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IntoPix : gouvernance holacratique et actionnariat salarié

Spin-off de l’UCLouvain spécialisée dans la compression vidéo, IntoPix affiche 5,6 millions d’euros de chiffre d’affaires et deux Emmy Awards. Derrière cette réussite technique, un modèle organisationnel singulier : gouvernance holacratique et 70 à 80% d’employés actionnaires. Décryptage d’une architecture qui interroge autant qu’elle inspire.

Basée à Mont-Saint-Guibert dans le Brabant wallon, IntoPix compte environ 45 collaborateurs et a réalisé un chiffre d’affaires de 5,625 millions d’euros en 2024, en croissance de 6% par rapport à l’exercice précédent, pour un bénéfice de 750 583 euros. Fondée en 2006, l’entreprise a émergé des laboratoires de recherche de l’UCLouvain.

Son CEO et cofondateur, Gaël Rouvroy, résume l’activité : « Nous développons des technologies de compression et de traitement d’images et de vidéos, que nous licencions à des fabricants d’équipements à travers le monde. » Sony, Panasonic, Nikon, EVS ou Grass Valley figurent parmi les clients.

Le modèle économique repose sur la fourniture d’IP cores pour FPGA et ASIC ainsi que de bibliothèques logicielles (SDK) pour CPU et GPU. Chaque pièce fabriquée par un client génère une redevance. IntoPix ne produit donc rien physiquement : l’entreprise conçoit, brevète, normalise (JPEG XS, JPEG 2000) et licencie. Cette approche permet de pénétrer des marchés à gros volumes (du broadcast professionnel à l’automobile) sans effort commercial démesuré.

L’holacratie comme réponse à la croissance

Il y a deux ans et demi, face à des difficultés de priorisation liées à la croissance des effectifs, IntoPix a opté pour un modèle de gouvernance holacratique. « Notre problème n’était pas un problème de priorisation, mais de gouvernance, explique Gaël Rouvroy. Nous nous sommes dit qu’en mettant en place une bonne gouvernance en interne, les priorisations se feraient naturellement. »

Concrètement, l’entreprise a été segmentée en trois “value streams” correspondant à trois marchés distincts, auxquels s’ajoutent des cercles de services transversaux (marketing, ventes, corporate, ressources humaines). Chaque cercle dispose de rôles définis, de “redevabilités” explicites et d’une autonomie décisionnelle. « Nous créons des groupes qui fonctionnent comme des entreprises au sein de l’entreprise », précise le dirigeant.

La philosophie sous-jacente est claire : « Le principe est de confier un maximum de responsabilités au plus proche du problème, et d’éviter les décisions inadéquates prises à un niveau trop élevé. » Cette distribution de l’autorité s’accompagne d’une transparence totale sur l’organigramme des rôles, accessible à tous les collaborateurs.

L’actionnariat salarié : ciment du projet

Parallèlement à la gouvernance distribuée, IntoPix a structuré dès l’origine un modèle d’employés-actionnaires. Selon Gaël Rouvroy, entre 70 et 80% des collaborateurs détiennent des parts, non pas d’IntoPix directement, mais d’une holding financière qui contrôle l’entreprise. Ce mécanisme assure la liquidité interne tout en préservant l’ancrage local.

Pourquoi ce choix ? « Par conviction et par idéal. Qui suis-je pour décider seul de vendre l’entreprise ? Je trouve beaucoup plus juste que nous prenions ce type de décision tous ensemble », affirme le CEO. L’actionnariat n’est jamais utilisé comme monnaie d’échange lors du recrutement ; il intervient après plusieurs années, lorsque le collaborateur a démontré son alignement avec les valeurs du groupe.

L’objectif affiché : « Je veux avoir des entrepreneurs dans ma société, des collaborateurs qui prennent leurs responsabilités. » Cette logique a permis, lors du rachat des parts de l’UCLouvain, de mobiliser l’ensemble des actionnaires-salariés pour reprendre le contrôle via un mécanisme proche du management buy-out, financé par renoncement aux dividendes et apport en capital frais.

Articuler gouvernance et propriété

L’holacratie et l’actionnariat salarié ne sont pas juxtaposés par hasard. Les deux dispositifs partagent une même ambition : responsabiliser les collaborateurs et aligner leurs intérêts sur ceux de l’entreprise. Le recrutement chez IntoPix commence par une évaluation des valeurs (responsabilité, travail en équipe, capacité à relâcher la pression), avant toute vérification technique. Les évaluations annuelles fonctionnent en 360° et portent d’abord sur les valeurs et la confiance, puis seulement sur les rôles.

La vision à cinq ans exprimée par Gaël Rouvroy vise un triplement du chiffre d’affaires et un doublement des effectifs. Mais il insiste : « Ce n’est pas une croissance au détriment des autres, mais une croissance dans l’intérêt de tous. » Une formulation qui traduit l’articulation recherchée entre performance économique et projet collectif.

Des défis ou des limites ?

Le modèle n’est pas exempt de zones de friction. Sur le volet holacratique, la littérature spécialisée identifie plusieurs défis. L’holacratie exige une courbe d’apprentissage significative et processus de réunions structurés. Certains collaborateurs peuvent éprouver des difficultés à s’approprier cette autonomie.

Le changement culturel requis est profond, particulièrement pour les managers habitués à un rôle de supervision. La transition demande aux dirigeants de “lâcher prise”, ce qui interroge leur rapport au pouvoir. Gaël Rouvroy l’admet lui-même : certains collaborateurs souhaitent cette autonomie, d’autres « en ont peur ».

Côté actionnariat salarié, le contexte belge reste peu favorable. Selon la Fédération européenne de l’actionnariat salarié, moins de 30 000 travailleurs belges participent au capital de leur entreprise, dont 80% de cadres supérieurs. La loi du 22 mai 2001, qui encadre le dispositif, est souvent jugée trop rigide et les avantages fiscaux insuffisants par rapport à d’autres mécanismes de rémunération variable.

Pour les sociétés non cotées comme IntoPix, la valorisation des parts pose un défi technique et potentiellement conflictuel. Le risque de concentration (l’emploi et l’épargne dépendant parfois de la même entité) et la liquidité limitée des titres constituent également des points de vigilance. Gaël Rouvroy reconnaît d’ailleurs que la gestion de cette structure représente une « charge mentale » significative.

Le cas IntoPix illustre néanmoins qu’une PME technologique wallonne peut articuler gouvernance distribuée et propriété partagée sans renoncer à la rentabilité ni à l’ambition de croissance. La question de la réplicabilité du modèle reste ouverte : elle dépend largement de la culture préexistante, de l’engagement du leadership et de la capacité à investir dans l’accompagnement sur la durée.

Martin Boonen
Martin Boonen
Martin Boonen est journaliste diplômé de l'Institut de Journalisme de Bruxelles (2012). Il collaboré avec de nombreuses rédactions à différent niveau de responsabilité : journaliste, chef de rubrique, secrétaire de rédaction et rédacteur en chef, tant sur le web que pour la presse imprimée. Spécialisé dans les startups et l'entrepreneuriat à impact, il est devenu en 2025 rédacteur en chef du site web de Forbes Belgique. Il est affilié à l'Organisation Mondiale de la Presse Périodique depuis 2011.

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