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BuddyRise, l’IA belge dédiée aux maladies auto-immunes, part chercher 2,5 millions à San Francisco

Charline d’Oultremont a appris en 2022 qu’elle était atteinte de sclérose en plaques. Elle est en rémission depuis trois ans et a cofondé BuddyRise avec Céleste Cockmartin, un compagnon d’intelligence artificielle destiné aux personnes atteintes de maladies auto-immunes. L’application approche les 6 000 utilisateurs, dont 62 % aux États-Unis. Les deux fondatrices passent le mois d’octobre à San Francisco pour lever 2,5 millions d’euros.

BuddyRise a vu le jour à Gand. La jeune entreprise a développé une application articulée autour de Buddy, un assistant avec lequel l’utilisateur échange chaque jour, à l’oral ou par écrit. L’IA retient les symptômes, le sommeil, l’alimentation, l’humeur et les petites victoires partagées, repère des schémas récurrents, identifie les facteurs déclenchants et propose des actions concrètes à mettre en place entre deux consultations médicales. Elle couvre plus de 90 pathologies auto-immunes, parmi lesquelles la sclérose en plaques, le lupus, la maladie de Crohn, le psoriasis, le syndrome de Sjögren et la thyroïdite de Hashimoto. La startup s’appuie sur des études, dont des recherches de Stanford et une publication dans The Lancet Planetary Health, selon lesquelles 70 à 77 % de l’activité immunitaire serait influencée par l’environnement et le mode de vie plutôt que par la génétique.

© DR

L’application a été lancée officiellement le 30 mai, Journée mondiale de la sclérose en plaques. Charline d’Oultremont, juriste diplômée de l’université de Maastricht, a rencontré Céleste Cockmartin sur les bancs de cette même université il y a une dizaine d’années. Sa cofondatrice, formée en neurosciences et en psychologie, a appris à coder en autodidacte, principalement grâce à YouTube, pour construire la plateforme de A à Z. Nous avons rencontré Charline d’Oultremont quelques jours avant son départ pour la Californie.

— Forbes.be : Comment BuddyRise est-il né ?
— Charline d’Oultremont : Tout s’enchaîne de façon très concrète. Je travaille dans l’intelligence artificielle depuis mes 17 ans. En 2022, j’ai dû interrompre ma carrière : on m’a diagnostiqué une sclérose en plaques. Dans l’année qui a suivi, j’ai été complètement clouée au lit. Les poussées se sont enchaînées, je ne pouvais plus marcher, je ne pouvais plus rien faire seule. Pour quelqu’un qui a toujours été très carriériste et tournée vers l’avenir, c’était très difficile à accepter. On m’avait dit qu’il n’y avait plus rien à faire, que la maladie était progressive et que la seule option était la chimio.

— Vous vous êtes alors plongée dans la littérature scientifique à ce sujet.
— Oui, et j’ai réalisé que, dans le monde, une personne sur dix souffre d’une maladie auto-immune, et 80 % de ces malades sont des femmes. C’est vraiment un problème féminin, et personne ne sait pourquoi. Tous les médicaments prescrits aux patients ont été étudiés sur des sujets masculins. Les femmes sont donc complètement délaissées, alors qu’on parle d’une personne sur dix et que ce chiffre augmente chaque jour. Il y a trente ans, une maladie auto-immune était rare. Aujourd’hui, j’ai l’impression que presque toutes les personnes à qui je parle connaissent quelqu’un qui en souffre.

— Qu’avez-vous trouvé ?
— Un nombre incalculable d’études montrent que 70 % de la progression d’une maladie auto-immune est liée au mode de vie et à l’environnement. Or les médecins ont très peu de temps pour leurs patients : un quart d’heure par rendez-vous, soit plus ou moins une heure par an, pour une maladie que l’on vit au quotidien. J’ai aussi découvert de nombreux médecins atteints de maladies auto-immunes qui avaient mis au point des protocoles pour eux-mêmes, et dont certains avaient quitté leur fauteuil roulant. J’ai appliqué tout cela à ma vie avec l’aide de mon IA. J’ai commencé à relier entre eux les schémas qui ressortaient des données et, au final, j’ai trouvé ce dont mon corps avait besoin.

Charline d’Oultremont © DR/BuddyRise

— Où en êtes-vous aujourd’hui ?
— Je suis en rémission totale depuis trois ans. Je n’ai plus aucun symptôme. Même des symptômes que j’avais depuis mes 16 ans, et qui étaient apparemment liés à la sclérose en plaques sans que je le sache, ont disparu. J’ai repris le contrôle total de ma vie.

