Le nouveau projet de Leonard Tannenbaum devait être une valeur sûre. En 2020, après avoir vendu sa précédente société, Fifth Street, sur fond de poursuites intentées par des investisseurs et d’un accord avec la SEC, ce financier chevronné s’est réinventé en pionnier du crédit aux entreprises du cannabis sous-bancarisées. Le marché explosait alors que les Américains, confinés durant la pandémie, tentaient d’atténuer leur stress et de tromper leur ennui. Mais la marijuana restait illégale au niveau fédéral, privant la plupart des entreprises du secteur de l’accès aux services bancaires traditionnels.
Tannenbaum tenait le discours idéal pour Wall Street : devenir le principal prêteur institutionnel de ce secteur en forte croissance, pesant 19 milliards de dollars, tout en offrant des rendements élevés aux investisseurs en actions.
Début 2021, Tannenbaum et sa troisième épouse, Robyn, ont introduit en Bourse AFC Gamma — établie à West Palm Beach, en Floride, puis rebaptisée Advanced Flower Capital — sous la forme d’une société d’investissement immobilier hypothécaire cotée au Nasdaq. L’opération a permis de lever 124 millions de dollars. En moins de deux ans, grâce à plusieurs émissions successives d’actions, la capitalisation boursière d’AFC a frôlé les 400 millions de dollars, tout comme son portefeuille de prêts.
« Ce qui m’a stupéfié, c’est qu’il n’y avait aucun prêteur institutionnel dans ce secteur, aucun prêteur réputé », déclarait Tannenbaum en 2022 dans le podcast From Pot to Popular, dans le cadre d’une vaste campagne médiatique orchestrée pour son arrivée sur ce marché. « C’était l’occasion de devenir numéro un du secteur. »
Cinq ans plus tard, le projet de financement du cannabis de Tannenbaum est parti en fumée. L’an dernier, Advanced Flower Capital a essuyé une perte de 21 millions de dollars pour un chiffre d’affaires net de 25 millions. En tenant compte d’une scission réalisée par la suite au bénéfice des actionnaires, sa valeur boursière est tombée à environ 120 millions de dollars. Son dividende trimestriel, qui offrait auparavant un rendement annuel à deux chiffres, a été ramené de 56 à 5 cents par action. Plus grave encore, son principal emprunteur, Justice Grown, producteur et vendeur de cannabis établi à Chicago, a fait défaut. Les deux parties sont désormais engagées dans une bataille judiciaire mêlant accusations de fraude, de diffamation et de sabotage d’entreprise. Un autre emprunteur majeur, Devi Holdings, négociant de marijuana présent dans plusieurs États et basé en Arizona, a été placé sous administration judiciaire après des défaillances opérationnelles et des impôts impayés.
Malgré les pertes et les procédures judiciaires, Tannenbaum se porte très bien. Depuis la création d’AFC, les dividendes et les commissions de gestion lui ont rapporté, à lui et à sa société de gestion d’investissements, plus de 80 millions de dollars. En 2024, AFC a transféré ses prêts immobiliers sans lien avec le cannabis dans un véhicule d’investissement distinct. Tannenbaum semble désormais prendre ses distances avec le secteur de la marijuana. Il a décliné plusieurs demandes d’entretien pour cet article.
Tannenbaum évolue dans l’univers opaque des business development companies (BDC), des fonds de dette privée cotés en Bourse qui prêtent aux petites et moyennes entreprises. À l’instar des sociétés immobilières cotées de type REIT, elles sont tenues de distribuer 90 % de leurs revenus aux actionnaires sous forme de dividendes. Leurs actions sont prisées par les investisseurs particuliers en quête de rendement. Ceux qui suivent Tannenbaum depuis le début de sa carrière sont habitués aux crises financières retentissantes qui semblent le poursuivre. Une chose est claire : à 54 ans, ce spécialiste des transactions excelle dans l’art de s’enrichir tandis que ses actionnaires y perdent. Selon les estimations de Forbes, depuis 2008, Tannenbaum et les entités qu’il contrôle ont perçu plus de 670 millions de dollars en commissions, dividendes et produits d’introductions en Bourse grâce à ses cinq sociétés cotées. Sa fortune nette dépasse désormais 800 millions de dollars. Dans le même temps, ses entreprises ont perdu environ 1,1 milliard de dollars de capitalisation boursière (voir le tableau ci-dessous).
