquent des injections sans être capables de prendre en charge leurs propres complications. C’est là que réside le problème fondamental. Tout praticien, même expérimenté, peut être confronté à des complications. La vraie question est : est-on en mesure de gérer soi-même ces complications lorsqu’elles surviennent ? Ce qui me préoccupe, ce sont ces situations où des actes sont réalisés par des personnes qui, face à un problème, se trouvent démunies et renvoient le patient vers quelqu’un d’autre en disant « je ne peux plus rien faire ». C’est une forme d’irresponsabilité. En tant que chirurgiens, nous n’entreprenons jamais un acte dont nous ne sommes pas certains de pouvoir gérer les complications potentielles. Cela fait partie intégrante de notre culture professionnelle.

– Soutenez-vous les demandes de régulation formulées par la profession ?
Absolument. La Société Belge de Chirurgie Plastique travaille activement à sensibiliser le législateur pour imposer un cadre réglementaire. Une cellule dédiée au sein de la RBSPS planche sur ces questions, notamment sur la possibilité de légiférer pour définir des critères d’autorisation à la pratique des actes de médecine esthétique en cabinet. Nous sommes pleinement alignés avec les propositions portées par la Société Belge de Chirurgie Plastique. En attendant une régulation plus stricte, je conseille aux patients de vérifier le numéro INAMI des praticiens, qui permet d’identifier leur spécialisation. Ce n’est pas une garantie absolue, mais c’est un moyen de s’assurer que la personne dispose d’une formation reconnue. Pour information, le numéro INAMI d’un chirurgien plasticien se termine par 210.

– C’est dans ce contexte que vous avez créé Novalys avec le Dr Maxime Servaes ?
Avec Maxime Servaes, nous venons du même environnement de formation, tous deux issus du réseau UCLouvain. Dans cet univers chirurgical souvent très compétitif, il est assez rare de trouver un confrère avec lequel on partage véritablement un esprit d’équipe. Nous échangions beaucoup, nous nous retrouvions sur de nombreux sujets, et c’est ainsi qu’est née l’idée de travailler ensemble. Nous avons d’abord structuré notre collaboration à l’hôpital, pour la chirurgie de reconstruction et les cas complexes. Puis nous nous sommes dit : pourquoi ne pas créer une structure similaire en dehors de l’hôpital, dans nos cabinets privés ? D’autres praticiens du centre médical de Maxime à Chaumont-Gistoux se sont montrés intéressés : le Dr Antoine Willemart, dermatologue, le Dr Dominique Vanden Bulcke, spécialisée en médecine esthétique, et Aurélie Peret, infirmière formée aux traitements laser.

Les membres du réseau Novalys, de gauche à droite : le Dr Hadrien Amiel (chirurgien plasticien), Dr Dominique Vanden Bulcke (médecine esthétique), Dr Antoine Willemart (dermatologue), Aurélie Peret (infirmière esthétique), et le Dr Maxime Servaes (chirurgien plasticien) © DR/?Novlys

– Quel était le problème que vous souhaitiez résoudre ?
En pratique privée, lorsqu’on consulte pour de la médecine ou de la chirurgie esthétique, on se retrouve généralement face à un praticien qui travaille seul. Or, à l’hôpital, quand une patiente présente un cancer du sein, son dossier doit obligatoirement être discuté en concertation multidisciplinaire oncologique (ce que l’on appelle une CMO). Le gynécologue, le plasticien, le radiothérapeute, tous les spécialistes concernés sont réunis autour de la table pour établir ensemble un plan de traitement personnalisé. Notre réflexion a été la suivante : ce modèle existe à l’hôpital, il fait partie de la routine. Pourquoi ne pas l’appliquer à notre pratique privée en esthétique ?

