Dans les supermarchés, les consommateurs disposent aujourd’hui de toujours plus d’informations sur la manière dont les aliments sont produits. Le bio nous est désormais familier, tout comme le local et le durable. Mais un nouveau terme apparaît de plus en plus souvent : « régénératif ».
Le principe de l’agriculture régénératrice semble relativement simple. Au lieu d’exploiter les terres agricoles dans le seul but de produire autant que possible, les agriculteurs cherchent aussi à préserver ou à améliorer la santé et la résilience des sols. Cela passe notamment par une attention portée à la qualité des sols, à la biodiversité et à la capacité du système agricole à continuer de fonctionner sur le long terme.
Mais c’est précisément là que le problème se pose. Que doit concrètement faire un agriculteur pour que son blé, ses légumes ou ses autres cultures puissent être qualifiés de « régénératifs » ? Quels résultats doit-il pouvoir démontrer ? Et qui les contrôle ?
Il n’existe aujourd’hui aucune réponse universelle à ces questions. Le terme recouvre différentes réalités et n’est pas encadré de la même manière que l’agriculture biologique, par exemple. Les entreprises peuvent donc regrouper des pratiques très diverses sous une même appellation.
Il ne s’agit pas seulement d’un débat sémantique. La question est aussi économique. Imaginons qu’un agriculteur investisse dans d’autres méthodes de production, assume ainsi des coûts ou des risques plus élevés et ait besoin, en contrepartie, d’un meilleur prix. Un autre producteur peut lui aussi communiquer sur le caractère « régénératif » de ses produits, tout en donnant à ce terme une portée bien plus limitée. Pour le consommateur, la différence est difficile à percevoir.
C’est précisément là qu’apparaît le risque de greenwashing. Et, dans le même temps, un marché singulier se met en place : la durabilité acquiert une valeur commerciale croissante, alors que les conditions à remplir pour pouvoir la revendiquer ne sont pas toujours claires.
Trevor Blyth, président de Kamut International Ltd. et de Kamut Enterprises of Europe bv, observe cette évolution avec une certaine méfiance. Depuis quarante ans, Kamut travaille avec du blé khorasan issu de l’agriculture biologique et a développé pour cela un réseau international d’agriculteurs, de producteurs et de distributeurs. Selon l’entreprise, plusieurs principes aujourd’hui associés à l’agriculture régénératrice se rapprochent de la façon dont l’agriculture biologique envisage depuis longtemps les sols et les pratiques agricoles.
Mais alors que le terme « régénératif » apparaît de plus en plus souvent dans l’industrie alimentaire, Kamut craint qu’il ne connaisse le même sort qu’un autre mot populaire : « naturel ».
Le nouveau « naturel » ?
– Forbes.be : « Kamut applique depuis quarante ans des principes aujourd’hui qualifiés de régénératifs. Qu’est-ce qui a changé ? »
– Trevor Blyth : « L’intérêt pour la durabilité est manifestement durable et croissant. Le terme “régénératif” est le nouveau mot à la mode qui suscite toujours plus d’attention, car il évoque facilement quelque chose de positif. En parallèle, il est moins réglementé, ce qui permet à de nombreuses entreprises de se qualifier de régénératives sans réellement faire quoi que ce soit de plus, ni même de différent. »
Blyth compare cette évolution à ce qui s’est produit auparavant avec le terme « naturel ». « Il est devenu une variante moins stricte, “presque aussi bonne” et donc moins chère du bio. De nombreuses entreprises en ont profité, si bien qu’aujourd’hui, ce terme ne signifie pratiquement plus rien. »
L’entreprise raisonne évidemment depuis sa propre position de marque bio. Elle soulève néanmoins une question pertinente : dès qu’une allégation environnementale acquiert une valeur commerciale, qui décide quelles entreprises peuvent s’en prévaloir ?
À partir de quand peut-on se dire régénératif ?
– Forbes.be : « Selon vous, à partir de quand une entreprise peut-elle réellement se qualifier de régénérative, et quand s’agit-il de greenwashing ? »
– T.B. : « L’agriculture biologique a toujours eu pour objectif d’améliorer continuellement les sols et l’environnement dans lequel les cultures sont produites. C’est aussi le principe fondamental du “régénératif” : travailler en permanence à la résilience et à la santé des sols et de l’écosystème. »

« Le problème réside surtout dans la grande liberté d’interprétation. Faute de définition claire ou réglementée du terme “régénératif”, de nombreuses interprétations sont possibles. Pour les consommateurs, il évoque avant tout quelque chose de positif. Les entreprises peuvent ainsi profiter des avantages marketing du terme “régénératif”, tout en continuant dans la pratique à faire presque exactement la même chose qu’auparavant. »
Combien gagne l’agriculteur ?
