La distillerie de Fexhe-le-Haut-Clocher, qui a produit l’un des single malts européens les plus récompensés, est en liquidation volontaire depuis le 6 janvier 2026. Aucun candidat n’a repris l’ensemble industriel. Fûts, bouteilles et alambics seront vendus séparément aux enchères en ligne, dix-huit mois après le départ d’Étienne Bouillon, l’homme qui avait créé Belgian Owl.
Neuf mois de recherche n’auront pas suffi. Le constat d’échec d’une reprise globale de Belgian Owl est tombé le 18 septembre. La vente organisée par Auctim débutera le 29 octobre et se clôturera le 12 novembre 2026. Environ 3.500 fûts, 20.600 bouteilles, deux alambics centenaires et l’outil de production y seront proposés séparément. Pour Me François Ancion, liquidateur, le diagnostic est sans détour : les actionnaires ont investi, puis ont dû considérer leur investissement comme un échec commercial, l’entreprise n’étant pas parvenue à entrer suffisamment sur les marchés internationaux pour écouler son stock.

Une dissolution décidée par les actionnaires
Si une partie de la presse parle de faillite, les registres consultés décrivent une autre situation juridique. The Owl Distillery SA, qui assure la production et la distillation, et DEXOWL SA, chargée du développement commercial, de la gouvernance et de l’export, sont en dissolution volontaire et en liquidation depuis le 6 janvier 2026. Aucun jugement déclaratif de faillite n’apparaît dans les sources publiques que nous avons examinées.
La distinction a des conséquences concrètes. Une dissolution volontaire est décidée par les actionnaires. La société continue d’exister le temps de sa liquidation : ses actifs sont réalisés, les créanciers sont payés selon les moyens disponibles et un éventuel solde revient aux actionnaires. La faillite suppose une cessation persistante des paiements et un crédit ébranlé, constatés dans le cadre d’une procédure d’insolvabilité. Une liquidation volontaire ne signifie pas pour autant que la situation était saine. Si elle se révèle déficitaire, un plan de répartition de l’actif entre créanciers doit être soumis au tribunal de l’entreprise avant la clôture. François Ancion est liquidateur depuis le 6 janvier ; Charlotte Musch est également mentionnée comme liquidatrice dans les données sociétaires.
Un single malt né d’une conviction personnelle
Belgian Owl est d’abord l’œuvre d’un homme. Étienne Bouillon est issu d’une famille de quatre générations de liquoristes. Il interrompt des études vétérinaires, se forme notamment au CERIA et lance en 1993 la Distillerie Lambicool. Il approfondit ensuite le single malt auprès de Jim McEwan, de la distillerie écossaise Bruichladdich, dans le cadre d’un compagnonnage présenté comme ayant duré une dizaine d’années.
Son idée paraît alors atypique : produire un single malt belge à partir d’orge de Hesbaye, cultivée avec des agriculteurs locaux. Le projet repose sur la traçabilité et sur une rémunération présentée comme équitable pour les cultivateurs. Pierre Roberti cultive une première orge en 2003. The Owl Distillery est constituée en septembre 2004 et procède à ses premières distillations le mois suivant. Pour financer le démarrage, Étienne Bouillon vend à l’avance des bouteilles que ses clients ne recevront que trois ans plus tard : 804 personnes participent et viennent chercher leur bouteille en 2007. La commercialisation régulière commence en 2008.

La reconnaissance suit. En 2011, la Whisky Bible de Jim Murray désigne Belgian Owl « European Single Cask Whisky of the Year », avec 95,5 points. D’autres titres européens s’ajoutent, notamment en 2015, 2021 et 2022, et l’édition 2023 du guide présente l’un de ses whiskies comme le cinquième meilleur au monde. En 2013, la distillerie installe deux alambics en cuivre de 1898 provenant de Caperdonich, distillerie du Speyside fermée en 2002. Parvenir à faire sortir des alambics patrimoniaux d’Écosse était un vrai tour de force réalisé par Étienne Bouillon, possible grâce à la confiance que le monde des spiritueux écossais lui témoignait. Il n’y avait que lui pour le faire.
Le produit hesbignon devient un symbole du savoir-faire wallon, porté à l’étranger par ses distinctions. Les bouteilles de Belgian Owl, à cette période, s’arrachent et l’avenir du hibou hesbignon semble doré.
2021, le projet change de mains
Mais les promesses d’un jour ne sont pas celles du lendemain et les résultats critiques et commerciaux ne se convertissent pas toujours en succès financiers. Alors en 2021, de nouveaux investisseurs rachètent les parts des anciens actionnaires et injectent plus de 3,5 millions d’euros. Étienne Bouillon reste à bord, avec un périmètre réduit. DEXOWL, créée en décembre 2018 pour développer l’export, reprend la gouvernance et le développement commercial, tandis que le fondateur doit se concentrer sur son rôle de maître-distillateur. Selon une source issue des comptes et publications d’entreprise, DEXOWL détient 100 % de The Owl Distillery.
Le plan change aussi d’échelle. La production annuelle doit passer d’environ 80.000 à 500.000 bouteilles et les surfaces d’orge de 77 à 350 hectares, avec des réseaux d’importateurs à développer en Europe, en Asie et en Afrique du Sud. La marque est alors distribuée au Luxembourg et aux États-Unis. Un distillat doit cependant vieillir au moins trois ans avant de pouvoir être vendu comme whisky, et la direction estimait à environ quatre ans et demi le délai entre une décision d’augmenter la production et sa traduction commerciale. Chaque accélération immobilise de la trésorerie dans l’orge, la production, les fûts et le stock, bien avant la première vente.

