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Mathis Charlier et Gauthier Imandt, 30 under 30: « Croître, étape par étape »

Amis d’enfance, Mathis Charlier et Gauthier Imandt, tous deux âgés de 24 ans, ont toujours eu une âme d’entrepreneurs. Déjà sur les bancs de l’école, ils s’ennuyaient et donnaient des cours pour faire des avions en papier, avant de basculer vers le monde numérique. Ils ont lancé leur chaîne YouTube FrenchHardware en 2016, alors qu’ils avaient 14 ans, puis lancé FlowUP en 2022. Spécialisée dans la création d’ordinateurs performants et personnalisés pour les gamers, la marque s’appuie aujourd’hui sur une équipe d’environ 40 personnes. Sur YouTube, les deux entrepreneurs continuent à tester et comparer différents produits avec objectivité, partageant leurs conseils à une large communauté. En novembre dernier, ils ont intégré le Forbes 30 Under 30 belge, une distinction sur laquelle ils reviennent quelques mois plus tard.

Forbes.be – Qu’est-ce que FlowUP ?
Mathis Charlier – FlowUP, c’est le nom commercial de la marque de PC qu’on a lancée en mars 2022. C’est sous ce nom que sont connus les produits qu’on vend, notamment les ordinateurs pour gamers. Préalablement, on avait lancé notre chaîne YouTube lorsqu’on avait 14 ans. On l’avait appelée FrenchHardware parce qu’on était les premiers à parler de PC et de matériel informatique en français sur le marché francophone.
Gauthier Imandt – D’ailleurs, nous avons 80 % de notre audience en France. Mais on s’appuie sur dix ans d’existence, qu’on fêtera en octobre prochain. Au début, nous faisions des vidéos tutorielles pour savoir comment monter ou réparer son ordinateur. On ne traitait que de hardware, pas du tout de software.

– Qu’est-ce qui vous a « piqués » pour vous lancer dans une telle aventure ?
M.C. – Nous avons toujours été des gamers, depuis qu’on a 12 ans. Voire même plus tôt. Déjà en primaire, on a toujours été des joueurs de jeux vidéo. Et on aimait bien lancer des projets ensemble. On a toujours eu ce côté un peu entrepreneur. On avait envie de créer quelque chose, de vendre des produits, d’avoir des idées de business. À l’époque, ce n’était pas grand-chose : on donnait des cours pour faire des avions en papier à nos potes ! Enfin voilà, des bêtises en soi, mais qui étaient déjà dans cet esprit. On s’ennuyait un peu à l’école et on avait envie de lancer des trucs. Et pour jouer à un jeu performant auquel tout le monde jouait, il fallait un PC. Gauthier avait eu la chance de recevoir un ordinateur.
G.I. – J’ai en effet eu la chance de recevoir un iMac à 1 200 € pour mes 12 ans. C’était le PC familial, qui était assez puissant.
M.C. – Et moi, je jouais encore sur ma Xbox, donc j’étais sur console. Je voulais absolument pouvoir jouer sur PC aussi, parce que c’est le monde des possibles : sur PC, on peut faire tellement plus car on a plus de performances, contrairement aux consoles où on est un peu bridés. Elles, on les allume, on lance le jeu, on joue à Mario, et après on éteint et c’est fini. Sur PC, on peut lancer le jeu, rajouter des mods sur n’importe quel jeu, donc c’est une expérience infinie. Et en plus, on peut partager nos parties sur Internet, ce qu’on ne pouvait pas faire sur console.