« Les performances de chaque entité dépendent largement de facteurs sectoriels et de marché distincts, ainsi que de l’horizon d’investissement considéré », a déclaré un porte-parole de Tannenbaum. Il a ajouté que Fifth Street Finance, la plus importante BDC de Tannenbaum, avait généré un rendement total de 8 % entre son introduction en Bourse en 2008 et octobre 2017, lorsque le fonds spécialisé dans les actifs en difficulté Oaktree a racheté ses droits de gestion. Sur cette même période — durant laquelle le S&P 500 a offert un rendement total de 130 %, soit 16 fois celui de Fifth Street Finance —, la BDC a versé 457 millions de dollars de commissions de gestion et de performance à la société de conseil de Tannenbaum.
« Tannenbaum cherchait avant tout à s’enrichir », se souvient William Craig, directeur financier de Fifth Street de 2007 à 2011, année où Tannenbaum l’a licencié. « Il voulait devenir milliardaire avant ses 40 ans. Il ne s’en cachait absolument pas. »
Né en 1971, Tannenbaum a grandi à Great Neck, une banlieue aisée de New York située sur la côte nord de Long Island. Son père était associé-gérant d’un petit cabinet d’avocats ; sa mère, immigrée cubaine, travaillait dans l’administration du district scolaire local. Après avoir obtenu un bachelor et un MBA à Wharton, puis travaillé pour plusieurs établissements de Wall Street, dont Merrill Lynch, Tannenbaum a épousé en 1997 Elizabeth Toll, fille du cofondateur du constructeur de maisons de luxe Toll Brothers.
Bruce Toll, son nouveau beau-père, a été son premier grand soutien financier. En 1998, il a fourni le capital initial du premier hedge fund de Tannenbaum. Selon l’accord de départ, Toll devait conserver 90 % des bénéfices, tandis que Tannenbaum, en sa qualité de gestionnaire, en percevrait 10 %. « Certains savent vraiment bien se vendre, et lui est un excellent orateur », explique Toll, aujourd’hui âgé de 83 ans. « Il sait convaincre les autres de la valeur de ses idées. »
Le soutien financier de Toll, qui a fini par dépasser 100 millions de dollars, a permis à Tannenbaum de démarrer. Mais son rapprochement avec le gérant de hedge fund David Einhorn — rencontré en 1998 à l’occasion d’un investissement commun dans la chaîne Einstein Noah Bagels — a changé la donne. Le fondateur de Greenlight Capital est devenu l’un de ses partenaires de poker et lui a fait découvrir l’univers des business development companies, ainsi que l’art subtil de s’enrichir avec l’argent des autres.
Une leçon s’imposait : la structure était déterminante. Dans une BDC gérée par une société externe, l’entreprise cotée détient les prêts, mais le gestionnaire externe perçoit des commissions récurrentes. Dans le cas de Tannenbaum, elles étaient calquées sur celles d’un hedge fund : 2 % des actifs et 20 % des bénéfices. Une structure qui incite fortement à gonfler les actifs, même lorsqu’ils sont de mauvaise qualité. Les actionnaires assument le risque de marché, tandis que le gestionnaire continue d’encaisser ses commissions, même si l’action chute et que les prêts se détériorent.
En 2004, à 32 ans, Tannenbaum lance un deuxième fonds grâce à un investissement de 20 millions de dollars de Toll. Mais cette fois, aucun accord de partage des bénéfices n’est prévu et une nouvelle société de gestion permet à Tannenbaum de percevoir des commissions. Lorsqu’il lance un troisième fonds trois ans plus tard, Toll y investit 25 millions de dollars, garantit une ligne de crédit de 50 millions ainsi que 15 millions de prêts personnels accordés à Tannenbaum. Quand certains de ces prêts arrivent à échéance, affirmera plus tard Toll dans le cadre d’une procédure judiciaire, Tannenbaum convainc son beau-père de garantir un nouvel emprunt en échange d’un engagement verbal à partager les bénéfices de son fonds avec Elizabeth. Tannenbaum nie l’existence de cet accord. Quoi qu’il en soit, il transforme son troisième fonds en une BDC baptisée Fifth Street Finance et l’introduit en Bourse en juin 2008. L’opération lève 141 millions de dollars, dont 30 millions investis par Einhorn, son ami du secteur des hedge funds.
