Ajay Mitchell est l’un des deux Belges qui évoluent en NBA, le plus prestigieux championnat de basket-ball de la planète. Déjà multimillionnaire à 24 ans, champion l’an dernier, le Liégeois a encore haussé son niveau de jeu malgré une année où le chagrin a succédé à l’euphorie. Rencontre à Oklahoma City, en plein cœur des États-Unis, avec l’un des sportifs belges qui va compter dans les prochaines années.
Les clients se pressent dans le centre commercial qui borde Belle Isle Boulevard. Deux jeunes se promènent. Bras dessus bras dessous. Une blonde et un grand brun à la barbe taillée. Un couple en balade. Dehors, le soleil cogne. Le duo s’arrête, regarde une vitrine. Un vendredi après-midi banal à Oklahoma City, sur la Bible Belt américaine. Sinon que, cinq mètres plus loin, deux gamins saluent les amoureux et font un rapide selfie avec eux.
La scène se déroulait en avril dernier. Un mois plus tard, la même promenade ne se déroulerait peut-être pas aussi calmement. Et le nombre de selfies ne serait pas le même…
Le grand brun s’appelle Ajay Mitchell. Encore peu connu en Europe, sauf des amateurs de basket-ball. À 23 ans, il est l’un des deux Belges à porter une « bague ». Celle que reçoivent ceux qui ont remporté le championnat de la National Basketball Association, la mythique NBA, la ligue professionnelle nord-américaine. Le 23 juin 2025, son équipe, le Thunder d’Oklahoma City, a remporté son premier titre depuis son installation à Oklahoma City. Et en mai dernier, en demi-finale de la Conférence Ouest, le Thunder a battu les Los Angeles Lakers de la star planétaire LeBron James. Une victoire dans laquelle Ajay Mitchell a joué un rôle majeur, le faisant passer de remplaçant de luxe à joueur avec lequel il faut compter. Et le privant désormais sans doute de promenades incognito au centre commercial du coin.
Toute cette histoire commence loin d’Oklahoma City. Sur la côte belge. À la fin du siècle dernier. « Mon père a grandi en Virginie, ma mère en Belgique. Mon père est venu jouer en Division 1 de basket-ball, à Ostende. Ma mère est allée voir un match un peu par hasard… Et ils se sont rencontrés. » Le papa d’Ajay, c’est Barry Mitchell, devenu une légende dans le club de la reine des plages. Le couple s’installe à Ans puis à Alleur. Ajay y grandit. Et suit les traces paternelles. « J’allais voir ses matchs. Je suis tombé amoureux du sport dès le début. J’adorais le foot aussi. Beaucoup de mes amis y jouaient. C’était l’un de mes sports préférés, avec le tennis. » Mais c’est la balle orange qui l’emporte. « C’est au basket que j’étais le meilleur », raconte Ajay, qui vient de quitter l’entraînement, laissant Shai Gilgeous-Alexander, le Canadien qui s’est arrogé, pour la seconde année consécutive, le titre de Most Valuable Player de la NBA, et la plupart de ses coéquipiers du Thunder dans la grande salle voisine. La Route 66 passe à quelques encablures. Un parking précède le bâtiment perdu au milieu de cette banlieue sans histoire d’Oklahoma City. Un bâtiment aussi banal que ceux qui l’environnent. N’y entre pas qui veut. Patte blanche exigée. À l’intérieur, tout est calme. Presque désert. Sauf dans la grande salle au parquet impeccable, au centre de l’immeuble, où les basketteurs s’entraînent pour le match du lendemain.