Les comptes publics de DEXOWL déposés à la Banque nationale affichent quatre exercices déficitaires consécutifs, avec une perte nette de 1,77 million d’euros en 2021, de 1,94 million en 2022, de 713.042 euros en 2023 et de 2,06 millions en 2024. L’addition atteint environ 6,49 millions d’euros. Ce total arithmétique ne correspond ni au passif de liquidation ni à la perte définitive des actionnaires. The Owl Distillery affiche elle aussi des pertes nettes, d’environ 2,04 millions d’euros en 2022, puis de 400.193 euros en 2023 et de 232.782 euros en 2024. Les deux sociétés étant liées et ayant pu enregistrer des opérations intragroupe, leurs résultats ne peuvent pas être additionnés pour établir une perte du groupe.
Le marché s’est retourné entre-temps. Dans les vingt principaux marchés mondiaux, les volumes de boissons alcoolisées ont baissé de 1 % en 2024, et les spiritueux ont reculé dans la plupart des marchés d’Europe occidentale, aux États-Unis et en Chine. Les exportations de Scotch ont encore diminué en 2025, de 1,8 % en valeur et de 4,3 % en volume. Ce contexte a probablement aggravé la vulnérabilité d’une petite marque premium, chargée des coûts fixes d’un outil dimensionné pour la croissance, d’un stock important et d’une distribution internationale insuffisante. Et cela commence à se voir sur les étagères des cavistes, les bouteilles de Belgian Owl se font moins rares, et perdent peu à peu leur statut d’icônes exclusives difficile à se procurer. Pour pallier cette situation, les éditions spéciales se multiplient : la série By Jove (avec la licence Blake & Mortimer, 12 000 bouteilles, en 2017), la série Thematic Series – Coffee Finish (1 000 bouteilles, en 2023), l’édition 20th anniversary (1700 bouteilles, en 2024) ou Fifty (900 bouteilles, en 2025) et même une exubérante expression avec du safran de Hesbaye, en 2022, vendue pour la coquette somme de 1000 € la bouteille (pour une expression embouteillée à 1 000 exemplaires). Si le discours parle avant tout de séduire les dégustateurs-collectionneurs les plus exigeants, l’argument de créer artificiellement de la rareté est également sensible.
Le départ du fondateur
Durant l’été 2024, Étienne Bouillon cède la majorité de ses parts et quitte opérationnellement The Owl Distillery. La RTBF présente ce départ comme un retour à Lambicool et à la distillation à façon. Selon les publications sociétaires, il n’est plus administrateur à partir d’octobre 2024, mois où Olivier Collard prend la présidence du conseil. Laurent Gareau et Rémy Bordignon figurent parmi les administrateurs mentionnés. Le fondateur rejoint ensuite le Néerlandais Patrick van Zuidam dans Talents of Spirits, une collection de whiskies européens financée autour d’une levée annoncée d’un million d’euros, et prend en avril 2025 la présidence de la fédération Vinum Et Spiritus.

Étienne Bouillon emporte avec lui ce qui faisait la singularité de Belgian Owl : le lien avec les agriculteurs hesbignons, une maîtrise de la distillation construite pendant des décennies et la légitimité technique qui avait valu au whisky ses distinctions. Le plan de 2021 l’avait déjà cantonné à la production pour confier la stratégie à DEXOWL. Son départ retire à l’entreprise la personne qui en incarnait l’origine et la méthode, au moment où elle devait convaincre des importateurs étrangers d’acheter une histoire autant qu’un liquide. Dix-huit mois plus tard, les actionnaires décident la dissolution.
Au printemps 2026, Auctim présentait encore l’ensemble comme une distillerie opérationnelle à reprendre. L’offre comprenait une ligne d’embouteillage, plus de 3.500 fûts de 200 litres, dont certains âgés de vingt ans, et les alambics Caperdonich de 1898, pour une capacité annoncée d’environ un million de litres par an. Au début de la liquidation, selon François Ancion, les fûts représentaient quelque 700.000 litres de whisky.
Faute de repreneur global, la vente référencée par Auctim à Fexhe-le-Haut-Clocher dispersera ces actifs. La marque, les stocks, les alambics et l’outil industriel risquent de suivre des chemins différents. Une vente par lots peut attirer davantage d’enchérisseurs et accélérer la réalisation de certains actifs, au prix d’une partie de la valeur de l’ensemble intégré. L’enjeu dépasse la société elle-même : le site est ouvert aux visiteurs depuis 2018 et abrite l’un des rares savoir-faire de single malt développés en Belgique.
La liquidation acte l’échec du projet industriel sous sa forme intégrée. Elle n’entraînera pas nécessairement la disparition du nom Belgian Owl, puisque la marque, des fûts et d’autres actifs peuvent encore être repris séparément. Étienne Bouillon, toujours actif chez Lambicool, n’a pas fait savoir publiquement s’il envisage de racheter la marque, des fûts ou ses fameux alambics de Caperdonich qui faisaient la magie de Belgian Owl, et de ce whisky, l’un des meilleurs ambassadeurs de l’excellence wallonne !
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