À la même époque, le mariage de Tannenbaum avec Elizabeth, avec laquelle il avait trois enfants, se délite, en grande partie à cause de sa liaison avec son ancienne secrétaire Stacey Thorne. Employée de Fifth Street, celle-ci avait six ans de moins que lui et était également mariée à l’époque. Tannenbaum et Elizabeth divorcent en 2010. Elle renonce à toute prétention sur les bénéfices de Fifth Street, tandis que son père poursuit sans succès Tannenbaum pour obtenir sa part des revenus.
« Il a trompé ma fille avec Stacey, alors elle a divorcé », explique Toll. « Elle n’a pas reçu un centime. »
Son mariage et son premier bienfaiteur désormais derrière lui, tandis que les marchés se remettent de la crise financière de 2008, Tannenbaum prend son essor comme gestionnaire de BDC. Fifth Street Finance, dont le portefeuille d’investissements atteignait 274 millions de dollars lors de son introduction en Bourse en juin 2008, fait appel aux marchés d’actions à 14 reprises au cours des six années suivantes, levant environ 1,4 milliard de dollars auprès des investisseurs. « C’était une machine, et son plus grand talent consistait à lever des fonds », confie un ancien dirigeant de Fifth Street. « Il lui suffisait de décrocher son téléphone, d’appeler Morgan Stanley et de lever 100 millions de dollars auprès d’investisseurs particuliers en un seul coup de fil. »
Cet afflux de capitaux transforme aussi bien Fifth Street que Tannenbaum. Il quitte Armonk, dans l’État de New York, pour Greenwich, dans le Connecticut, où il achète une propriété de trois hectares bordant une forêt protégée, avec une demeure comprenant sept chambres et onze salles de bains. Il s’essaie à la politique : en 2012, il organise dans sa propriété une collecte de fonds à 1 000 dollars le couvert et lance un comité d’action politique bipartisan destiné à soutenir les candidats favorables aux entreprises. Il évoque même l’idée de briguer un jour un siège du Connecticut au Sénat américain, déclarant au Wall Street Journal qu’il pourrait aider les États-Unis à devenir « plus compétitifs face à la Chine ».
En 2013, la capitalisation boursière de Fifth Street Finance dépassait 1,4 milliard de dollars. La même année, Tannenbaum épousait Stacey, devenue directrice des relations avec les investisseurs. En 2014, Fifth Street quittait White Plains pour installer son siège de près de 4 100 m² à Greenwich. Le petit prêteur mezzanine s’était transformé en une plateforme de crédit de près de 6 milliards de dollars, regroupant deux BDC cotées et des fonds privés sous la bannière Fifth Street. Sa BDC historique, Fifth Street Finance, gérait un portefeuille d’investissements de 2,5 milliards de dollars. Une véritable machine à commissions : selon les documents déposés auprès de la SEC, la société de gestion de Tannenbaum a perçu, entre 2008 et 2017, 489 millions de dollars de commissions de gestion et de performance provenant des deux BDC de Fifth Street. « Tout reposait sur les commissions », se souvient Craig. « Il ne cessait d’encaisser cet argent. »
En 2014, Tannenbaum introduisait en Bourse Fifth Street Asset Management, la société qui lui rapportait ces commissions. Il en cédait 12 % aux investisseurs dans le cadre d’une opération au cours de laquelle il vendait personnellement pour 88 millions de dollars d’actions. Einhorn devenait l’un des principaux investisseurs externes de la société.
Mais les fondations du succès de Tannenbaum étaient moins solides qu’il n’y paraissait. Bon nombre des premiers prêts de Fifth Street Finance — notamment des prêts subordonnés et de deuxième rang assortis de droits de participation au capital, accordés à des entreprises peu connues comme CPAC, fabricant new-yorkais de produits chimiques de spécialité, et la société de télécommunications O’Currance, basée à Draper dans l’Utah — ont ensuite tourné court, été restructurés ou revendus sous le pair.
Les difficultés au sein des portefeuilles de ses BDC ont assombri les perspectives de sa société de gestion nouvellement cotée. En l’espace d’un an, l’action Fifth Street Asset Management chutait de 80 % par rapport à son prix d’introduction de 17 dollars. Einhorn, l’ami de Tannenbaum, y perdait environ 8 millions de dollars. Une somme peut-être modeste pour un homme dont la fortune approchait alors 2 milliards de dollars, mais un revers embarrassant pour un investisseur « value » qui s’était fait un nom en révélant des fraudes comptables chez Allied Capital, une autre BDC. Einhorn n’a pas souhaité commenter. Selon une source proche, il aurait « perdu contact avec Leonard il y a plusieurs années ». Alors que l’action Fifth Street Finance s’effondrait, l’investisseur activiste RiverNorth commençait à réclamer des réformes de gouvernance. Pour le faire taire, Tannenbaum acceptait de racheter à RiverNorth et à des vendeurs liés 9,2 millions d’actions de la BDC, pour 58 millions de dollars.
