L’histoire d’Ackermans & van Haaren (AvH) ne commence pas comme celle d’une multinationale classique, mais comme celle de deux entrepreneurs néerlandais qui ont si étroitement mêlé travail, ambition et famille que l’entreprise porte encore aujourd’hui cet ADN.
En 1876, Nicolaas van Haaren et Hendrik Wilhelmus Ackermans fondent ensemble une société de dragage. Van Haaren est alors déjà un entrepreneur expérimenté dans le domaine des travaux publics, reconnu notamment pour d’importants projets d’infrastructure comme la construction du pont ferroviaire sur la Lek près de Culemborg. Ackermans débute quant à lui comme employé avant de devenir rapidement associé. Leur relation prend aussi une dimension familiale : Van Haaren épouse la sœur d’Ackermans, tandis qu’Ackermans épousera plus tard sa fille. Cette double relation marquera durablement l’ADN de l’entreprise.
Les premières activités de la société répondent directement aux besoins économiques de l’époque : le dragage et les infrastructures. En 1888, l’entreprise participe à la construction des forts autour de Namur. Quelques années plus tard, en 1903, elle obtient sa première mission internationale majeure en Argentine, où elle participe à l’extension du port de Rosario. L’entreprise poursuit ensuite sa croissance et est intégrée en 1924 à la société Ackermans & van Haaren. Après le décès de Nicolaas van Haaren en 1904, Hendrik Ackermans développe l’entreprise à l’international. Les activités s’étendent alors à plusieurs continents. Parallèlement, le centre de gravité du groupe se déplace progressivement vers la Belgique, et plus particulièrement vers Anvers, où le port et le dynamisme économique ouvrent de nouvelles perspectives.
Au fil des décennies, le dragage demeure l’activité principale, mais AvH entame progressivement une stratégie de diversification. En 1964, l’entreprise fait notamment son entrée dans l’industrie pétrolière et gazière via Forasol-Foramer, une activité qui sera ensuite cédée. En 1974, les activités de dragage fusionnent avec celles de CFE pour donner naissance à Dredging International, précurseur de DEME. Cette branche maritime deviendra ensuite l’un des principaux piliers du groupe.
L’introduction en bourse en 1984 a marqué une étape importante dans la modernisation d’AvH. Depuis lors, l’entreprise est cotée à Bruxelles et fait partie du BEL20. Sa capitalisation boursière atteint aujourd’hui environ 9,6 milliards d’euros. Les fonds propres s’élèvent à 5,7 milliards d’euros et, au cours de l’exercice 2025, le groupe a enregistré un résultat net de 593 millions d’euros. Malgré sa cotation en bourse et l’ampleur de ces chiffres, AvH est restée, dans son essence, une entreprise familiale.
Les descendants des familles fondatrices Ackermans et van Haaren ont conservé, à travers différentes structures, une influence importante sur le groupe. Cet ancrage s’exerce aujourd’hui notamment par l’intermédiaire de holdings telles que Scaldis Invest et Belfimas. Ensemble, les familles détiennent une participation majoritaire, soutenue au fil des années par plusieurs grandes familles entrepreneuriales flamandes. Parmi elles figurent notamment les familles Toye (ancienne brasserie Palm), Macharis (VPK Verpakkingen), Vandermarliere (VCF Cigars), Leysen (ancienne Bank van Breda) ou encore Donck (3D Invest). Ces familles forment une base actionnariale stable, tournée vers le long terme plutôt que vers la recherche de gains rapides.
Au-delà de ces structures collectives, les descendants directs des familles fondatrices occupent également une place importante. Tous ne sont pas nécessairement actifs au sein de l’entreprise elle-même. Leurs parcours les ont conduits vers des domaines variés comme le droit, la médecine, la recherche ou les médias. Ils restent toutefois impliqués dans le groupe à travers leur rôle d’actionnaires. Certains membres de la famille se sont également distingués dans les domaines culturel et social. C’est notamment le cas de la réalisatrice Marion Hänsel (née Marion Ackermans), dont le film Between the Devil and the Deep Blue Sea a été présenté au Festival de Cannes en 1995. Son fils, Jan Ackermans, évolue lui aussi dans le secteur du cinéma.
Les liens familiaux demeurent également visibles au sein de l’actuel conseil d’administration. On y retrouve notamment des descendants de familles comme Pierre Willaert (ancienne Bank Puilaetco), Thierry van Baren (consultant) et Julien Pestiaux (associé chez Climact), qui y siègent en tant qu’administrateurs indépendants. Depuis plusieurs décennies toutefois, le visage d’AvH reste indissociable de Luc Bertrand. Entré au conseil d’administration en 1985, il a occupé la fonction de CEO de 1990 à 2016 avant de devenir président du conseil d’administration. Son lien avec la famille fondatrice passe également par son mariage avec Fabienne Ackermans, arrière-petite-fille du cofondateur Hendrik Wilhelmus Ackermans. Ainsi, l’ancrage avec les fondateurs se poursuit également au plus haut niveau de l’entreprise.
Luc Bertrand occupe une place particulière dans les près de 150 ans d’histoire du groupe. Après avoir passé près d’un quart de siècle à la tête d’AvH, il laisse derrière lui un parcours remarquable. Il siégeait déjà au conseil d’administration avant son mariage avec Fabienne Ackermans. Parallèlement, il poursuit une carrière dans la banque d’affaires chez Bankers Trust, principalement à Londres et à New York. Une opération le ramène finalement en Belgique : le rachat par les cadres du groupe brassicole Maes, alors intégré au groupe britannique Grand Metropolitan, dans lequel AvH détenait une participation. Il impressionne tellement ses interlocuteurs lors de cette opération qu’on lui propose le poste de directeur financier. C’est le point de départ d’une carrière qui marquera profondément l’entreprise familiale.