– Vous étiez passionnés de jeu et vous en avez fait votre business. Mais à quel moment avez-vous eu le déclic ?
M.C. – Le point de bascule, c’est que mes parents ne voulaient pas m’acheter de PC. J’ai donc été sur eBay et j’ai acheté moi-même mon premier PC aux enchères pour 90 €.
Gauthier Imandt – Il le reçoit, il l’allume et il me dit : « J’ai plus de performances que toi avec ton iMac à 1 200 € ! » Je lui réponds que ce n’est pas possible vu que mon ordinateur avait coûté dix fois plus cher.
M.C. – Il s’avère que j’avais racheté le PC d’un gamer passionné qui, de l’extérieur, ne payait pas de mine. Je me souviens même que le bouton d’allumage était cassé. Sauf qu’à l’intérieur, c’était une machine de guerre ! J’avais le meilleur PC de toute l’école.
G.I. – Et là, on a eu un déclic, on s’est dit : « Mais comment c’est possible ? » C’est là qu’on a découvert les PC gamers, les tours et toute cette passion autour des composants et de l’informatique. On a regardé comment monter un PC soi-même, et on a vu qu’il n’y avait presque aucune vidéo en français. Tout était en anglais. Il y avait peut-être une ou deux vidéos en français, mais très techniques, pas très pédagogiques. On a alors commencé à faire des vidéos de conseils, des tops de PC gamers, et on a surtout lancé une série appelée Les marques nous arnaquent. On prenait des PC tout faits par Dell, HP, Asus ou Acer, et on a commencé à les débunker, à regarder ce qu’il y avait à l’intérieur. On s’est rendu compte qu’ils arnaquaient tout le monde : le prix était beaucoup trop élevé et la qualité des composants était ridicule. C’était bien plus intéressant de monter son PC soi-même que d’en acheter un tout fait.

– Les marques que vous critiquiez sont-elles devenues menaçantes par rapport à vos vidéos et à de telles affirmations ?
M.C. – Au début, quand on a commencé à en parler, on n’a pas eu de retours parce qu’on était trop petits pour que ça remonte à leurs oreilles. Par contre, quand la chaîne YouTube a pris de l’ampleur, on a eu des échos de marques qui voulaient nous attaquer pour diffamation ou concurrence déloyale, parce qu’on travaillait avec d’autres marques et qu’on disait : « Ça, c’est nul, achetez plutôt ça. » On faisait de la publicité comparative, selon elles. Mais elles ne sont jamais venues nous confronter en direct parce qu’au moment où elles en ont entendu parler, on était devenus trop gros pour qu’elles osent nous attaquer. L’opinion publique et les consommateurs auraient trouvé ça très malvenu de s’attaquer à quelqu’un qui montre ce qu’il y a sous le capot, et elles en auraient pâti en termes d’image de marque. Par contre, on a eu des retours de personnes ayant travaillé pour certaines de ces marques et qui nous ont dit qu’à l’époque, elles voulaient nous attaquer.

– Ces marques ont-elles pris note de vos critiques et amélioré leurs produits, ou continuent-elles de vendre du rêve ?
G.I. – Je pense qu’il y a une vraie amélioration, oui. Il y a aussi eu une vraie éducation du marché en général. Dans d’autres pays, il y avait d’autres youtubeurs comme nous ou des influenceurs qui critiquaient ces PC de grandes marques.
M.C. – Quand on regarde les chiffres de vente de GfK, les PC tout faits de ces marques sont en chute libre. À l’inverse, les SI (System Integrators), c’est-à-dire ceux qui montent les PC comme nous, ont pris des parts de marché. Là où c’était vu comme le Graal parce qu’il y avait beaucoup de marketing et que personne ne débunkait, aujourd’hui, une bonne partie de la communauté des gamers sait que monter son PC soi-même est plus intéressant.

– Vous avez donc lancé cette chaîne YouTube en octobre 2016. Quelle a été sa courbe de croissance ?
G.I. – Étonnamment, le plus dur a été d’atteindre les 100 000 abonnés. Après ça, on gagnait environ 100 000 abonnés chaque année. Ça a toujours été super constant et stable, mis à part pendant le Covid en 2020. Là, on a eu une belle explosion d’abonnés, de vues et d’audience parce que tout le monde voulait s’équiper.
M.C. – C’est aussi l’année où on a eu 18 ans. Pour nous, ça a été la convergence de tous les facteurs : on devenait majeurs, il y avait le Covid, on n’avait plus besoin d’aller en cours et on pouvait passer tout notre temps sur notre passion. Et la demande a explosé.