– Concrètement, comment fonctionne le réseau Novalys aujourd’hui ?
Novalys est un réseau de praticiens compétents en médecine et chirurgie esthétique. Nous couvrons les différents volets de cette discipline : la dermatologie pour la peau, les traitements cosmétiques (laser, peeling, injections), et les actes chirurgicaux plus invasifs. Actuellement, nous sommes cinq praticiens. La majorité exerce au centre médical CM1325 à Chaumont-Gistoux, dirigé par Maxime Servaes. Pour ma part, je dispose également d’un cabinet privé à Rhode-Saint-Genèse. Mais au-delà de la localisation physique, tous les praticiens du réseau participent à cette approche multidisciplinaire. Lorsque nous recevons des patientes avec des demandes esthétiques, nous organisons une concertation entre nous. Nous échangeons des photos, nous discutons : « Ce traitement me semble pertinent, qu’en penses-tu ? » Il arrive régulièrement que l’un d’entre nous réalise une partie du traitement et qu’un collègue complète, parce qu’il dispose d’une expertise plus pointue sur tel aspect. Pour les actes chirurgicaux lourds nécessitant une anesthésie générale, nous opérons en milieu hospitalier (à la Clinique Saint-Jean à Bruxelles ou au Centre Médical de l’Alliance) dans des structures disposant de blocs opératoires, d’anesthésistes et d’une chaîne de prise en charge en cas de complication.

– Ce modèle implique de partager les honoraires entre praticiens. Comment gérez-vous cet aspect ?
Prenons un exemple concret : lorsque j’opère une paupière et qu’il faut ensuite améliorer la qualité de la peau par des séances de laser, je pourrais techniquement réaliser ces séances moi-même. Mais j’en pratique moins, cela m’intéresse moins, et certaines de mes collègues maîtrisent mieux ces techniques. J’adresse donc la patiente à ma collègue, qui perçoit les honoraires correspondants. Sur le plan économique, je « perds » cette prestation. Mais pour la patiente, le résultat est meilleur. Et nous gardons les patients dans un circuit où nous savons qu’ils sont orientés vers des praticiens compétents.

– Quel message souhaitez-vous faire passer au grand public ?
Il ne faut pas prendre ces actes à la légère. Poser des prothèses mammaires, par exemple, ce n’est pas un geste anodin. C’est un projet qui nécessite une consultation préalable approfondie, durant laquelle on aborde les risques pendant une demi-heure, parfois trois quarts d’heure. Chaque proposition de traitement engage le praticien. Il y a un suivi, une responsabilité. Ces informations ne sont pas correctement transmises sur les réseaux sociaux comme Instagram ou TikTok. Nous devons nous efforcer de créer du contenu pédagogique, d’expliquer les risques associés à chaque procédure. Il existe des praticiens qui, plutôt que d’exercer isolément, choisissent de s’associer pour mutualiser leurs compétences, pour discuter de manière individualisée de chaque prise en charge, en s’inspirant de modèles qui ont fait leurs preuves en milieu hospitalier.

Une profession en ordre de bataille

L’initiative Novalys s’inscrit dans un mouvement plus large de la profession médicale face aux dérives constatées. La RBSPS a formulé quatre revendications principales auprès des autorités belges : la reconnaissance officielle du titre de médecin spécialiste en médecine esthétique non chirurgicale, une formation obligatoire encadrée pour tous les praticiens, une régulation stricte de la vente de produits injectables dont la traçabilité est aujourd’hui insuffisante, et une législation contre la désinformation véhiculée sur les réseaux sociaux.

La loi belge du 23 mai 2013 prévoit déjà un cadre : elle réserve les actes de chirurgie esthétique aux médecins spécialistes agréés, encadre les actes non chirurgicaux, et impose des règles strictes sur l’information du patient, le délai de réflexion et la protection des mineurs. Mais les contrôles restent insuffisants, notamment pour les centres extrahospitaliers.

Le modèle Novalys, avec son ancrage hospitalier pour les actes lourds et son approche multidisciplinaire inspirée des concertations oncologiques, représente une tentative de réponse structurée aux attentes de sécurité des patients. Reste à savoir si le législateur suivra les recommandations de la profession pour renforcer l’encadrement d’un secteur en pleine expansion.

www.novalys.be

Martin Boonen
Martin Boonen
Martin Boonen est journaliste diplômé de l'Institut de Journalisme de Bruxelles (2012). Il collaboré avec de nombreuses rédactions à différent niveau de responsabilité : journaliste, chef de rubrique, secrétaire de rédaction et rédacteur en chef, tant sur le web que pour la presse imprimée. Spécialisé dans les startups et l'entrepreneuriat à impact, il est devenu en 2025 rédacteur en chef du site web de Forbes Belgique. Il est affilié à l'Organisation Mondiale de la Presse Périodique depuis 2011.

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