En 2015, un autre conflit potentiel se profilait au sein de Fifth Street. Tannenbaum, alors âgé de 43 ans, avait entamé une relation avec Robyn Friedman, 30 ans, une ancienne professionnelle de la banque d’investissement qui avait rejoint Fifth Street un an plus tôt avant de prendre la direction des relations avec les investisseurs. Stacey, l’épouse de Tannenbaum, qui avait quitté cette fonction en 2012, était alors en congé de maternité. « Je me souviens que le directeur juridique m’a convoqué dans son bureau pour me dire : “Nous avons un problème” », raconte un ancien cadre de Fifth Street à propos de cette liaison. « C’était assez évident », ajoute un autre ancien dirigeant. « À titre personnel, ce type de comportement ne lui pose aucun problème. » Un porte-parole de Tannenbaum affirme : « Les allégations non confirmées et sensationnalistes concernant la vie privée de M. Tannenbaum il y a plusieurs années, ou d’autres questions faisant l’objet de procédures judiciaires contentieuses toujours en cours, n’ont aucune incidence sur sa gestion des investissements. »
Tannenbaum s’installait à Miami Beach au début de 2016 et demandait le divorce d’avec Stacey au mois de mai. Celle-ci sollicitait et obtenait immédiatement la jouissance exclusive de leur propriété de Greenwich pour elle-même et leur jeune fils. Elle affirmait que Tannenbaum était « gravement dépressif, imprévisible et source de stress », qu’il allait et venait sans rendre compte de ses déplacements, tout en « l’intimidant » et en créant « une atmosphère toxique au sein du foyer ». Tannenbaum demandait ensuite que Stacey soit expulsée de la propriété. Le tribunal lui donnait gain de cause, le bien lui appartenant juridiquement et étant protégé par un contrat prénuptial.
Alors qu’il affrontait son épouse devant le tribunal dans le cadre de leur divorce, Tannenbaum démantelait également Fifth Street, alors en difficulté. En octobre 2017, Oaktree Capital, spécialiste des actifs en difficulté basé à Los Angeles, a racheté pour 320 millions de dollars les droits de gestion de deux sociétés de développement commercial (BDC) cotées de Fifth Street, représentant plus de 2 milliards de dollars de prêts. Dans le même temps, de nombreux actionnaires ont essuyé de lourdes pertes : la capitalisation boursière de Fifth Street Finance était passée d’environ 1,3 milliard de dollars en 2013 à quelque 770 millions. Sa valeur nette d’inventaire avait chuté de 9,85 dollars par action à environ 6 dollars, tandis que son dividende annuel avait fondu de 1,15 dollar à 47 cents par action. Dans le cadre de la vente à Oaktree, Tannenbaum a entrepris de dissoudre sa société de gestion cotée, Fifth Street Asset Management, après avoir conclu des accords transactionnels à hauteur de 23 millions de dollars dans plusieurs actions intentées par des investisseurs — des paiements couverts par les assurances.

En 2017, l’affaire Tannenbaum v. Tannenbaum a elle aussi pris fin. Conformément à leur contrat prénuptial, Tannenbaum devait verser 5 millions de dollars à Stacey, ainsi qu’une pension alimentaire mensuelle de 12 000 dollars pour leurs enfants et prendre en charge diverses dépenses, notamment l’assurance maladie, l’école privée et les camps d’été. À l’époque, les documents judiciaires ont révélé que Tannenbaum percevait entre 330 000 et 380 000 dollars de revenus nets d’impôts par semaine.
Enfin, en décembre 2018, la SEC a sanctionné Fifth Street Management, lui ordonnant de restituer près de 4 millions de dollars, intérêts et pénalités compris. Le régulateur avait constaté que la société avait imputé de manière incorrecte 1,3 million de dollars de dépenses et n’avait pas suffisamment contrôlé ses modèles de valorisation. L’une de ses BDC avait ainsi surévalué son bénéfice net et émis des actions à un prix excessif. Fifth Street Management a réglé l’affaire sans reconnaître ni contester les conclusions de la SEC.