À 15 ans, Ajay rejoint l’internat du centre de formation de la fédération qui réunit la crème des espoirs à Namur. « J’allais en cours comme tout élève mais les heures de sport étaient remplacées par du basket au centre. C’était un rythme de joueur professionnel. Les premières semaines étaient compliquées. Surtout pour moi qui adore être à la maison, être entouré de ma famille, de ma maman. Beaucoup de joueurs étaient dans la même situation que moi. Ça a créé une connexion entre nous. » Des liens qui subsistent aujourd’hui. « On se donne régulièrement des nouvelles. »
« Même si c’était très lointain : j’ai toujours rêvé de la NBA. »
Le rêve américain hante déjà l’adolescent. « Même si c’était très lointain, j’ai toujours rêvé de la NBA. Mais il fallait procéder étape par étape. » La première : la sélection nationale des moins de 16 ans. Objectif atteint. « Je ne me mettais jamais de pression. » Des doutes ? « Oui, c’est sûr… Mais j’ai la chance d’avoir des personnes autour de moi qui m’aident beaucoup. » Sa maman avant tout : « Nous avons un lien très fort depuis mon plus jeune âge. Quand mon père venait voir un match, il y avait évidemment une petite pression, mais même si j’avais mal joué, il ne me disait rien. Il voulait que je profite, que je ne me pose pas de questions. » Se faire un prénom avec un père qui était connu de tous dans le microcosme sportif n’était pas une gageure. « Il m’a toujours dit : “Ce n’est pas mon histoire, c’est ton histoire maintenant.” C’était cool de voir le respect que les gens avaient pour mon père. Il y avait cette volonté de faire mieux. Parce qu’on était fort compétitifs tous les deux. » Le père et le fils s’amusaient parfois en un contre un… « À cette époque-là, il gagnait. Quand je suis revenu en Belgique, il y a deux ans, il n’y avait plus de match », sourit-il.
À 17 ans, Ajay Mitchell quitte la Belgique pour poursuivre sa formation à Nanterre, en banlieue parisienne. « C’était un choc. » À la dureté de l’éloignement s’ajoute bientôt l’isolement du Covid. « Après six mois là-bas, j’ai dit que je voulais vraiment rentrer en Belgique. Finir mon cursus scolaire au centre de Namur. Et puis essayer de devenir professionnel en Belgique. »
Il commence à s’entraîner avec Limburg United, qui évolue en première division sous la houlette de Brian Lynch, ancien joueur professionnel et époux de Kim Clijsters. « C’est là que ça a commencé. J’ai pu intégrer l’équipe. C’était une super expérience. » Le rêve américain n’est pas enterré. D’autant que se pose la question des études supérieures. « Mes sœurs, mon frère, mon père évidemment, ont été à l’université. Je nourrissais aussi cette envie. C’était une décision compliquée car ma saison professionnelle en Belgique s’était très bien passée. J’avais grandi tant comme joueur que comme personne dans le Limbourg. » Le choix n’est cornélien qu’en apparence car la combinaison de la passion et de la raison peut se concrétiser au pays des rêves… « La première fois que j’ai joué avec l’équipe nationale U16, un assistant de l’Université de Santa Barbara avait assisté à la rencontre. Il était venu me voir et on était restés en contact. Puis la plupart des visites d’université se passaient via Zoom. On ne voyait pas grand-chose. À Santa Barbara, j’ai vu la plage… »

Direction la Californie en 2021. Ajay brille au sein du championnat universitaire. Et rencontre la « blonde » avec laquelle il se promènera plus tard au centre commercial d’Oklahoma City. Deux ans dans le Golden State sans beaucoup voir le soleil, entre les cours, les entraînements intensifs et les matchs. En 2023, se pose la question d’une présentation à la draft, cette soirée annuelle au cours de laquelle les franchises NBA sélectionnent en deux tours les jeunes joueurs appelés à rejoindre la ligue. « Je voulais prendre le temps de me poser. Juste penser à la saison que je venais de terminer. » Une semaine de réflexion plus tard, Ajay prolonge son séjour à Santa Barbara.