Kamut a été fondée il y a quarante ans par un agriculteur bio et a développé un programme international autour du blé khorasan. L’idée est que cette variété précise de blé doit créer de la valeur non seulement pour le consommateur, mais aussi pour l’agriculteur.
« Notre entreprise a été fondée dans le but de mettre en place un programme destiné à protéger et à commercialiser une variété ancienne de blé bien précise. Nous voulons ainsi proposer aux agriculteurs une culture à forte valeur ajoutée qui les soutienne. »
L’entreprise travaille pour cela avec des partenaires de long terme qui contribuent à organiser localement la production, la culture et la vente. Kamut ne communique aucun chiffre précis sur son chiffre d’affaires ou sa croissance. L’entreprise affirme toutefois être active dans le monde entier, avec des agriculteurs qui exploitent ensemble des milliers d’hectares de terres biologiques. L’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie constituent ses principaux marchés. Mais une production plus durable rapporte-t-elle réellement davantage à l’agriculteur ?
– Forbes.be : « Combien un agriculteur gagne-t-il avec le blé khorasan dans le cadre de votre programme, par rapport au blé conventionnel ? »
– T.B. : « Cela varie d’une année à l’autre et d’une récolte à l’autre. Il existe toutefois bien une incitation financière pour les agriculteurs, et c’est précisément l’objectif. »
L’entreprise ne précise pas le montant de cette incitation.
Qui paie la facture ?
Cela nous amène à la principale question économique. Si une agriculture plus durable coûte plus cher, qui paie la différence ?
– Forbes.be : « L’agriculture régénératrice peut nécessiter des investissements et comporter des risques. Qui en assume le coût ? »
– T.B. : « Le premier risque repose malheureusement sur l’agriculteur, qui doit faire face à de nombreuses difficultés potentielles, notamment liées à la météo et à d’autres facteurs. Mais les risques sont présents tout au long de la chaîne. Chaque partie doit donc être suffisamment rémunérée pour les efforts qu’elle fournit et les risques qu’elle assume. Dans le cadre de notre programme, les coûts de production plus élevés sont simplement répercutés sur nos clients. Nous n’utilisons pas ces surcoûts pour obtenir nous-mêmes un avantage ou une marge supplémentaire. »
La facture se répercute ainsi plus loin dans la chaîne. Si un agriculteur doit gagner davantage et que le producteur répercute ses coûts supplémentaires, d’autres entreprises ou les consommateurs doivent, en fin de compte, accepter de payer ce surcoût.
C’est précisément là que la question de la définition prend une dimension commerciale. Une entreprise qui supporte réellement des coûts supplémentaires pour produire plus durablement doit pouvoir rivaliser avec des produits susceptibles d’afficher la même allégation environnementale sans avoir nécessité les mêmes investissements.
Une nouvelle opportunité commerciale ?
– Forbes.be : « Selon vous, où se situe la principale opportunité commerciale liée à l’agriculture régénératrice ? »
Kamut voit surtout des possibilités dans un rapprochement entre agriculture biologique et régénératrice.
– T.B. : « Puisque nous nous concentrons sur l’agriculture biologique, l’idéal serait que le bio et le régénératif puissent fonctionner ensemble au sein d’un même système. Cela permettrait d’établir une interprétation fiable et une définition contrôlée de ce que signifie précisément le terme “régénératif”. »
C’est la vision d’une entreprise qui mise elle-même sur le bio depuis plusieurs décennies. Mais l’ensemble du secteur alimentaire fait face au même défi : si l’agriculture régénératrice devient une catégorie commerciale, les entreprises et les consommateurs doivent savoir précisément ce qu’ils achètent.
– T.B. : « J’espère qu’à mesure que l’information deviendra plus accessible, les consommateurs pourront de mieux en mieux découvrir comment leurs aliments sont produits et faire des choix éclairés sur cette base. »
Encore faut-il d’abord définir clairement ce que signifie réellement le terme « régénératif ».