– Au début, votre public était surtout constitué de Belges avant d’atteindre les 80 à 85 % de Français ?
G.I. – Oui, au début, il y avait un petit peu plus de Belges. Aujourd’hui, on est toujours à environ 80 % en France, 10 % en Belgique, et le reste au Canada, en Suisse, au Luxembourg et au Maroc. La règle qu’on s’impose — même si c’est parfois compliqué avec tout ce qu’on a à faire —, c’est de poster une vidéo de 15 à 20 minutes par semaine, peu importe ce qui arrive. C’est notre rendez-vous, et on en a déjà posté 700. Le contenu était très pédagogique dans un premier temps, pour apprendre aux gens à monter ou réparer leur PC. Aujourd’hui, c’est un contenu plus grand public, axé sur le divertissement. On fait par exemple des PC pour des célébrités ou des footballeurs.
M.C. – On s’est rendu compte que tout le monde a besoin d’un PC : les monteurs vidéo, les journalistes, les graphistes, les architectes, les ingénieurs, les rappeurs, les chanteurs…
Gauthier Imandt – On a notamment fait le PC d’Inoxtag, un youtubeur très connu en France. On lui a fait un PC accroché sur un mur au lieu de le mettre dans une tour classique. La vidéo avait fait plus de 10 millions de vues à l’époque, ça avait vraiment cartonné !

– Vous ne vous êtes cependant pas arrêtés à cette présence sur YouTube et avez décidé de lancer FlowUP…
M.C. – À la sortie du Covid, on a décidé d’interrompre nos études supérieures. On avait commencé à faire une école de commerce à l’EPHEC. On s’était inscrits pour que nos parents soient contents et parce qu’on voulait assurer une sécurité, on ne savait pas où ça allait nous mener directement. Mais on avait quand même déjà créé notre entreprise, qui s’appelle GMassociation — pour Gauthier Mathis Association —, le nom légal de la boîte. On savait qu’on avait depuis le début envie de lancer des projets. On a fait plein de trucs qui n’ont soit pas marché, soit qu’on a abandonnés. On a lancé des produits, on a commandé des conteneurs de produits en Chine pour les revendre sur Amazon, on a fait plein de choses !
G.I. – On ne voulait pas tout miser sur YouTube.
M.C. – On a parlé à nos parents et on a arrêté nos études, mais pour lancer un projet d’envergure : celui de créer une entreprise. Au lieu de juste faire des vidéos dans notre chambre, comme on faisait toute la journée. Et ça marchait pourtant très bien et on pouvait en vivre gentiment. Plutôt que de vendre des PC d’autres entreprises étrangères, avec commission à la clé, on a lancé notre propre marque et on a recruté nos potes : des stagiaires, des amis qui étaient aux études, etc. Et on a commencé à monter des PC avenue Louise dans de petits bureaux…

– Combien de PC par semaine produit désormais FlowUP ?
M.C. – On produit environ 200 PC par jour, soit 1 000 par semaine et 4 000 par mois. Des ordinateurs dont on reçoit les composants, qu’on monte et qu’on envoie ensuite au client. Il y a sept ou huit composants dans un PC. On les propose sur le site, les clients achètent ce qu’ils veulent, ils peuvent les modifier, puis nos monteurs assemblent les composants. Ça leur prend une demi-heure environ parce qu’ils sont rodés, ils font ça toute la journée. Ce sont vraiment des experts dans le montage des machines. Ils assemblent, ensuite, on teste les PC, on vérifie que tout est bon, que les températures sont correctes, que les composants marchent bien et qu’il n’y a pas eu de casse pendant le transport. Ça représente 60 à 70 % de nos commandes.
G.I. – On travaille avec des magasins comme Krëfel. Tous leurs magasins en Flandre et en Wallonie vendent nos PC. Ils ont retiré les ordinateurs de grandes marques comme Acer ou Dell pour mettre nos PC. Notre plus gros client, c’est bol aux Pays-Bas. On est intégrateur officiel pour eux, et ça représente 20 % de nos ventes.
M.C. – Il y avait aussi Cora avant, et on est également présents dans les hypermarchés Carrefour en Belgique et en France. On aimerait bien encore attaquer la Fnac et les autres magasins, mais on fait étape par étape.