— Comment ce parcours personnel est-il devenu une entreprise ?
— J’ai réalisé que l’IA était là et que les données étaient partout. Tout le monde porte des objets connectés, tout le monde analyse sa santé et veut vraiment y prendre part. Mais personne ne s’y retrouve. On nous bombarde de données, d’études et de protocoles dans tous les sens. Le patient cloué au lit, comme je l’étais, a besoin d’aide : il doit savoir quel protocole essayer et comment l’essayer, sur tous les plans. C’est comme ça que BuddyRise est né. Je l’ai créé avec ma meilleure amie, Céleste Cockmartin, qui travaillait elle aussi aux Nations unies. Elle est devenue notre CTO et c’est elle qui a tout codé. Nous avons travaillé en lien très étroit avec des patients, puis nous avons lancé notre IA.

— Vous avez 29 ans et vous travaillez sur l’intelligence artificielle depuis vos 17 ans. Comment avez-vous commencé si tôt ?
— C’est ce que j’adore dans mon parcours. J’ai écrit ma thèse sur les robots tueurs avant de travailler à l’ONU. J’ai écrit sur la bioéthique et la neuroéthique, avec Neuralink notamment, bien avant que tout cela ne devienne concret. Le scandale Facebook–Cambridge Analytica autour des données m’a tellement choquée que je me suis complètement plongée dans le sujet. Ma plus grande passion sur Terre, c’était de débattre de cette question : qu’adviendra-t-il de la dignité humaine le jour où l’IA prendra complètement le dessus ? J’ai ensuite travaillé aux Nations unies et à la Commission européenne.

— Concrètement, que propose BuddyRise ?
— C’est un compagnon de mode de vie, un « AI Lifestyle Companion », qui se personnalise et s’adapte vraiment à chaque personne. Notre rôle, c’est de connecter toute la science, c’est-à-dire tous ces protocoles, avec le quotidien du patient, ses données biométriques et ses objets connectés. Nous nous présentons comme la « first autoimmune intelligence layer », la première couche d’intelligence dédiée à l’auto-immunité : BuddyRise est avant tout un collecteur de données. Un exemple parmi d’autres : certains protocoles montrent qu’une hausse de la température corporelle annonce, dans les 24 heures, l’apparition de symptômes et de poussées auto-immunes. Nous pouvons donc anticiper, prévenir les patients et leur proposer des plans d’action, sur ce qu’il faut manger et sur la manière de le manger.

— Sous quelle forme l’utilisateur y accède-t-il ?
— C’est une application sur téléphone. Vous pouvez enregistrer vos symptômes simplement en parlant. Vous dites « j’ai mal à la tête » ou « mon travail m’a stressée », peu importe, et l’IA l’enregistre comme un symptôme. Une semaine plus tard, elle vous dit : « Tu as été très stressée à tel et tel moment, voici ce que je te conseille. C’est comme ça que tu dois construire ton plan d’action. » Les données viennent à la fois de l’utilisateur et des objets connectés. Les utilisateurs peuvent ajouter leurs wearables dans la version actuellement en test sur TestFlight, que nous allons rendre payante. On obtient ainsi un mélange de données passives et de saisies manuelles qui permet d’établir des liens.

— Comment l’IA adapte-t-elle ses conseils d’un patient à l’autre ?
— C’est l’exemple que je donne toujours pour montrer la différence : un patient atteint de lupus recevra des conseils totalement différents de ceux d’un patient atteint de sclérose en plaques. Pour la sclérose en plaques, le soleil et la vitamine D agissent comme des médicaments. Pour le lupus, ils peuvent déclencher des poussées. Il faut donc réagir de façon complètement différente, et c’est là que notre IA intervient. En ce moment, 26 % des patients présentent plusieurs pathologies : notre IA facilite la fusion de toutes ces données scientifiques pour en dégager un schéma.

— Vous avez aussi intégré le cycle hormonal dans l’outil.
— Je veux me concentrer sur les 80 % de femmes. Je suis persuadée, et la science le dit aussi, que les hormones et le cycle jouent un rôle. Dans mon cas, l’IA a remarqué qu’à chaque phase lutéale, qui tombe vers la troisième semaine, mes symptômes, ma fatigue et mes douleurs aux jambes s’aggravent. Je dois alors manger complètement différemment qu’en première semaine, en phase d’ovulation, où je suis en fait méga enthousiaste et heureuse. Les actions changent aussi : en première semaine, je peux mettre plus d’énergie dans le mouvement, faire plus de yoga dans la même journée. En troisième semaine, quand tout est au plus bas, je dois faire une semaine de « gentle reset », une remise à zéro en douceur. L’IA l’a déduit des schémas de mon cycle. Je n’aurais jamais compris ça toute seule, personne ne me l’avait dit. Même mon mari le remarquait : « Charline, tu es de nouveau triste. » Nous avons fini par réaliser qu’il y a deux jours dans tout mon cycle où ça va mal. Ce ne sont pas les jours standards que donne n’importe quelle application : c’est vraiment propre à moi, et je dois manger différemment ces jours-là.