Tel un phénix renaissant de ses cendres, Tannenbaum est sorti de la débâcle Fifth Street plus riche que jamais. En 2019, Robyn, devenue sa troisième épouse, et lui se sont installés à Manalapan, en Floride, juste au sud de Palm Beach. Ils ont déboursé 14 millions de dollars pour une villa en bord de mer comprenant sept chambres, 11 salles de bains et un aquarium récifal sur mesure. Tannenbaum a ensuite lancé Tannenbaum Capital Group, une nouvelle société spécialisée dans le crédit, afin de gérer ses propres capitaux et ceux de tiers. Robyn a été nommée associée, ainsi que présidente d’Advanced Flower Capital, son activité de prêts consacrée au cannabis, et de Sunrise Realty Trust, sa société d’investissement immobilier cotée. Les trois fils issus du premier mariage de Tannenbaum — Stephen, Adam et Maxwell, tous diplômés de Wharton — ont également rejoint l’entreprise.
Tannenbaum présentait le financement du secteur du cannabis comme sa prochaine grande idée. Le lancement s’est accompagné d’une campagne de communication soutenue : annonces, entretiens avec des publications spécialisées et interventions lors de conférences. « Je consomme du cannabis, contrairement à la plupart des gens qui financent ce secteur », déclarait Tannenbaum en 2022 lors de la Cannabis Expo. « Je comprends et j’apprécie le produit. »
Il sait peut-être reconnaître du cannabis de qualité, mais sa nouvelle BDC a eu bien du mal à sélectionner de bons prêts. À partir de 2020, AFC a prêté 62,5 millions de dollars à Devi Holdings, un opérateur basé en Arizona à l’origine de Nature’s Medicines, qui gérait des sites de culture de cannabis et des dispensaires dans six États. Tannenbaum croyait tellement à l’entreprise qu’il a personnellement déboursé plus de 25 millions de dollars pour prendre une participation à son capital. Moins de deux ans plus tard, Devi était placée sous administration judiciaire. Tannenbaum a poursuivi son fondateur, Jigar Patel, lui reprochant de ne pas avoir déclaré des impôts impayés ; l’affaire s’est finalement conclue par un accord. Au 31 mars 2026, 40,6 millions de dollars du principal du prêt accordé à Devi figuraient toujours dans les comptes d’AFC. Le prêt, en défaut, ne générait plus aucun intérêt.
Le deuxième prêt le plus important d’AFC, accordé à Justice Grown, une entreprise basée à Chicago, s’est transformé en cauchemar encore plus grave. Fondée en 2014, la start-up était le projet parallèle de deux cousins germains, Jon Loevy et Michael Kanovitz, avocats diplômés d’universités de l’Ivy League et dirigeants de Loevy & Loevy, un important cabinet de Chicago spécialisé dans la défense des droits civiques. Ils présentaient Justice Grown comme une entreprise de cannabis engagée en faveur de la justice sociale, avec l’ambition de construire des sites de culture et des dispensaires, tout en recrutant dans les communautés touchées par la guerre contre la drogue. Il ne lui manquait que les capitaux nécessaires pour financer ce projet.
AFC est entrée en scène en 2021, en acceptant de financer le développement de Justice Grown au moyen d’une ligne de crédit qui a finalement atteint environ 80 millions de dollars. Mais l’entreprise s’est enlisée : les retards de construction se sont accumulés, les coûts ont explosé et les autorisations réglementaires ont tardé. Justice Grown a manqué à plusieurs reprises des paiements d’intérêts, et la relation s’est détériorée. Le point de rupture est survenu en 2024, lorsque l’AFC de Tannenbaum a poussé Justice Grown à confier la direction de ses activités dans le New Jersey à Tim Bossidy, ancien banquier de Goldman Sachs et consultant spécialisé dans le redressement d’entreprises. Selon Justice Grown, Bossidy suivait les directives d’AFC, tenait les propres dirigeants de Justice à l’écart et a laissé des centaines de livres de marijuana récoltée invendues dans un entrepôt, alors même que la trésorerie de l’entreprise se dégradait.