– Quelles sont vos ambitions pour le futur ?
M.C. – Devenir les premiers vendeurs et intégrateurs de PC d’Europe !
G.I. – Et après, du monde ! (Rires) On va déjà se contenter de l’Europe, ce ne sera pas facile. Les plus gros vendeurs de PC sont en Allemagne et ils vendent énormément sur le marché francophone.

– Si votre entreprise grandit, vous devrez probablement quitter vos installations actuelles de Bousval, non ?
M.C. – On commence en effet à y être à l’étroit. Il faut savoir qu’on achète tous les bâtiments dans lesquels on opère. En déménageant quatre fois, on a acheté quatre fois des bureaux et des entrepôts. On essaie de ne pas être le cliché de la start-up qui brûle du cash. On a toujours été rentables, de plus en plus. Quand on a 40 personnes, ça peut aller vite dans l’autre sens aussi, donc on veut une croissance maîtrisée.
Gauthier Imandt – On veut aussi se démarquer par l’image de marque. On aimerait bien refaire nos propres produits FlowUP au lieu d’acheter uniquement des composants. On est uniquement assembleurs pour le moment. On aimerait bien personnaliser nous-mêmes le boîtier, le châssis ou la façade du PC, pour se démarquer des autres assembleurs.

– Quelle a été l’évolution de votre chiffre d’affaires ?
M.C. – En 2025, on a clôturé à un peu moins de 30 millions d’euros de chiffre d’affaires. En 2024, on était à un peu moins de 20 millions. En 2023, à 13 millions, et en 2022, la première année, on était à 4 millions.
Gauthier Imandt – Et cette année, on prévoit de faire 40 à 45 millions d’euros.

– Comment avez-vous financé cette croissance ?
M.C. – Il faut savoir qu’on est à 50/50 dans l’entreprise. On n’a pas d’actionnaires ni de levée de fonds. On est rentables depuis le premier jour. On a commencé avec 100 € chacun. Ce sont nos vidéos YouTube qui nous ont permis d’acheter une caméra, puis de louer un studio et de préparer le stock. On vivait chez nos parents, donc, jusqu’en 2024, on ne s’est jamais versé de salaire. C’est ce qui nous a permis d’avoir notre puissance financière aujourd’hui. Ces 2 000 € par mois laissés sur les comptes nous ont permis d’acheter et de réinvestir dans du matériel, un studio et du stock. On continue de réinvestir dans la croissance, le bâtiment et les employés, même si maintenant on se verse un salaire pour payer nos charges mensuelles.

– Réfléchissez-vous à ouvrir votre entreprise à d’autres actionnaires pour vous développer ?
M.C. – Pour le moment, non. On préfère le contrôle et la sérénité à la croissance à tout prix. Comme on est jeunes, on apprend au fil des étapes. Même si on nous donnait 10 millions d’euros en cash maintenant, on ne saurait pas trop quoi en faire. Y aller étape par étape est plus sain.
G.I. – Si un jour on doit ouvrir des magasins, on fera peut-être une levée de fonds, mais ce n’est pas un objectif pour l’instant.

– Que représente cette distinction Forbes 30 Under 30 pour vous ?
M.C. – Même si ça ne change pas le quotidien de l’entreprise, quand on vient d’Internet et de YouTube, ça apporte de la crédibilité. On était très contents !
G.I. – Les gens nous félicitent pour Forbes. C’est un public différent de celui qui nous connaît grâce à Inoxtag. Face à des banquiers, une nomination chez Forbes a plus d’impact. Venant du monde du gaming et d’Internet, qui est parfois obscur pour certains, être nommé là a été une très bonne expérience.

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