Ce n’est qu’en 2024 qu’il se présente à la célèbre draft NBA. Et le rêve d’enfant va devenir réalité. La célèbre franchise de New York, les Knicks, le choisit au second tour. « Cette année-là, la draft s’étalait sur deux jours. » Le premier jour, aucune équipe ne le retient. « Il y a évidemment un petit peu de déception. Dans un coin de ma tête, je me disais que j’allais prouver à toutes ces équipes que j’aurais dû être choisi. Le lendemain, mes agents me disent qu’il y a une grosse possibilité… » Qui se concrétise : New York le « drafte », mais il n’atterrira pas dans la ville qui ne dort jamais. Le Thunder d’Oklahoma City avait conclu un accord avec les Knicks en vue d’un échange. « À ce moment-là, j’étais le seul qui le savait. C’était marrant parce que pour ma maman, on allait à New York. J’ai dû très vite la calmer et lui dire qu’on allait plutôt dans l’Oklahoma. C’est le rêve de tout joueur d’entendre son nom appelé à la draft. Et de pouvoir juste commencer à vivre ce rêve. »
Ajay n’est cependant pas au bout de ses émotions. À commencer par jouer contre ses idoles, comme LeBron James. « S’échauffer et le voir arriver sur le terrain, ça fait quelque chose. Des joueurs comme lui, Stephen Curry ou Kevin Durant, c’est des gars avec qui je jouais à la PlayStation. Et maintenant, je joue contre eux. » Fouler les parquets du championnat le plus prestigieux de la planète le propulse aussi dans une autre dimension pécuniaire : même si son contrat reste relativement modeste à l’échelle de la NBA, le jeune homme a touché 3 millions de dollars pour la saison 2025-2026. Son salaire s’établit à 2,85 millions de dollars pour la saison 2026-2027. Il intègre surtout l’équipe qui va être couronnée moins de douze mois après son arrivée. « C’était une année de fou. Jouer ses premiers matchs. Et vivre ce rêve de remporter un titre NBA. Pour moi, il n’y a rien au-dessus de gagner un titre NBA. »
« Il est toujours avec moi : je sais que tout ce que je fais, il le vit aussi. »
L’an 2025 l’emporte donc au sommet avant de se terminer par un drame. En décembre, son père, Barry Mitchell, meurt, victime d’un arrêt cardiaque. « Le fait qu’il ait pu vivre ce rêve avec moi, c’était déjà quelque chose de très spécial. Il est toujours avec moi. Je sais que tout ce que je fais, il le vit aussi. »

Après cette fin d’année catastrophique, en cette deuxième saison, Ajay Mitchell poursuit sa progression. Jusqu’à s’imposer aujourd’hui comme un joueur clé de sa franchise. En demi-finale de la Conférence Ouest, en mai dernier, le Liégeois a notamment marqué 20 points ou plus à trois reprises. Une performance. « Mon objectif est de continuer à évoluer dans mon rôle et avoir une longue carrière, mais aussi de ne pas voir trop loin dans le futur, vraiment garder les pieds sur terre et profiter du moment. Ça passe vite. » Sa maman l’a rejoint à Oklahoma City, comme sa compagne et l’un de ses amis. Sa vie ? « Simple. Je m’entraîne le matin et le reste du temps, j’aime le passer en famille, promener mon chien. Mon quotidien est assez semblable à celui que je vivais en Belgique. »
La Belgique qu’il n’oublie pas. « C’est là où j’ai grandi. C’est mon pays. Peu importe où je vis, la Belgique, c’est toujours la maison. » Ajay compte d’ailleurs jouer avec l’équipe nationale. « Ça a toujours été mon objectif. J’ai eu la chance de pouvoir jouer en équipe de jeunes. Et c’était une expérience folle de pouvoir représenter mon pays au plus haut niveau. Je pense qu’il y a un potentiel vraiment intéressant en Belgique. On a évidemment Toumani Camara qui joue aussi en NBA. » Le Bruxellois l’a précédé d’un an en rejoignant les Trail Blazers de Portland en 2023. « C’était un peu le modèle. Voir sa première saison quand j’étais encore à l’université, ça m’a motivé encore plus de me dire que les Belges sont là. C’est un gars super cool avec qui j’ai pu échanger quand j’étais à l’université. On est toujours en contact. »
La carrière d’un sportif professionnel est courte. Où voit-il sa « retraite » ? Aux États-Unis ? En Belgique ? « Je pense que ce sera entre les deux. J’ai aussi créé beaucoup de connexions ici aux États-Unis, notamment à Santa Barbara, mais ici aussi en Oklahoma. Ce serait le rêve de pouvoir vivre entre ces trois spots-là : Santa Barbara, la Belgique et Oklahoma City, qui est une ville assez paisible, de taille humaine, un peu comme Liège. » Une « retraite » qu’il imagine active… « Ce sera dans le sport. Pouvoir aider les jeunes et juste aider la Belgique en général. Et puis, évidemment, avec les connexions que j’ai à Santa Barbara, essayer d’aider l’université. Rien n’est écrit. Mais ces deux choses-là me tiennent vraiment à cœur. Juste parce que j’ai été aidé, étant jeune. Et c’est ce qui m’a permis de vivre mon rêve. Si je peux aider d’autres personnes à vivre ce rêve, ce ne sera peut-être pas exactement le même rêve, mais vivre cette expérience, j’aimerais bien le faire. »