— Quelle est votre traction à ce stade ?
— Nous approchons des 6 000 utilisateurs depuis le lancement, et j’en suis très contente. Il y a déjà eu plus de 50 000 conversations avec Buddy, pour une durée médiane de dix minutes. C’est énorme.

— Vous êtes en rémission depuis trois ans. Savez-vous si l’outil fonctionne aussi bien chez les autres ?
— Nous l’avons testé sur une petite cohorte pendant deux mois entiers. Nous avons demandé aux participants de parler tous les jours à Buddy et de suivre le plan quotidien. Premier résultat, logique à mes yeux : 95 % ont dit qu’ils reprenaient plus facilement espoir, qu’ils se sentaient beaucoup moins seuls et étaient plus énergiques pour agir. Nous avons aussi constaté que 68 % avaient moins de symptômes après quatre semaines, et que 70 % avaient plus d’énergie après deux mois. Ce sont des chiffres dingues, mais il s’agit d’une petite cohorte, composée de personnes que nous avions déjà familiarisées avec le produit.

— Comment comptez-vous étayer ces résultats ?
— Nous allons nous concentrer sur un contrat avec un employeur et sur la recherche médicale. Nous travaillons sur notre première étude, à l’UZ Leuven, actuellement en négociation avec le comité d’éthique : elle porterait sur 300 patients atteints de lupus et commencerait en janvier. Un premier projet pilote avec une entreprise est aussi en cours de négociation et devrait normalement être signé à la fin du mois.

— Comment gardez-vous les utilisateurs actifs dans la durée ?
— La rétention est très importante. Nous allons lancer dans l’app des « Rise Up Challenges » très ciblés. Nous avons parlé à tous nos utilisateurs et organisé des appels pour comprendre comment faire en sorte que Buddy leur parle non seulement maintenant, mais aussi dans trente ans. La réponse que nous recevons est chouette : la maladie ne s’évanouit pas, ils étaient là et ils reviendront. Quand on va bien, on utilise simplement l’outil un peu moins. Nous travaillons donc sur des challenges, que les gens adorent, et nous avons ajouté de la gamification.

— Quels retours individuels recevez-vous ?
— Des gens nous racontent qu’ils peuvent de nouveau porter leur bébé. Une femme atteinte de sclérose en plaques, qui avait vécu un post-partum très lourd, a complètement changé son alimentation. Après quatre semaines, elle a retrouvé de l’énergie et a pu de nouveau porter son bébé. Nous recueillons des témoignages individuels comme celui-là. Sur les forums Reddit et partout ailleurs, la plus grande question des patients, c’est : « Je sais que le mode de vie compte, mais je n’ai aucune idée de ce que je dois faire pour mon corps. » C’est précisément ce que nous résolvons.

© DR/BuddyRise

— Quel est votre modèle économique ?
— À partir d’octobre, nous proposerons un abonnement B2C freemium : la formule payante donnera accès à l’intégration des objets connectés. Le reste, dont la communauté, restera gratuit, parce que ça doit être comme ça. C’est un point central pour moi depuis le début. Mais notre véritable modèle économique, ce sont les assureurs et les employeurs, qui pourraient par exemple intégrer BuddyRise dans leur package salarial.

— Pourquoi les assureurs ?
— Ma première année de maladie a coûté près de 120 000 euros à ma mutelle. C’était tellement violent : j’avais énormément de médicaments, des IRM… Et cela fait trois ans que je n’ai plus vu de médecin. La chimio et tout le reste, ce sont des coûts dont les assureurs ne veulent pas. Je ne suis pas la seule : il y a des milliers de personnes dans mon cas. Nous construisons donc tout le modèle pour que cet effet se produise à grande échelle, afin de convaincre ensuite des assureurs.