Début 2025, AFC a déclaré Justice Grown en défaut et aurait exigé que Loevy et Kanovitz versent 10 millions de dollars. Face à leur refus, AFC a prélevé environ 1,8 million de dollars sur les comptes bancaires de Justice Grown et entrepris de saisir les actifs de l’entreprise. Les avocats ont saisi en urgence le tribunal fédéral du New Jersey. À l’issue d’une audience, un juge leur a accordé une protection provisoire, estimant que les emprunteurs n’étaient pas en défaut. AFC a fait appel.

Les procédures et demandes reconventionnelles se sont rapidement multipliées. Dans un rebondissement spectaculaire, AFC a également poursuivi Loevy et Kanovitz à titre personnel devant le tribunal fédéral du district sud de New York, les accusant, sur la base de la législation fédérale contre le racket, d’avoir utilisé Justice Grown pour « s’enrichir personnellement ». AFC a ensuite retiré ses accusations fondées sur la loi RICO, et un juge fédéral a rejeté une grande partie des griefs restants. En février 2026, Loevy et Kanovitz ont riposté par une action en diffamation, réclamant plusieurs centaines de millions de dollars et accusant des dirigeants d’AFC, dont Tannenbaum, d’avoir utilisé l’allégation de racket comme une arme réputationnelle afin de leur « extorquer » 10 millions de dollars. Tannenbaum et les autres défendeurs contestent ces accusations.
« Les prêts accordés par AFC aux emprunteurs de Justice Grown sont arrivés à échéance et restent impayés. AFC fera valoir l’ensemble de ses droits », a déclaré un porte-parole d’AFC. Loevy et Kanovitz n’ont pas souhaité faire de commentaire.
Au bout du compte, cette bataille judiciaire met en lumière un problème plus large pour AFC : une part excessive de ses capitaux est immobilisée dans quelques paris en difficulté. En mai, Devi et Justice Grown représentaient près d’un tiers de l’encours total des prêts d’AFC, Justice Grown comptant à elle seule pour près de 20 %.
Comme souvent avec les sociétés de Tannenbaum, ce sont les actionnaires d’AFC qui paient le prix fort. Après l’introduction en Bourse de 124 millions de dollars d’AFC en mars 2021, l’action a grimpé jusqu’à 19 dollars, portant la capitalisation boursière à 390 millions de dollars en novembre de la même année. Aujourd’hui, le titre s’échange à moins de 3 dollars et la capitalisation avoisine 120 millions de dollars, en incluant les actions Sunrise issues de la scission.
Tandis que les actionnaires pansent leurs plaies et que les avocats d’AFC ponctionnent l’entreprise, Tannenbaum continue, une fois encore, de se remplir les poches. Entre 2021 et le premier trimestre 2026, AFC a versé environ 53 millions de dollars en frais de gestion et commissions de performance à son gestionnaire externe, AFC Management, LLC, dont la société mère appartient à 92 % à la famille Tannenbaum. Principal actionnaire d’AFC, Tannenbaum a personnellement perçu au moins 30 millions de dollars de dividendes depuis 2020.
La poussière n’est pas encore retombée sur ses aventures dans le cannabis qu’il semble déjà être passé à autre chose. En 2024, AFC a séparé ses actifs hors cannabis pour créer Sunrise Realty Trust, tandis que Tannenbaum quittait ses fonctions de directeur des investissements et de CEO d’AFC. Plus tôt cette année, AFC a officiellement abandonné son statut juridique de société d’investissement immobilier hypothécaire centrée sur le cannabis pour devenir une société de développement commercial (BDC), élargissant ainsi son champ d’investissement. « Les intérêts de [Tannenbaum] sont alignés sur ceux des autres actionnaires et sa priorité est de générer des rendements à long terme pour les investisseurs », affirme un porte-parole. Tannenbaum a néanmoins récemment confié à Bloomberg qu’il levait un nouveau fonds, auquel il apporterait 50 millions de dollars de capitaux propres. Son nouvel argumentaire : racheter à prix cassé les prêts accordés par d’autres à des éditeurs de logiciels d’entreprise désormais fragilisés par l’essor de l’IA, dans ce que certains appellent la « SaaSpocalypse ».
Tannenbaum tirera sans aucun doute son épingle du jeu dans cette nouvelle activité. Ses investisseurs, eux, risquent bien de rester sur le carreau.
Cet article a été mis à jour le 28 juillet 2026 afin de clarifier les modalités de la vente de Fifth Street à Oaktree et de tenir compte de la scission de Sunrise Realty Trust.
Cet article a été écrit par John Hyatt et traduit de l’anglais par Forbes.be.