Sa présence est discrète, souvent accompagnée d’un sourire réservé. Ceux qui le rencontrent ne le cernent pas immédiatement. Il n’a rien du dirigeant flamboyant qui affronte les tempêtes avec éclat ; il ressemble davantage à un navigateur qui distingue des routes encore invisibles aux autres. Au fil des années, il a construit, analysé et développé l’entreprise selon une logique constante : faire les choses correctement, et de préférence avec discrétion. Sous sa direction, AvH s’est progressivement transformée en un réseau d’activités allant du dragage aux services bancaires, des infrastructures aux investissements. Mais derrière cette croissance ne se cache pas une volonté de grandir pour grandir. Sa motivation réside plutôt dans la durabilité, la continuité et l’idée qu’une entreprise constitue un héritage qu’il faut transmettre dans un état plus solide encore que celui dans lequel on l’a reçu.
Derrière ce calme apparent se cache toutefois une grande intensité. Sa personnalité est faite de contrastes : introverti mais influent, prudent mais capable d’aller à contre-courant, exigeant sans nourrir de ressentiment. Il place la barre très haut et c’est précisément là que réside une grande partie de son influence : pousser les autres à voir au-delà de ce qui paraît immédiatement réalisable. Un homme peu sensible aux effets de mode et aux mouvements passagers, qui continue à raisonner presque obstinément sur plusieurs décennies. Un dirigeant qui croit au progrès, à condition qu’il soit accompagné d’un véritable sens des responsabilités. En d’autres termes, une succession qui s’annonce exigeante.
« L’eau et la boue sont nos racines. »
Entre-temps, la génération suivante a pris le relais. John-Eric Bertrand, fils de Luc et Fabienne Bertrand, occupe aujourd’hui la fonction de co-PDG d’AvH et fait partie des rares membres de la famille encore directement actifs au sein du groupe. Présent dans l’entreprise depuis 2008, il incarne la continuité de l’engagement familial. Sa sœur, Alexia Bertrand, a quant à elle choisi une autre voie. En 2015, elle devient chef de cabinet de Didier Reynders, figure importante du MR et alors ministre des Affaires étrangères. En novembre 2022, elle quitte le MR pour rejoindre l’Open VLD flamand et est nommée secrétaire d’État au Budget au sein du gouvernement d’Alexander De Croo. Afin d’assumer ses responsabilités politiques, elle renonce alors à ses fonctions de direction chez AvH. À l’issue de son mandat de secrétaire d’État fédéral, Alexia Bertrand devient, en février 2025, cheffe de groupe de l’Open VLD à la Chambre, parti rebaptisé Anders. en janvier 2026.
La branche van Haaren reste également représentée au sein du groupe. Frederic van Haaren, arrière-petit-fils de Nicolaas van Haaren, siège au conseil d’administration et a également été actif en politique. Il a été membre du conseil communal de Kapellen à partir de 1983 et y a occupé la fonction d’échevin de 1995 à 2024. Entre 2019 et 2024, il était notamment responsable des travaux publics, du bien-être animal, des espaces verts, des cimetières et de l’environnement. Ainsi, près d’un siècle et demi après la création de l’entreprise, les liens familiaux ne relèvent pas uniquement du symbole : ils continuent à jouer un rôle concret dans sa gestion.
Entre-temps, AvH s’est transformée, passant d’une entreprise spécialisée dans le dragage à une holding d’investissement diversifiée. Aujourd’hui, le groupe est actif dans quatre grands domaines : les infrastructures maritimes et les travaux de construction — avec notamment DEME et CFE —, l’énergie et les matières premières — à travers des participations dans des sociétés telles que SIPEF et Sagar Cements —, la banque privée — avec Delen Private Bank et Bank Van Breda — ainsi que l’immobilier, via Nextensa. Par ailleurs, AvH gère également, par l’intermédiaire d’AvH & Growth Capital, un portefeuille d’entreprises en croissance. Sur le plan économique, l’impact du groupe est considérable : il emploie aujourd’hui plus de 22 000 personnes.

« Je me sens responsable de cela », nous a confié un jour Luc Bertrand. « On peut prendre des risques clairement définis lorsqu’on adopte une vision à long terme. Mais lorsqu’on avance dans le brouillard, on ne peut savoir ce qui se trouve un mètre plus loin. Dans ce cas, on ne s’engage pas sur l’autoroute à 100 km/h. »
Il est frappant de constater qu’aujourd’hui, la plus grande contribution au bénéfice ne provient plus des activités de dragage, mais de la branche dédiée à la banque privée. Cette évolution illustre à quel point le groupe s’est développé au-delà de son activité historique. Pourtant, ces origines restent essentielles. « L’eau et la boue sont nos racines », comme l’a un jour résumé Luc Bertrand. Cette mentalité continue de se refléter dans la manière dont AvH fonctionne aujourd’hui : avec prudence, une attention constante aux risques et une forte orientation vers le long terme. Le groupe privilégie des performances solides et durables plutôt qu’une croissance maximale.
Le succès d’Ackermans & van Haaren ne repose donc pas uniquement sur des investissements avisés ou sur son expansion internationale. C’est aussi une histoire de continuité : celle de familles qui, génération après génération, restent impliquées, sans nécessairement se mettre elles-mêmes au premier plan. Une entreprise née dans les travaux publics s’est ainsi progressivement transformée en une holding internationale, sans jamais renoncer à ses valeurs familiales.
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