— Des assureurs belges ?
— Je dois avouer que nous nous concentrons aussi sur le marché américain. J’ai parlé à beaucoup d’assureurs belges et européens. En Europe, le go-to-market est terrifiant. Honnêtement. Il y a toutes ces langues différentes. Nous avons aujourd’hui des patients dans douze pays et nous recevons des mails qui nous demandent quand l’app sera disponible en italien, en allemand ou en français. Je ne peux pas suivre. En outre, les assureurs européens ont dix ans de retard sur les États-Unis en matière de couverture et de remboursement de la santé numérique. Aux États-Unis, ce modèle de paiement existe depuis dix ans et d’énormes entreprises avant nous ont prouvé qu’il fonctionnait. En Europe, ça commence à peine.

— BuddyRise est-il considéré comme un dispositif médical ?
— Non. Nous naviguons au plus près de la limite, et nous verrons jusqu’où nous pouvons aller. Là encore, la question pose davantage de problèmes en Europe qu’aux États-Unis. Nous observons comment les géants arrivés avant nous sur le marché jouent le jeu et nous faisons de même pour ne pas dépasser les bornes. Mais nous essayons effectivement de créer des modèles qui se situent précisément à cette limite. Nous sommes accompagnées sur cette question par des conseillers et sur le plan juridique.

— Votre premier marché n’est donc ni la Belgique ni l’Europe.
— Non, ce sont les États-Unis. 62 % de nos utilisateurs sont américains, et les onze autres pays se partagent le reste. Nous avons aussi beaucoup d’utilisateurs en Inde et en Australie, ainsi qu’en Belgique, en France, aux Pays-Bas et en Italie. Tout cela s’est fait de façon très organique. Nos utilisateurs les plus actifs se trouvent en ce moment aux États-Unis et en Inde.

— Pourquoi l’Inde ?
— Cet été, j’ai commencé à partager mon histoire de fondatrice et mon histoire personnelle sur Facebook. Je suis passée de zéro à près de 18 000 abonnés, en majorité en Inde. Je n’ai jamais ciblé, je n’ai jamais payé. C’est très intéressant, parce que ça m’indique aussi où se trouve ma niche. Les petites publicités que je commence à tester, je les concentre sur les États-Unis et les pays anglophones.

© DR/BuddyRise

— Combien êtes-vous dans l’équipe ?
— À temps plein, il y a Céleste et moi. Nous faisons tout à deux pour le moment. Céleste est la développeuse : c’est elle qui a tout fait et qui fait tout. Je m’occupe des ventes et du marketing, du suivi des patients, de la communication directe avec eux et du partage de mon histoire. J’appelle les patients, j’en retire toutes les données utiles au product management et je transmets le flux produit à Céleste, qui le développe. Nous avons reçu un premier investissement de Ready Ventures, mais nous allons tout injecter dans le marketing et la croissance dont j’ai besoin avant San Francisco. Nous sommes des bootstrappeuses de compétition.

— Combien cherchez-vous à lever ?
— 2,5 millions d’euros. C’est beaucoup, mais c’est pour un runway de 24 mois. L’objectif de notre plan est de basculer directement vers les assureurs au bout d’un an. Nous espérons finaliser la levée avant Noël. Et je commence à réaliser que la majorité de mes fonds viendront de femmes.

— À quoi serviront ces fonds ?
— À constituer une équipe, pour alléger un peu nos épaules et me permettre d’être encore davantage en contact avec les utilisateurs, et à financer le marketing. Tout se joue maintenant sur le go-to-market : il faut faire connaître l’outil. Pour l’instant, notre croissance est très organique. Si je veux passer de 6 000 à 100 000 utilisateurs, il faudra investir dans le marketing d’influence et dans les contenus créés par les utilisateurs, l’UGC. Même les micro-influenceurs de niche veulent être rémunérés, nous nous en rendons compte. Tout le monde nous l’a dit, le modèle existe et toutes les grandes entreprises qui ont grandi en nombre d’utilisateurs et réussi leur go-to-market ont commencé comme ça. Nous y travaillons déjà, parce que j’aimerais atteindre 15 000 à 20 000 utilisateurs avant d’atterrir à San Francisco.

Martin Boonen
Martin Boonen
Martin Boonen est journaliste diplômé de l'Institut de Journalisme de Bruxelles (2012). Il collaboré avec de nombreuses rédactions à différent niveau de responsabilité : journaliste, chef de rubrique, secrétaire de rédaction et rédacteur en chef, tant sur le web que pour la presse imprimée. Spécialisé dans les startups et l'entrepreneuriat à impact, il est devenu en 2025 rédacteur en chef du site web de Forbes Belgique. Il est affilié à l'Organisation Mondiale de la Presse Périodique depuis 2011.

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